OL. cxxi, 2] retraite de démétrios
paré ; Séleucos avait occupé les provinces de Cilicie et de Phénicie' ; Ptolémée avait pris possession de Tlie de Cypre, sauf la ville de Salamine, où la noble Phila était assiégée avec les enfants de Démétrios*. De la Macédoine, où une lutte s'était déclarée entre les fils de Cassandre, on avait appelé Démétrios au secours : occupé de sa guerre contre Sparte, il n'avait pas pu se rendre tout de suite à Tinvitation ; il apprit alors que Pyrrhos l'avait prévenu, qu'il avait pris pour lui une partie du pays, et qu'il était occupé à négocier un traité de paix. Si cette paix était signée, toutes les perspectives d'intervention en Macédoine qui s'offraient à Démétrios se fermaient. Sauver ses possessions d'outre-mer était désormais pour lui chose impossible ; cela lui aurait coûté la possession de la Grèce à peine conquise, c'est-à-dire ce qui devait lui servir à fonder une puissance en Europe. Il courut donc pour sauver de ce côté ce qui pouvait encore être sauvé ; il fallait avant tout songer à la Macédoine. Sa retraite à travers la Laconie ressembla à une fuite ; les Spartiates, sortis de leur ville, le poursuivirent et blessèrent beaucoup de soldats de son
*) Ceci ne se trouve pas dans Plutarque (/oc. cit.)^ et Pausanias (I, 6, 8) dit même le contraire; mais le cours ultérieur des événements en fournit la preuve indubitable. En ce qui concerne la Palestine, on trouve une confirmation analogue du fait dans la mesure adoptée par Séleucos par suite de cette prise de possession, jo veux dire la déportation d'une quantité de Juifs qui furent transplantés à Antioche et dans d'autres villes (cf. Joseph., Anliq, Jud. XII, 3. Contra Apion, II. Euseb , II, p. H8 éd. Schœne : Seleucus in urbibus quas exstruxit Judœos coUocavit, etc.). Eusèbe place le fait en Tan d'Abraham 1726; S.Jérôme, en 1727; tous deux, en 01. CXXII, 3. Les Juifs restés sous le gouvernement de leurs grands-prêtres payèrent à Séleucos un tribut annuel de 300 talents d'argent (Sever. Sulpic, Hist. Sacr. II, 17).
') C'est peut-être à cet événement que fait allusion le décret des Samiens cité par C. Curtius (Urkunden zur Geschichte von Samos [Weseler Programm, 1873, p. 5]). Le décret est rendu en Thonneur de Ai^(iapxoc Tapwvo; Auxioc, lequel s'est montré secourable aux exilés Samiens, xa\ vOv ^laxpi- 6b>v icapot TT) paotXîaffT} ^{Xa xai TCTQCYiiivoc eici ty|c çvXaxvic c{>vovv xa\ iip60u(j.ov lavTov icapl'xetai elc Tac toO d^(iov ^pe{a;. Si la reine était assiégée à Salamine, on comprendrait que Démarchos fût auprès d'elle au lieu d'être à son poste à Samos : il résulterait en même temps de ce document que Démétrios, peutêtre dans son expédition de 302, avait conquis Samos, y avait placé une garnison sous les ordres de Démarchos, et qu'il avait perdu la possession de l'île en perdant la bataille d'Ipsos.
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arrifere-garde. Démétrios franchit à la hâte un défilé, puis il y fit réunir toutes ses voitures de bagages et y mit le feu ; la flamme arrêta les poursuivants assez longtemps pour que sa colonne de marche eût pris une avance suffisante* . Après cela, il traversa en hâte TArcadie, franchit llsthme et marcha vers la Béotie : il envoya à la Ligue béotienne, qui lui était hostile, un héraut pour lui déclarer la guerre ; le lendemain du jour où le héraut avait remis la lettre de son maître aux béotarques à Orchomène, Démétrios était déjà à Chéronée ; les Béotiens durent céder*. Thèbes seule, paraît-il, lui résista : c'est là que s'était réfugié Lacharès. Démétrios ne voulut pas prendre le temps d'assiéger la ville; ce qui se passait en Macédoine Tobligeait à se hâter, car la paix de Pyrrhos n'était pas encore jurée'.
Pyrrhos s'était engagé à régner en commun avec le roi Néoptolémos. Mais bientôt cet accord fut troublé ; ce que disent là-dessus les auteurs, encore que sommaire et de tour anecdotique, nous donne cependant une idée des affaires molosses. Néoptolémos était délesté des Épirotes, et le jeune et ambitieux Pyrrhos se trouvait partout gêné et entravé par son co-régent. Selon une vieille coutume, les rois se réunissaient tous les ans avec leurs sujets dans la localité molosse de Passaron: ils offraientun sacrifice àZeusAreios, juraient de régner conformément aux lois, et en échange recevaient du peuple le serment de conserver la royauté selon les lois des ancêtres. Les deux rois arrivèrent aussi cette fois avec leurs amis, sacrifièrent et jurèrent, donnèrent et reçurent des présents : parmi tous les autres, Gélon, un fidèle partisan de Néoptolémos, se montra très assidu auprès de Pyrrhos, et lui fit cadeau de deux attelages de beaux bœufs de labour. Myrtillos, Téchanson du roi, était là et pria le roi de lui faire cadeau des taureaux : comme le roi les donna à un autre, il s'en alla tout irrité. Gélon s'approcha de lui et l'invita à venir avec lui dans sa ferme ; la vue du beau jeune homme l'avait ravi, et il aurait tout fait
*) PoLYiEN., IV, 7, 11. — eyivovTO <ju|i6a<T6t; iiéTpiat ntçX çiXiaç (Plut., Demelr. 39).
29ît: OL. cxxi, 2] pyrrhos seul roi 549
pour obtenir sa faveur. Ils se mirent à boire ensemble, et Gélon, ivre de vin et d'amour, lui dit : « N'esJu pas offensé cruellement? Il est odieux à tous, délivrons le peuple : n'est-ce pas toi qui lui présente le vin? » Myrtillos feignit de consentir à tout, mais, le repas fini, il confia à Pyrrhos ce qui s'était passé ; celui-ci le loua et lui ordonna de conseiller à Gélon de mettre dans la confidence le grand échanson*, afin d'avoir plus de témoins. Gélon, de son côté, rapporta tout à son maître; bientôt, espérait-il, l'acte serait accompli. Néoptolémos ne put cacher sa joie ; il confia tout à ses amis, et, étant invité chez sa sœur Cadmeia, il lui en parla aussi. Il croyait n'être entendu de personne ; il n'y avait en effet d'autre témoin que la femme de Samon, lequel était préposé aux troupeaux et aux pâturages de Néoptolémos: elle était au lit; elle tourna son visage vers la muraille et feignit de dormir, mais elle entendit tout. Le lendemain, elle alla trouver la reine Antigonc et lui découvrit ce qu'elle avait appris : celle-ci rapporta la chose à son époux. Pyrrhos commanda pour le moment le silence. Les principaux des Épiroles lui étaient dévoués : à plusieurs reprises, ils l'avaient engagé à ne pas se contenter d'une part de la royauté, mais à unifier le royaume dont il était l'héritier et auquel il était appelé par le droit aussi bien que par son génie audacieux et par son talent de général. Il avait maintenant une autre considération à faire valoir : c'est que sa propre sûreté demandait qu'il agît sans retard contre Néoptolémos, avant que ses projets homicides ne se réalisassent. Il l'invita à un festin, à propos d'un sacrifice, et le fit assassiner à table*. C'est ainsi que le royaume molosse se trouva de nouveau unifié et dans la main du prince qui devait porter le plus haut sa gloire.
L'événement que nous venons de raconter montre bien le caractère patriarcal et rustique de la civilisation du pays, et combien elle est en arrière sur la culture de l'époque, sa politesse à la cour et dans les camps. Avec Pyrrhos, une nouvelle
*) f^^» àpxiotvo/6ov (Plut., Pyrrh. 5). Cf. Plut., Alex. 74. C. I. GRiEC., II, Add. 1793 b.
«) Plut., Py^rrh, 5.
550 (.ARAr.TfcRK Df: PYRRHOS [IV, 1
vie semble s'introduire dans le pays: dans son entourage, il y a un grand échanson, une des nombreuses charges que ndus voyons à la cour d'Alexandrie 5 comme en Egypte, il a près de lui des « amis », des « gardes du corps ». Il partage avec les autres rois la passion de fonder de nouvelles villes ; en Thonneur de sa belle-mère, il construit la ville de Bérénice sur la Chersonèse épirote. Son éducation personnelle est essentiellement celle d'un soldat; il^a poussé très loin l'art et les sciences de la guerre, comme le montrent ses écrits théoriques sur la tactique. Hannibal Ta appelé le plus grand de tous les généraux, et Ton prétend que le vieil Antigone, à qui Ton demandait quel était à ses yeux le plus grand capitaine, répondit : « C'est Pyrrhos, quand il sera plus âgé ». Il était dans son caractère d'être plus apte à livrer des batailles qu'à s'occuper des innombrables soins du quartier généraP. Il était téméraire, violent, brusque dans ses résolutions, passant promptement^ au moment du danger, à d'autres moyens et à d'autres buts ; surtout il allait toujours en avant. Il aimait à s'entendre appeler «l'aigle ». Son extérieur était celui d'un homme de guerre : son regard ferme inspirait la terreur ; ses dents supérieures, adhérentes les unes aux autres, lui donnaien i un air farouche; son pas, qui semblait enfoncer le sol, la vivacité de ses mouvements^ toute l'attitude de son corps rappelait l'Alexandre des batailles*; toutefois, il n'avait pas moins do bonté et de douceur quand il s'agissait de gagner les cœurs, et il savait par ce charme attirer à lui les peuples étrangers et leur donner le désir de l'avoir pour roi. Il s'inquiétait moins de ce qui était une fois acquis, et il ne s'efforçait jamais de s'attacher les partisans qu'il avait gagnés. Les parvenus qui de son temps avaient rang de prince étaient entourés de flatteurset de courtisans ; Pyrrhos avait des amis et s'efforçait de gagner le cœur des hommes distingués : les autres avaient dans leur propre famille des ennemis mortels, et des traîtres à leur cour et dans leur armée ; la vie domestique de Pyrrhos était
*) Pyrrhîis unicus bellandi arlifex magisque inprœlio quam in bello bonus (Liv. ap. Serv., JEn. I [ms. Fuldensis]) . — Stolidum genus JËacidarum^ Bellipotentes magisquam mpientipotentes (Enn. ap. Cic, Divin, II, 56).
*) LrciAx., Adv, indoct. 2.