DU TRADUCTEUR XXVII
cours incessamment varié de conditions incessamment changeantes, un produit rejeté sur le rivage par le flux éternel des choses et mis à Tabri dans le trésor que la race humaine emporte avec elle à travers les âges. Ceci est vrai dans tous les cas, qu'il s'agisse de traditions à recueillir, de textes à rapprocher, ou de débris matériels, de monuments à interpréter. Ce que l'historien étudie dans les Pyramides, cène sont pas les propriétés chimiques et physiques de la matière dont elles sont faites, c'est le plan, le but, les moyens employés, en un mot, toutes les idées, passions, actes volontaires qu'elles représentent et que l'étude peut encore faire renaître, rendre actuelles dans la pensée d'un homme vivant. Ce sont là les réalités vraies, car elles seules survivent parle souvenir à toutes les transformations possibles de la matière qui en a été le véhicule ; elles seules peuvent se transmettre à Tétat d'énergie accumulée. « Penser historiquement, dit M. Droysen, c'est voir dans les réalités leur vérité. »
Pour arriver à dégager cet élément moral qui est son objet propre, l'histoire procède par empirisme et non par spéculation; elle emprunte le secours de toutes les sciences qui s'occupent de la Nature. Elle a besoin de'reconstituer, à l'aide d'observations géographiques, physiologiques, statistiques et autres, le milieu dans lequel se meuvent les intelligences et les volontés ; il n'est pas de connaissance scientifique dont elle ne puisse faire son profit, mais les secours qu'elle tire des autres sciences ne la détournent pas de son but. Le chimiste qui analyse les couleurs d'une peinture antique ou l'alliage d'une monnaie fournit à l'historien les moyens de retrouver les efforts, les combinaisons, les calculs effectués par des intelligences, des volontés dont ces objets matériels ont apporté jusqu'à nous l'empreinte. La tâche de celui-ci commence là où celle de l'autre finit. Ainsi donc, précisément parce que l'histoire se propose de connaître le m.onde moral et que celui-ci est comme porté par l'autre, elle doit étudier l'homme dans les manifestations de sa double nature, matière et pensée. « La fausse alternative de la conception matérialiste et idéaliste « du monde se trouve conciliée dans la conception historique, « à laquelle nous amène le monde moral; car l'essence du monde c< moral est précisément que ce contraste se concilie à chaque « instant en lui pour se renouveler, et se renouvelle pour se con- « cilier '. »
1) (< Chaque page de rhistoire atteste liaterveiitiou des puissances morales, « qui seule reud la vie digne d'être vécue; quant à ceux qui croient devoir
XWIII AVANT IMUU'nS
La mélhodo historique est délcrinincc, on le voit, parlecaraclèrc « morpholoçi^ique » des matériaux. EIlo consiste h. pénétrer du dehors au dedans, de conclure de la « périphérie » que nous pouvons seule saisir au centre. Ce centre, nous ne le connaissons pas directement, mais nous le comprenons cependant mieux que tout le reste, car c'est un moi analo^^ue au nôtre. Jiien que, comme les monades de Leibniz, les individualités soient impénétrables les unes aux autres, elles se révèlent les unes aux autres par leurs manifestations extérieures ; chacune d'elles peut reproduire en elle, par sympathie et conformité de nature, le travail mental que présupposent les actes observés.
Mais ce n'est pas assez de définir le but poursuivi par l'histoire, et de dire que la méthode doit se régler sur les conditions données. Cette méthode peut se ramener à un certain nombre d'opérations successives. Il faut d'abord trouver les matériaux ; pour trouver, chercher; pour chercher, commencer par une sorte de doute cartésien, se poser la « question historique ». Toutes les sciences, comme nous le disions tout à Theurc, tous les procédés logiques, comparaison, analogie, hypothèse, divinationmême, sont mis à contribution par ce que M. Droysen SL^^^elleV heuristique ou l'art « de grossir et de compléter les matériaux de l'histoire ».
Vient ensuite la critique, dont la tâche consiste à « déterminer dans quel rapport se trouve la matière historique avec les actes de volonté dont elle rend témoignage ». Quand elle a vérifié la valeur de ce témoignage, décidé s'il est et jusqu'à quel point il est l'expression fidèle de l'activité morale dont il garde la trace, les matériaux ainsi éprouvés sont livrés à V interprétation.
M. Droysen donne ici une réponse très catégorique, sinon très claire, à des questions qu'il m'est arrivé de soulever tout à l'heure à propos de son livre. Il déclare nettement que l'histoire ne se propose pas, comme les sciences naturelles, d'exphquer, c'est-àdire de retrouver toutes les causes d'un fait dans les faits antérieurs ; car, dans le monde moral, le présent ne sort pas tout entier du passé. L'interprétation historique ne doit pas regarder en arrière, mais en avant; la poussée des causes est remplacée pour elle par l'attraction du but, qui agit sur la spontanéité individuelle ou liberté. Nous touchons à la question brûlante. Cette attraction
<< dériver toutes choses, et jusqu'à leur propre pensée, de réteruelle Matière '< et du jeu des élémeuts, uotre science oppose a leur système tout le poid.u de son contenu » (J. G. Dboysen, Geschichte der Preussischeti Politik, ], Préface.)
DI TRADUCTELU XXIX
« morale », reportée d'échelon en échelon jusqu'à un u but suprême », est-elle aussi invincible, inéluctable, fatale, pour tout dire, que la nécessité logique entre cause et effet? M. Droysen le pense ; mais il se refuse à admettre qu'il faille choisir ici entre la nécessité et la libertés L'histoire concilie encore ces deux antinomies; elle admet la nécessité, mais elle n'en est pas moins la ^c science de la liberté », comme la « liberté est le pouls du mouvement historique », attendu que, pour l'homme, la vraie liberté consiste à marcher volontairement vers le but où le traînerait au besoin malgré lui le mouvement universel.
Cette définition de la liberté, la liberté du Sage, a beaucoup servi depuis Platon et les stoïciens, et elle n'en est peut-être pas plus satisfaisante pour cela. M. Droysen n'explique pas plus que sesillustres devanciers comment la liberté individuelle, même pervertie, a asservie », disait Platon, même orientée à l'opposé du bien, se trouve toujours collaborer, malgré qu'elle en ait, au plan général. C'est déjà un tour de force que d'identiûer la liberté avec la nécessité du Bien ; il en faut un autre pour démontrer que la liberté tournée contre le Bien ne s'identitîe pas moins complètement par ses actes à cette nécessité du Bien. On s'acharne vainement, depuis des siècles, à trouver à ces graves problèmes une solution théorique ; mais, émiettés dans le détail de la vie pratique, ils reçoivent tous les jours une solution approchée et suffisante, et peut-être M. Droysen eût-il mieux fait de se contenter d'appliquer dans l'histoire la morale courante , qui a la vue courte mais l'instinct sûr.
Je ne suivrai pas M. Droysen à travers les classifications, d'ailleurs fort étudiées, qu'il range sous les titres de Systématique, ou histoire appliquée aux divers aspects du monde moral, et Topique, ou formes diverses du récit. Je n'y relèverai qu'une définition de l'État, afin de montrer que l'étude de V Histoire de V Hellénisme et des principes hégéUens ne nous avait pas induit en erreur sur la véritable pensée de M. Droysen. « L'État n'est pas la somme des « individus qu'il contient ; il ne nait pas de leur volonté, et ce *< n'est pas pour eux qu'il existe... L'État a seul le droit et le devoir
l) « Ce u'est pas daus la fausse alteruativé de liberté et nécessité que se " meut le problème de la vie historique. Le nécessaire est Topposé de l'arbi- « traire, du hasard, de Tabseuce de but; c'est liucoercible nécessité que le " bien ^oit, la moralité. L'état de liberté est l'opposé de la contrainte, de la >^ volonté morte, de l'absence du moi: c'est l'incoercible volonté que le bien " soit, la moralité... De là, comme dit Fichtp, la pleine et royale liberté « de l'homme moral '> \J.bid., p. 34).