‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 12 sur 231 · XX \ AVA.NT-IMU)POS · texte numérisé non relu

XX \ AVA.NT-IMU)POS

« d'ôtrc une iiulorité )),ciir il est le protecteur de tous Ics^n'oupes inférieurs qu'il comprend et qui sont laits pour lui. L'autorité est dans l'Ktat « ce que l'amour est dans la famille, la foi dans l'É- « ^lisc, le beau dans l'art, la loi de la gravitation dans le monde (' physique », c'est-à-dire, le principe créateur et conservateur, préexistant à ce qu'il crée et conserve. C'est à l'antiquité que M. Droysen, après Hegel, emprunte cette conception de l'Etat : on la retrouverait, formulée presque dans les mômes termes, dans Aristote.

Il m'a semblé que ce substantiel opuscule, où l'auteur a condensé les idées appliquées par lui à l'histoire, était particulièrement propre à caractériser sa manière et l'originalité de son talent. M.Droysen est doué à un degré éminentde la faculté d'abstraire, de saisir dans la complexité des faits une direction générale, de voir sous la surface mouvante des choses les forces motrices, faculté à la fois précieuse et dangereuse pour un historien. Cette aptitude dominante se marque jusque dans les titres et divisions de ses ouvrages. Il est et veut être partout l'historien des idées. il n'écrit pas l'histoire de la Grèce, mais l'histoire « de l'Hellénisme » ; ce n'est pas l'histoire de la Prusse qu'il raconte, mais de la « Politique prussienne » ; il prodigue, avec une prédilection visible, les termes abstraits, et — l'opuscule dont nous avons essayé de donner un aperçu en est la preuve — il ne lui déplaît pas qu'ils soient bizarres ou qu'il faille méditer quelque peu pour en comprendre la justesse. Il n'a pas toujours échappé au danger d'avoir les défauts de ses qualités, et j'avoue que r« hellénisme », par exemple, pourra rester, malgré toutes les définitions, un mot vague dont plus d'un lecteur ne se rendra pas un compte exact.

L'histoire des idées, on le comprend de reste, ne peut être que systématique. Elle procède par larges synthèses, et son but idéal serait de ramener toute diversité à l'unité, de raccorder toute histoire particulière à l'histoire absolue, devenue «le yvcoôi aauTov de l'humanité, sa conscience ».

Systématique, M. Droysen l'est sans aucun doute; mais, toute réserve faite sur ce qu'il peut y avoir de trop doctrinaire dans sa méthode, je n'hésite pas à lui en faire un mérite. La méthode opposée ouvre la porte toute grande à l'invasion des esprits médiocres, qui ne voient rien au delà des recherches de détail et croient avoir compris les grands événements et les grands caractères quand ils ont inventorié les mille riens dont ils sont faits. Le dernier terme de cette micrographie serait d'arriver à reconstituer le fourmillement

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confus do rhistoire qui se tait mais qui s'ignore, de disperser de nouveau en vibrations moléculaires les mouvements d'ensemble dont la direction n'apparaît qu'à distance, de voir chaque fait d'aussi près que les contemporains, c'est-à-dire aussi mal, sans avoir le sentiment de sa valeur relative et la notion de ses véritables causes. L'histoire, sous peine de dégénérer en une plate copie de réalités triviales, l'ombre d'une ombre, doit être un fruit de la méditation, un ensemble d'idées, de preuves, d'arguments même — le mot ne m'effraie pas — ordonné par un esprit qui s'est d"abord rendu maître de son sujet. Tout ce qui n'aboutit pas à un arrangement systématique est un entassement de matériaux qui attendent la main de l'ouvrier, et c'est prendre le moyen pour le but que de décorer ces amas informes du nom d'histoire. Cela est si vrai que les partisans de 1' « objectivité » à outrance, ceux qui se contentent de juxtaposer les faits sans les enchaîner, prétendent justifier le procédé en disant qu'ils croient devoir laisser au lecteur la liberté de son jugement, c'est-à-dire le soin de faire lui-même rhistoire. L'«obj ectivité» ou impartialité historique consiste à faire choix, pour contrôler les faits, pour apprécier les actes humains, de mesures aussi impersonnelles que possible, mais non pas à ne pas s'en servir.

L'histoire ainsi comprise est un enseignement, peut-être même le plus efficace de tous. ^L Droysen a fait la part assez large aux a leçons de l'histoire». Elles valent toutes la peine d'être méditées, et ceux même qui se sentent le moins de goût pour les tendances autoritaires et un peu mystiques de l'auteur ne trouveront pas un médiocre profit à les discuter.

J'ai hâte de terminer cette étude, qui excède déjà les limites ordinaires d'un Avant-Propos, non plus en exposant les théories et les doctrines de ^L Droysen, mais en appréciant brièvement son talent d'écrivain.

Des deux genres de mérite que l'on peut reconnaître à la forme d'une œuvre littéraire, l'art de la composition et les qualités du style, le premier est le seul qui puisse se retrouver tout entier dans une traduction. Aussi mecontenterai-je de caractériser brièvement le style de M. Droysen par effet de contraste, en le comparant à celui de M. Curtius, puisque, aussi bien pour le style que pour les idées, la comparaison naît ici d'elle-même.

M, Ciuiius f,^iirdo [)iii'louL sa souplesse éli^^iiulu, sa lacilité abondaiilo ot ornée, sa gravité douce ; les pensées se groupent et s'enchaînent sous sa plume sans efïbrt, sans étalage de logique : il semble que l'idée prenne spontanément chez lui sa Corme naturelle; elle progresse d'un mouvement régulier, sans hàtc ot sans embarras. L'auteur ne discute guère ; il exposfî, et il attend pour conclure que le lecteur soit de son avis. Le style de AI. Droysen est moins coulant et moins égal : vil' par moments et aiguisé de temps à autre d'une pointe d'antithèse — je parle, cette ibis, de l'antithèse littéraire — il est souvent tendu par l'efTort d'une pensée qui évidemment ne réussit pas toujours h trouver une forme simple pour des idées complexes et laborieusement fouillées. La préoccupation constante de rattacher les détails à Tensemble, de mettre en évidence le lien logique des événements, se remarque même dans les pages narratives ou descriptives: on rencontre parfois des arguments là où l'imagination mise en goût s'attendait à trouver de la couleur et des formes plastiques. AL Droysen ne tient pas à captiver le lecteur; il lui suffit de l'instruire. Cette tendance s'accuse davantage à mesure qu'il s'éloigne du point de départ, que les sources deviennent plus rares et le labeur plus ingrat.

Alais, d'autre part, si Al. Droysen sacrifie peu aux Grâces, il a ses qualités à lui, et des qualités de premier ordre. Son style a du mordant, une certaine âpreté vigoureuse, delà concision; il cherche le trait, le motfrappant,maisille trouve souvent, sans recourir, comme Th. Alommsen, qui a avec lui certaines affinités de tempérament, aux expressions crues, enlevées toutes vives à la langue populaire, et sans jeter à la tête des personnages de l'antiquité des épilhètes modernes, définitions commodes mais inexactes de leur caractère.

Pour apprécier le talent de composition dont AI. Droysen a fait preuve dans son Histoire de tHellènisme, il faut songer qu'ici, suivant l'expression du poète des Métamorphoses, la main-d'œuvre surpasse la matière. Tant qu'il s'agit d'Alexandre, les sources historiques sont parfois troubles, mais relativement abondantes : avec un guide comme Arrien, la tâche n'offrait pas de difficultés exceptionnelles. Il en est tout autrement quand on aborde l'histoire des successeurs d'Alexandre. Là, les témoignages sont si clairsemés et si décousus, les lacunes si larges et si fréquentes, qu'il a fallu pour les assembler en une trame continue une merveilleuse puissance de synthèse, doublée de sagacité et de patience.

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C'est sur ce terrain que M. Droysen a tirf^ le meilleur parti de son goût pour rhistoire des idées et de ses aptitudes de psychologue. Les faits ont laissé des traces plus ou moins reconnaissables dans les textes et les monuments ; ce qui a disparu, ce qu'il fallait restituer, ce sont les intentions, les motifs, les passions qui meuvent les nombreux acteurs du drame. Vus de loin, ils se ressemblent tous; ce sont des physionomies effacées qui passent et repassent au milieu d'un bruit confus. M. Droysen a fait rentrer dans ce chaos tout ce qui lui manquait pour être un mouvement complexe, mais ordonné et intelligible ; des caractères, des projets, des calculs, des succès et des mécomptes. Conformément à sa méthode, il a cherché, et, par un usage à la fois ingénieux et discret de l'hypothèse, il a saisi mieux que personne le « dessous » des événements, l'effort intellectuel et moral qu'ils représentent.

On a reproché à M, Droysen d'avoir en maint endroit poussé ses analyses psychologiques plus loin que ne le permet l'état des sources, et aussi de les avoir intimement mêlées aux données positives en adoptant les formes oratoires si chères aux anciens notamment celle du discours indirect. Cette critique est en même temps un hommage rendu au sens esthétique de l'écrivain ; au lieu de disserter et de rompre à chaque instant par des considérations présentées en son nom la continuité du récit, M. Droysen préfère jeter sa pensée dans le courant de l'action. C'était, en effet, le procédé des anciens, et M, Droysen a pensé avec raison qu'on pouvait encore en tirer un bon parti. Je reprends exprès l'exemple cité à ce propos par le censeur sévère à l'avis duquel M. Droysen a refusé de se rangera II s'agit du complot qui s'ourdit contre Eumène : l'ancien secrétaire d'Alexandre se sent environné de traîtres ; il écrit son testament et anéantit tous les papiers qui pourraient compromettre ses amis.

Puis il délibéra avec ses amis sur ce qu'il y avait à faire. Devait-il, fort de la faveur dont il jouissait actuellement auprès des troupes, sévir ouvertement contre les conjurés ? Il n'était pas sûr dé son armée, et quant aux traîtres, il était à prévoir qu'ils se jetteraient dans les bras d'Antigone. Devait-il négocier lui-même en secret avec Antigone et lui laisser gagner la partie? Mais alors il trahissait la cause pour laquelle il avait combattu jusque-là ; il se livrait lui-même comme traître avéré à son ennemi mortel, et, dans l'hypothèse la plus favorable, il ne sauvait qu'une vie vouée à fopprobre. Devait-il s'enfuir, courir à travers la Médie et l'Arménie jusqu'en Cappadoce, y réunir autour de lui ses vieux amis et exposer une seconde fois sa fortune à l'épreuve qu'elle avait déjà subie une fois? En ce cas, la cause de

1) W. A. ScHMiDT. ap. Jo.hrbûcher fiir Philologie, XIX ft837|, p. 14.

XXXIV AVANT-ITKHMJS

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Gerlainement, c'est là un développement fondé sur une ligne do Plutarque, et ces réflexions sont bien de M. Droysen ; mais Eumène, examinant tous les partis qu'il pouvait prendre, a dû les faire avant lui. Du reste, la l'orme employée par l'auteur indique assez qu'il ne prétend pas donner un procès -verbal authentique^ de la conversation tenue à huis clos dans la tente d'Eumène.

On en peut dire autant des portraits, que M. Droysen trace de main de maître. La figure d'Alexandre n'est pas dessinée d'un seul coup ; elle remplit de son rayonnement un volume entier, et il faut attendre, pour trouver des caractères modelés par des jeux d'ombre et de lumière, que cet astre aveuglant ait disparu. Alors surgissent des individualités moins puissantes, mais de proportions plus harmoniques, Perdiccas, Eumène, Antigone, Démétrios et autres. Ces hommes-là, on les voit marcher à leur but d'un mouvement moins rectiligne et moins dominé par la poussée latente des causes finales : ce sont des acteurs de taille ordinaire, et — M. Droysen me permettra de le constater — le lecteur s'intéresse plus à leur personne qu'à une Idée faite homme comme son Alexandre. Voyez, par exemple, ce Démétrios Poliorcète, mélange de héros et de viveur, grossier ou raffiné suivant le caprice du moment.

Parmi les Diadoques et leurs fils les Épigones, il n'en est pas un qui fût aussi complètement l'image du temps que ce Démétrios : on dirait que chez lui se sont fondus en un même tout les éléments du caractère macédonien, oriental et hellénique. La vigueur martiale et la rudesse austère du soldat, la souplesse enchanteresse et spirituelle de l'atticisme, les goûts voluptueux, allant jusqu'à foubU de soi-même, des sultans asiatiques, tout cela vit en même temps dans sa personne, et l'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer en lui, de son énergie, de son génie ou de sa légèreté. Il aime en toutes choses l'extraordinaire, que ce soit la folie témérité, la fantaisie aventureuse, la débauche, les plans gigantesques ou les coups d'audace : traverser le monde comme un météore dont l'éclat éblouit tous les yeux, ou voler sur l'aile de la tempête à travers la mer, le regard fixé sur l'immensité, voilà son plaisir : le repos seul lui est insupportable; la jouissance ne fait que raviver en lui l'aiguillon du désir, et la force exubérante de son corps et de son esprit réclame sans cesse un labeur nouveau, une témérité nouvelle, un nouveau danger, où il risque le tout pour le tout. Il vénère son père avec une admiration filiale ; c'est le seul sentiment durable qu'il ait au cœur : tout le reste n'est pour lui qu'une attache d'un moment et, en somme,

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