OL. cxTTT, 1] calltsthène suspect
Zous ! » El le roi, dit-on, lui répondit en riant : «Je ne saurais me montrer aussi redoutable à mes amis que tu le voudrais, toi qui méprises ma table, parce que je n'y fais pas servir des têtes de satrapes en guise de poisson. » C'était, paraît-il, une expression dont Anaxarque s'était servi, un jour qu'il avait vu le roi tout joyeux en face d'un plat de petits poissons que lui envoyait Hépbestion. On peut apprécier en quel sens il écrivit son ouvrage De la Royauté, d'après les motifs de consolation dont on dit qu'il se servit pour tirer le roi de son abattement après le meurtre de Clitos : « Ne sais-tu pas, ô roi, lui dit-il, que la Justice a été placée à côté du roi Zens, parce que tout ce que fait Zeus est bon et juste? ainsi faut-il que ce qu'a fait un roi dans ce monde soit reconnu comme juste, d'abord par lui-même, ensuite par le reste des hommes. »
Il n'est plus possible de reconnaître à quelle époque et pour quel motif les relations du roi avec Callisthène commencèrent à se refroidir. On raconte qu'un jour, Callisthène était assis à la table du roi, et que celui-ci^ pendant qu'on buvait, lui demanda de faire un discours à la louange des Macédoniens; Callisthène s'exécuta avec le talent qui lui était particulier, au milieu des plus bruyants applaudissements des convives. Alors le roi dit qu'il était facile de glorifier ce qui était glorieux, et que c'était en parlant contre ces mêmes Macédoniens, et en leur donnant une leçon au moyen d'une juste critique, que l'orateur devait prouver son talent. Le sophiste le fit avec une amertume mordante : c'étaient, dit-il, les déplorables divisions des Grecs qui avaient fondé la puissance de Philippe et d'Alexandre ; en temps d'émeute, un misérable peut aussi quelquefois arriver aux honneurs. Les Macédoniens indignés se levèrent, et Alexandre s'écria : « Ce n'est pas de son talent, mais de sa haine contre nous que l'Olynthien a donné la preuve. » Callisthène se retira dans sa tente et se dit trois fois à lui-même : « Patrocle aussi dut mourir, et pourtant il était plus que toi ^ I »
1) C'est ce que raconte Plutarque {Alex., 54) d'après Hermippos, lequel prétendait que Strœbos, le secrétaire de Callisthène, avait rapporté la chose ainsi à Aristote. Suivant Plutarque, Aristote aurait dit que Callisthène était grand et puissant par la parole, mais qu'il n'avait.pasdebon sens : oti Xôyo) {ji£v f,v ô'jvaxoç xai [xsya;, voOv o' oùx ïyv.»
^88 ( AF.I.ISTIIK\K KT I.'kTIOI'KTTF, III. 2
Il rhiil iialurel (|iir le loi recul les grands de l'Asie selon le réi'éiiKMiiîil (\v lîi ('(Mirdo Pers»'; mais c'était poiii- ciin iific iiiri^alité fort scnsihh» (nic les llrllèncis el les Macédoniens ciisscnL le droil de s'a[»|)n)cher(l(; la majesté royale sans loiiLes ces formules (le dévouement. Qucdie (\u{\ fût la position et la pensée du roi, il devait lui paraîlni désirable que celte dillérence fut écartée el que la proshijnésh orientale passai dans les mœurs de la cour; mais il ne pouvait vouloir, en l'ordonnant expressément, s'exposer à être mal compris et à heurter des préjugés auxquels beaucoup étaient attachés. Hépbestion ri qu(;lques autres entreprirent d'introduire cet usage. On devait commencer au prochain festin; Anaxarque, dit-on, parla dans ce sens, tandis que Callisthène, s'adressant directement au roi, parla avec tant d'abondance, de science et même de vivacité pour l'en dissuader, que le roi, visiblement embarrassé, lit défense de parler dorénavant de cette question. D'après un autre récit, le roi, étant à table, avait pris la coupe d'or et tout d'abord avait porté un toast à ceux avec qui la proskyiiésù était concertée; alors celui qui avait été salué de la sorte, après avoir vidé sa coupe, s'était levé, avait fait la proskynésis, puis avait reçu Taccolade du roi. Le tour de Callisthène étant venu, le roi but en son honneur, puis continua à parler avec Hépbestion qui était assis près de lui ; alors le philosophe vida sa coupe et se leva pour aller vers Alexandre et l'embrasser. Le roi feignit ne pas avoir remarqué que Callisthène avait négligé la pj^oskf/fiésis, mais un des hétœres lui dit : « Ne Tembrasse pas, ô roi, c'est le seul qui ne t'ait pas adoré I » Alexandre alors lui refusa l'accolade, et Callisthène dit en se retirant : « Hé bien 1 je m'en vais plus pauvre d'un baiser ^ »
On rapporte encore beaucoup d'autres choses sur ce sujet ; d'après un récit digne d'être remarqué, Hépbestion aurait dit que Callisthène, dans l'entretien qui avait précédé, avait
^) C'est lê récit de Charès de Mitylène, slaayyîAs-j? du roi, c'est-à-dire quelque chose comme grand chambellan. On ne peut plus établir avec les textes la façon dont les choses se sont réellement passées. Le récit le plus clair, et en même temps le moins digne de confiance, est celui de Quinte- Curce (VII f, 5), où l'on voit Alexandre écouter derrière une tenture les propos de Cléon ^au lieu d'Anaxarque) et de GalUsthène.