‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 157 sur 231 · OL. ( xin, 4] le désert · texte numérisé non relu

OL. ( xin, 4] le désert

on^ quelques villages; l'armée dut s'y rendre, car déjà le manque de vivres commençait à se faire sentir. Après de longues et pénibles marches^ dans lesquelles on ne pouvait déjà pins conserver une discipline et un ordre rigoureux, on atteignit enlln Tendroit désigné ; on partagea entre les troupes, avec le plus d'économie possible, les provisions qui s'y trouvaient^ pour envoyer le reste à la côte, après avoir fait des paquets scellés du sceau royal qu'on chargea sur des chameaux. Mais, à peine Alexandre s'était-il mis en marche pour continuer sa route avec les premières colonnes, que les hommes qu'on avait préposés à la garde des vivres brisèrent les sceaux et partagèrent avec leurs camarades affamés, qui les entouraient en poussant des cris, les provisions qu'ils devaient garder, préférant encourir la peine de mort plutôt que de mourir de faim. Alexandre laissa le fait impuni ; il fit hâte pour se procurer de nouvelles provisions et les envoyer sous une protection plus sûre; il commanda aux habitants d'amener de l'intérieur du pays autant de blé, de dattes et de bestiaux qu'il était possible, et de les conduire à la côte ; des hommes de confiance furent laissés en arrière pour prendre soin de ces transports.

Pendant ce temps, l'armée continuait sa marche; elle approchait de la partie la plus redoutable du désert; la faim, la misère, l'indiscipline prenaient des proportions effrayantes. A dix, à quinze milles à la ronde, pas une goutte d'eau; partout un sable profond et brûlant, amassé en larges dunes, comme les vagues d'une mer houleuse, et sur lequel on se traînait avec peine en enfonçant profondément à chaque pas, pour recommencer aussitôt à nouveaux frais le même travail ; à ces fatigues venaient s'ajouter l'obscurité de la nuit, le relâchement de toute discipline, qui prenait des proportions effrayantes; ce qui restait de force était épuisé par la faim et la soif ou exalté par une convoitise égoïste. On abattait les chevaux, les chameaux, les bêtes de somme pour manger leur chair; on dételait les bêtes qui traînaient les voitures des malades et on abandonnait ceux-ci à leur sort pour marcher en avant avec une triste précipitation; celui que la fatigue ou la faiblesse retenait en arrière retrouvait à peine le

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malin (|ii('I(iii(»s Iracos do la pranrlo arniro, ci, s'il les décoiivi'ail, cV'Iait on vain qu'il s'('ll()n;aiL de rejoindre ses compaiînnns; il tondwiiL en jjroic à d'iiorriblos convulsions sous los hrùlanls rayons du soleil do midi, ou s'égarait dans le labyrinthe des dunes pour succombei- b'nlementà la faim el à la soif. Heureux ceux qui avant le lever du joui- atteignaient une fontaine ]>our se reposer; mais souveni il fallait encore marcher lorsque déjà le soleil dardait ses rayons au milieu d'uruî atmosphère de feu, lorsqu'ils sentaient le sable brûlant sous leurs pieds endoloris ; alors les animaux lombaient en râlant el les hommes s'affaissaient, landis qu'un Hol desangjaiîlissait soudain do leurs yeux et de leur bouche, ou succombaient sous le poids de la fatigue, pendant que les soldats, en handes désordonnées, chancelants et silencieux comme dos spectres, passaient à côté de leurs camarades mourants. Arrivait-on enfin près d'une source, alors tous se ruaient et buvaient avec une avide précipitation, pour expier ensuite ce dernier soulagement dans les tortures d'une mort douloureuse. Un jour, l'armée campait et se reposait sous les tentes dans un de ces endroits près duquel passait un cours d'eau presque desséché; tout à coup le lit du torrent se remplit, les eaux roulent en mugissant'; armes, animaux^ tentes, hommes, sont entraînés, et^ avant qu'on ait eu le temps de revenir de sa surprise, avant qu'on ait pu se protéger, le désordre est déjà à son comble ; la tente d'Alexandre, une partie de ses armes deviennent la proie des eaux, et lui-même n'échappe qu'avec peine à leur violence. Ainsi s'augmentait l'effroi; puis, lorsqu'enfin tout fut prêt pour continuer la marche, un vent violent se mit à pousser les unes contre les autres les dunes du désert et fit disparaître toute trace de chemin ; les guides indigènes s'égaraient et ne savaient plus de quel côté se diriger; les plus intrépides perdaient courage ; tous croyaient

^) L. Ross n'a trouvé clans le Khori-deslit, au mois c'e septembre, au moment où il i'a visilé, que des flaques d'eau aux endroits les plus profonds ; mais il a entendu dire que. lors des grandes pluies d'hiver, ce cours d'eau occasionne d'effroyables inondations et monle parfois si vite que les gens du voisinage ont à peine le temps de se sauver et que, presque toujours, beaucoup d'entre eux périssent dans les flots.

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leur perle certaine. Alexandre réunit autour de lui les cavaliers les plus vigoureux, pour chercher la mer à la tête de ce petit escadron ; il les conjura de rassemLler leurs dernières forces et de le suivre. En proie à la soif et à répuisement le plus profond, ils chevauchèrent à travers les dunes élevées, se dirigeant vers le sud; les chevaux s'affaissèrent, les cavaliers ne purent se traîner plus loin; seul, le roi infatigahle poursuivit sa route avec cinq autres soldats. Enfin ils aperçurent l'azur de la mer; ils descendirent do cheval, creusèrent le sable avec leur épée pour chercher de Tcau douce, et une source jaillit pour les ranimer. Alexandre courut retrouver Tarmée et la conduisit sur cette côte moins brûlante et vers les sources d'eau potable qui s'y trouvaient. Alors les guides reconnurent leur chemin et conduisirent l'armée pendant sept jours encore dans le désert, où l'on ne souffrit plus du manque d'eau et où Ton trouva également ici et là quelques pro\isions et quelques villages. Le septième jour, on se dirigea du côté de l'intérieur des terres et on marcha, à travers une contrée fertile et plus riante, vers Poura^ résidence du satrape de Gédrosie \

C'est ainsi que l'armée atteignit enfin le but de son voyage ; mais en quel état ! La traversée du désert, depuis la frontière

^) On a prétendu que le récit de la marche à travers le désert était entaché d'exagération. Des relations modernes, celle de Pottinger notamment, en démontrent la véracité, garantie d'ailleurs par le nom de Néarque, dans les Mémoires duquel Arrien et Strabon ont puisé les traits assez concordants de leur description. On n"a qu'à comparer le journal de Pottinger, mois d'avril, avec Strabon (XV, p. 722} et Arrien ^Vl, 23). 11 est naturellement impossible de suivre le détail de la marche ; cependant l'expédition ne paraît pas avoir jamais franchi les traînées de rochers qui se trouvent à une distance de 10 à 15 milles de la côte. On ne peut rien dire non plus de précis sur la position de Poura ; la seule raison qu'on a de regarder la Bounpour actuelle, située à près de 30 milles dans Tintérieur, comme l'ancienne capitale de la région, c'est qu'elle est située dans la partie fertile de la Gédrosie et sur la route qui va de la côte dans la Carmanie supérieure. (Cf. VixcEXT, p. 303). La route suivie par Alexandre pourrait être à peu de chose près celle du capitaine Grant, qui est descendu de Bounpour et Geh à la côte. Alexandre pouvait la quitter à cet endroit sans se préoccuper davantage de sa flotte, attendu qu'on arrive tout de suite à la côte plus hospitalière de la Carmanie.

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(losOriles, avait duré soixante jours'; mais les souffrances el 1rs perles (|ii'(>ii ciil à supporter pendant cette marche furent plus grandes (|ue loiiles les précédentes ensem])le. L'armée, <|ui était sortie si liclie el si lii'i'e de l'Inde, était réduite à un (juart de son ellectif", et les tristes restes de ces tronjjes qui avaient conquis le monde étaient exténués, défigurés, vêtus de haillons, presque sans armes; les quelques chevaux survivants étaient amaigris et sans forces; le tout formait une scène représentant la misère, le désordre et l'abattement. C'est ainsi que le roi arriva à Poura; là, il fit halte, pour laisser ses troupes épuisées se refaire et permettre à ceux qui s'étaient égarés pendant la route de rejoindre le corps. Le satrape d'Orilide et de Gédrosie, qui avait reçu l'ordre de pourvoir de vivres les routes du désert et dont la négligence avait privé l'armée même des soulagements compatibles avec le désert, fut destitué, et Thoas fut désigné pour lui succéder dans la satrapie \

Alexandre partit ensuite pour la Garmanie, où il espérait rencontrer Cratère avec son armée, ainsi que plusieurs commandants des provinces supérieures qu'il avait convoqués dans ce pays. On pouvait être alors au commencent de décembre. On n'avait pas la moindre nouvelle de la flotte et de ce qui pouvait lui être arrivé. Néarque était un homme de cociur; mais l'expédition qui lui avait été confiée était déjà par ellemême pleine de périls, et la complète incertitude sur la marche de l'entreprise était fort inquiétante ; Alexandre, surtout

^} Ces soixante jours paraissent en contradiction avec les immenses étapes de 400, de 600 stades, qu'Alexandre est censé avoir faites. La distance en droite ligne de la frontière des Orites à Bounpour est de près de iOO milles; les détours et les méprises, le temps perdu à descendre à la côte et à remonter vers l'intérieur, ont pu allonger le chemin de moitié. On arriverait ainsi à une moyenne de deux milles et demi par jour, ce qui est déjà suffisant sur un terrain pareil.

2) w(7X£ Tviç \t.oLyi\io'j ovyy.[i.euiç }x-f]5e to -réxapTOv ex Tr,; 'IvSixrjç àitayayeîv (Plut., Alex., 66). Cette proportion du quart, il se peut que Plutarque l'ait trouvée dans la source où il puise; mais le corollaire, à savoir que le roi n'en a pas moins ramené de l'Inde 120,000 hommes de pied et 15,000 cavaliers, est de lui.

3j Arrian., VI, 22, 1. ApolJophane avait succombé dans l'intervalle en combattant les Orites (voy. ci-dessous, p. 623).

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