OL. cxiii, 4] mort de calanos
le matin du jour lixé, l'armée s'avança rangée comme pour une fête ; en avant marchaient les cavaliers et les fantassins brillamment armés de toutes pièces, et les éléphants de guerre caparaçonnés, puis des bandes de gens portant de l'encens, et d'autres qui portaient des coupes d'or et d'argent ainsi que des vêtements royaux, pour les jeter dans les flammes avec les parfums ; enfin venait Calanos lui-même. Comme il ne pouvait plus marcher, on hii avait amené un coursier de Nysa ; mais il lui fut impossible de le monter, et on le porta dans une litière. Quand le cortège fut arrivé au pied du bûcher, Calanos sortit de sa litière, prit congé de chacun des Macédoniens qni se trouvaient autour de lui, en leur serrant les mains, leur recommanda de passer cette journée en fêtes joyeuses en mémoire de lui et avec leur roi, qu'il reverrait bientôt à Babylone ; puis il fit présent du cheval nyséen à Lysimaque, et donna les coupes et les habits à ceux qui l'entouraient. Ensuite le pieux Hindou commença sa bénédiction funèbre; il s'asperg-ea comme une victime, se coupa une mèche de cheveux et la consacra à la divinité, se couronna selon la coutume de son pays, et monta sur le bûcher en chantant des hymnes hindous ; il jeta alors un dernier regard sur l'armée, tourna son visage vers le soleil et s'agenouilla pour prier. C'était le signal. Le feu fut mis au bûcher ; les trompettes sonnèrent, et l'armée poussa son cri de bataille; les éléphants eux-mêmes firent entendre leur voix étrange, comme s'ils voulaient rendre un dernier honneur au pénitent mourant, leur compatriote. L'Hindou s'étendit sur le bûcher en récitant ses prières ; il ne fit pas un mouvement jusqu'à ce que les flammes vinssent l'atteindre et le dérober à tous les regards \
^) Cette description est faite d'après Arrien (VU. 3), Strabon (XV, p. 717 sqq.), Élien {Var. Hist., II, 41) et Plutarque {Alex., 69). On trouve d'autres détails dans Philon (p. 879, éd. de Francfort, 1691), Lucien (De mort. Percgr., 25. 39) et Cicéron {TuscuL, II, 22. De divin., I, 23) etc. Arrien ne dit mot de Va assaut de beuverie » en l'honneur de Calanos. Quant au lieu où se célébra la fêle, les auteurs ne sont pas d'accord. Strabon paraît songer à Pasargade ; mais la chose est impossible, car Néarque était présent {fr., 37). Élien dit que le bûcher fut dressé dans le plus beau faubourg de Babylone ; l'assertion est tout aussi inexacte, car Alexandre n'est arrivé qu'un an plus tard à Babylone, tandis que Calanos tomba malade en Perse, comme le dit Arrien, ou plus exactement à Pasargade, suivant Strabon, et
C)ïï i.i;s i)i;i X iiiviLisATio.NS [IV, 1
Arricn rapporte (pi' Alexandre ne vonliil pas assister en personne à 1,1 iiiorL (le l'homme (jifil eslimail ' ; et, à ce propos, il nous apprend que le plus viciux de ces pénitents, qui était le maître des aulres, répondit au roi qui l'invitait à le suivre, que « tout fils de Zeus que put être Alexandre, il Tétait aussi luimême, et ne désirait rien de tout ce que le maître Alexandre pourrait lui accorder, p.isplus qu'il ne craignait les maux qu'il l)0uvait lui infliger; pour lui, tant qu'il vivrait, il se contentait du solde l'Inde, qui, d'année en année, lui fournissait le nécessaire en temps opportun, et lorsqu'il mourrait, il serait délivré de l'importune société de son corps et deviendrait participant d'une vie plus pure ». On rapporte aussi qu'Alexandre, rempli d'étonnement par la mort de Calanos, aurait dit : « Cet homme a vaincu des ennemis plus puissants que moi ! »
C'est une sorte de rapprochement symbolique que se soient ainsi rencontrés dans ce roi le monde de la pensée occidentale, tel que venait de l'achever son précepteur Aristote, et celui qui avait grandi dans la région du Gange, — c'est-à-dire les pôles de deux civilisations qu'il songeait à réunir et à fondre, en conservant toute la portée et toute la variété de ce qu'elles recelaient de formes pratiques, de conditions utilisables, et toute la somme d'idéal qu'elles portaient en elles.
S'il agissait ainsi, ce n'était ni par caprice, ni en s'appuyant sur de fausses prémisses, ni par un enchaînement de déductions trompeuses. De la première impulsion qui s'était communiquée à lui comme un résultat pour ainsi dire spontané de rhistoire de la vie hellénique découle, par des syllogismes parfaitement rigoureux, tout ce qu'il a fait par la suite ; et ce qui semble être une preuve suffisante qu'il concluait légitime-
se décida presque aussitôt (d'après Plutarque) à se brûler sur le bûcher. Ce n'est qu'à Suse qu'ont pu se trouver les éléphants amenés par Héphestion etNéarque avec l'armée de mer; c'est là seulement qu'a pu être célébrée la fête des Morts, et c'est bien ainsi, ce semble, que l'entend Arrien. Cet auteur décrit d'abord le trépas de Calanos, puis le retour d'Atropatès en Médie, et ensuite les noces, sans prétendre observer strictement la chronologie : il est probable en effet qu'Atropatès était encore à Suse lors du mariage de sa fille et des autres princesses.
^) 'AXôçav&po) Ô£ oOx £7iiEix5; 9av?,va'. to 6éa[j.a er^'. cpt).o) àvop\ y'.yvô|X£vov (Ar- RIAN., VII, 3, 5}.