oL. cxiv, IJ harangue d'alexandhe
la pensée de licencier tous ceux d'entre vous qui étaient fatigués des combats, pour qu'ils fussent l'admiration et l'orgueil de notre patrie, et vous, vous voulez vous en aller tous î Hé bien! partez! et en remettant le pied sur le sol de la patrie, vous direz que votre roi, celui qui a vaincu les Perses,, les Mèdes, les Bactriens et les Sakes ; celui qui a subjugué les Uxiens, et les Arachosiens et les Drangianiens; celui qui a soumis les Parthes, les Chorasmiens et les Hyrcaniens sur les bords de la mer Caspienne; celui qui, par delà les défilés Caspiens, a franchi le Caucase ; qui a traversé l'Oxus, et le Tanaïs, et Flndus lui-même, — que seul Dionysos avait passé avant lui, — etl'Hydaspe, et l'Acésine, et THyarotës, et qui aurait aussi franchi l'Hyphase, si vous ne l'en aviez empêché; celui qui a descendu l'Indus jusqu'à l'Océan^ qui a passé le désert de Gédrosie, — que nul autre avant lui n'avait traversé avec une armée, — celui dont la flotte est venue depuis l'Indus jusqu'en Perse à travers l'Océan; vous direz que ce roi, votre roi Alexandre, vous l'avez abandonné, que vous l'avez remis à la protection des Barbares vaincus ; et cette nouvelle que vous apporterez manifestera et votre gloire devant les hommes et votre piété devant les dieux. Partez ! » Après ces paroles, le roi descendit vivement de la tribune et regagna la ville à pas précipités.
Les Macédoniens restaient stupéfaits, indécis; seuls les gardes du corps et ceux des hétseres qui étaient le plus attachés au roi l'avaient suivi. Peu à peu les troupes commencèrent à rompre le pénible silence qui régnait dans l'assemblée. On avait obtenu ce qu'on exigeait ; on se demandait : Et maintenant ? et après ? Ils étaient tous licenciés ; ils n'étaient plus soldats ; le lien du service et de la discipline militaire qui les tenait unis était brisé ; ils étaient sans chefs^ sans volonté, sans idée de ce qu'ils devaient faire ; les uns criaient qu'il fallait rester ; les autres, qu'il fallait partir; ainsi le tumulte, les cris furieux grandissaient; personne ne commandait, personne n'obéissait, aucune coterie ne tenait; quelques instants après, l'armée qui avait vaincu le monde n'était plus qu'une masse d'hommes confuse et en désordre.
Alexandre s'était retiré dans le château royal d'Opis; dans
{]l)Q i.i;s TKori»KS asiatiouks flV, 2
la surcxcilalidii viok'iUc où il se (rouvrit, il négligcail le soin do son corps, ne voulait voir personne, ne voulait parler à personne. Un jour se passa ainsi, puis un second. Pendant ce temps, le désordre du camp avait pris des proportions menaçantes; les suites de la sédition (;t les résultats funestes d'une demand(i inconsidérée, à laquelle le roi avait accordé plus qu'on ne pensait, se montraient prompts et terribles. Abandonnés à leur sort et à leur anarcbie, impuissants et sans soutien, puisqu'on ne revenait pas à eux, sans résolution pour vouloir, sans force pour agir, après avoir perdu les droits, les devoirs, les lionucurs de leur état, que pouvaient-ils tenter, à moins que la faim ou le désespoir ne les poussât à la violence ouverte * ?
Alexandre devait se garder de pousser les cboses trop loin ; en même temps, il voulait faire une dernière tentative, bien hasardeuse^ il est vrai, pour amener les Macédoniens à se repentir. Il résolut de se confier tout à fait aux troupes asiatiques, de les disposer d'après l'usage de l'armée macédonienne et de les environner de tous les honneurs qui avaient été jusqu'ici le partage des Macédoniens ; il devait s'attendre à ce que ces derniers, en voyant se briser ainsi le dernier lien qui existait entre eux et leur roi, vinssent avec repentir demander leur pardon, ou à ce que la colère les portât à prendre les armes : dans ce dernier cas, il était certain de remporter la victoire, à la tête des troupes asiatiques, sur ces bandes de soldats sans chefs. Le troisième jour, il convoqua les Perses et les Mèdes dans le château royal, leur déclara sa volonté, choisit parmi eux des commandants et des officiers pour la nouvelle armée, confia à beaucoup d'entre eux le titre honorifique deu parents du roi » et leur accorda, d'après les mœurs de rOrient, le privilège du baiser. Les troupes asiatiques furent alors divisées, à la manière macédonienne, en hipparchies et
*) Personne ne nous apprend ce qu'a fait l'armée durant ces tristes journées : seul Diodore (XVll, 109) dit vaguement : èm 7î6>v'j tt,? otaçopâç aù^avou.£vr(Ç, Du reste, il est évident que toutes les troupes macédoniennes, sauf une partie des hypaspistes, et même la majorité des officiers, à l'exception de l'entourage immédiat du roi (Arrian., YIJ, 11, 3), prenaient part à la sédition.