I, 1] ATHÈNES ET SPARTE
amena une crise fatale. Le peuple athénien se détourna complètement de ceux qui avaient conseillé l'expédition de secours, et. afin de ruiner pour toujours leur influence, il donna aux institutions démocratiques de l'Etat une énergique impulsion, rompit avec la ligue helléni(|ue et du même coup avec l'hégémonie Spartiate, et résolut d'envoyer des ambassadeurs à toutes les cités grecques qui ne faisaient pas encore partie de de la ligue maritime, afin de les inviter à conclure une nouvelle Union générale.
Ce fut une rupture irrémédiable. Une lutte violente s'engagea qui n'eut pas seulement pour témoin la terre hellénique. L'Egypte, après avoir secoué la domination du Grand-Roi, était tombée sous la puissance d'un descendant des anciens pharaons : elle implora le secours d'Athènes. Une Egypte indépendante aurait menacé d'une manière permanente les flancs de Fempire perse; les cotes de Syrie, Cypre. la Cilicie, s'en seraient détachées de la même façon : Athènes envoya donc une flotte sur le Nil.
Cette entreprise hardie de la politique athénienne échoua; l'Egypte succomba sous les armes des Perses, et Athènes, après de cruelles pertes en Afrique et de sanglants combats parfois malheureux livrés sur ses propres frontières, conclut la paix avec les Spartiates pour prendre sa revanche sur les Barbares, et tout ce qu'elle avait soustrait sur le continent à la ligue de Sparte fut sacrifié.
Athènes s'était arrêtée, mais elle n'avait apaisé par là ni Sparte, ni les Etats aristocratiques, ni le particularisme. A mesure qu'elle serrait davantage les rênes de sa puissance fédérale, croissait l'aigreur de ceux qu'elle dominait et qui déjà pouvaient espérer trouver dans les Spartiates, dans le roi de Perse, un point d'appui assuré. En dépit de cette hostilité. bien qu'Athènes eût des forces prêtes et son Trésor rempli. Périclès voulut, pour maintenir la paix et avec elle la domination maritime d'Athènes sans dépasser les limites qu'elle avait eues jusque*là, n'employer que la supériorité d'une sage modération et l'observance rigoureuse du pacte fédéral : mais ce système fit perdre à Athènes l'initiative au dehors et fortifia au dedans l'opposition de ceux qui voyaient dans le pro-
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grî's {\v la (I('*mocralio, dans riijutlicalioii complèlodo ses piiiicipes nirmc cliez les alliés, dans Texlcnsion do la souvcrainotù alhcnionnc jusque sur les villes grecques du Pontet de la Sicile, l'unique moyen de faire face au triple danger dont la puissance (rAlhènes était menacée : la rivalité de Sparte et des Etats aristocratiques, la liaine vigilante des Perses, la défection des membres de la Ligue.
Tels sont les éléments de la guerre sanglante qui, pendant (rente ans, devait bouleverser le inonde hellénique jusque dans ses fondements. Dans cette guerre, la prospérité, la civilisation et les arts, trésor amassé à Athènes et sous sa protection, devaient périr, en entraînant dans leur dissolution toujours plus profonde les idées morales qui se répandaient à leur suite dans le monde.
Il y eut dans cette guerre un moment, — c'est l'époque d'Alcibiade et de l'expédition de Sicile, — où la victoire de la puissance athénienne et son extension sur les mers de l'Occident parurent assurées. Les Carthaginois, dans l'anxiété, craignaient de voir (( les Attiques s'avancer contre leur cité. » Mais la légèreté naturelle de celui qui, sur son bouclier d'or, portait l'image d'Eros lançant la foudre donna à l'intrigue de ses adversaires oligarchiques et démocratiques l'occasion de le renverser, lorsqu'il lui eût suffi, pour réussir, de persévérer dans son entreprise. Il alla trouver les Spartiates, leur indiqua les moyens de subjuguer Athènes ; il gagna à leur cause les satrapes de l'Asie Mineure et l'or du Grand-Roi, à une condition toutefois, c'est que Sparte reconnût au roi le droit de reprendre ce qui lui avait autrefois appartenu.
La guerre se continua au milieu d'effrayantes alternatives ; la flotte sicilienne, payée par Tor des Perses, apparut aussi, et vint s'unir à celles de Sparte, de Corinthe et des villes qui avaient abandonné l'alliance d'Athènes. C'est un spectacle incomparable que de voir le peuple athénien lutter, chercher avec une énergie sans cesse renaissante à sauver l'édifice croulant de sa puissance, et continuer le combat jusqu'à son dernier homme et jusqu'à la dernière couronne d'or de son Trésor. Après la dernière victoire qu'elle ait remportée, celle des Arginuses, Athènes déchirée par les factions, trahie par ses
I, 1] DÉFAITE d'aTHÈNES 17
généraux, pressée par la faim, succombe :1e Spartiate Lysandre rase les Longs Murs et livre Athènes à la tyrannie des Trente. Ce n'était pas seulement la puissance d'Athènes qui était détruite ; dans cette longue et terrible lutte, le peuple athénien s'était transformé. Parmi les éléments d'abord si heureux qui le constituaient, les plus constants avaient disparu. Le déchaînement de toutes les passions démocratiques avait fait prévaloir la civilisation dissolvante dont avaient été nourris les oligarques qui, devenus maîtres absolus sous ce régime des Trente, entreprirent d'asservir le peuple épuisé. Parmi eux se trouvaient les restes dégénérés des grandes familles anciennes que la guerre avait décimées. Les rangs avaient encore été plus éclaircis dans l'ancienne classe des paysans laboureurs et hoplites. Chassés vers la ville par l'occupation du territoire attique, d'abord d'année en année, puis pour des années entières, ces malheureux sans travail, appauvris et emportés dans le tourbillon de la vie des citadins, devinrent une populace. Lorsqu'ensuite, après plus d'une année, les bannis rentrèrent de force, chassèrent les Trente et restaurèrent la démocratie, ce fut seulement le nom d'x\thènes, le nom de la constitution de Solon qui fut rétabli. Tout était appauvri, misérable, sans force et sans énergie. On redoubla de soins jaloux pour amoindrir l'autorité des charges publiques; on prévint autant que possible l'influence des personnalités marquantes ; on trouva de nouvelles formes pour rendre impossible toute restriction qu'on aurait pu apporter à la liberté démocratique, et l'on immobilisa cette dangereuse forme de gouvernement dans la phase la plus dangereuse de ses fluctuations, dans la sobriété après l'ivresse.
Sous prétexte de délivrance, Sparte, pendant trente ans, avait réuni contre Athènes toutes les haines, les craintes et les jalousies, en même temps qu'elle s'entourait de toutes les forces du particularisme. Sa victoire était complète; Sparte était un objet d'enthousiasme pour le pouvoir aristocratique qui renaissait de toutes parts: Lysandre était son héros, son dieu; on lui éleva des autels, on lui consacra des fêtes. L'ancien droit de Sparte à l'hégémonie semblait s'étendre maintenant à toute la race grecque.
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Mais ce nrlail plus l.i \\v'\\W. cih'î sparliate. Le premier arliclc de la ('(Hislilulioii si admirée dr Lycurgiie était que les eiloyeiis devaient èlre compl(!temeiit soldats et vivre, sans propriété iiersonnelle, sous une rè.^Ie sévère et dans une soumission parfaite : maintenaiil, au sein de la victoire, l'auréole (pi'ous'élail habitué à voirautour du front de Sparte disparut; maintenant l'avidité de posséder et de jouir, toute espèce de dégénérescence, la nullité morale à cùt^ de l'esprit de domination, la brutalité à côté de rhypocrisie et de la ruse y rég^naient en maîtresses. Le nombre des Spartiates diminuait constamment : au temps des guerres médiques, il y en avait neuf ou dix mille ; dans les époques suivantes, c'est à peine si l'on en comptait mille. Habitués chez eux à une obéissance et à une discipline extérieure rigoureuses, ils régnaient, comme harmostes,avec d'autantplus d'arbitraire et de despotisme sur les autres cités helléniques, cherchant à installer partout le même régime oligarchique qui avait remplacé, à Sparte même, l'ancienne aristocratie tant admirée naguère; partout on l'introduisait, partout on proscrivait les partis vaincus et on confisquait leurs biens. Les masses errantes des bannis politiques et les tentatives qu'ils faisaient pour rentrer de vive force dans leur patrie entretenaient une agitation et une fermentation continuelles dans le monde hellénique.
Il est vrai que Sparte envoya aussitôt une armée en Asie, mais pour soutenir Cyrus révolté contre le Grand-Roi son frère, et ce n'était qu'une armée de mercenaires. Et lorsque Cyrus fut tombé près de Babylone, lorsque les Dix ?>lille furent arrivés à la mer et rentrés dans leur patrie sans avoir été vaincus ni sur le champ de bataille, ni durant leur course incertaine et pleine de luttes à travers les lointains pays étrangers, lorsque les satrapes du Grand-Roi eurent repris possession des cités helléniques de l'Asie dont ils exigèrent tribut, alors Sparte envoya contre les Perses le jeune roi Agésilas. Celui-ci, comme s'il se fût agi d'une guerre nationale pour la Grèce et qu'il eût été un autre Agamemnon, commença son entreprise par un sacrifice solennel à Aulis ; mais l'autorité béotienne troubla le sacrifice et chassa du sanctuaire les sacrificateurs. Ni Thèbes, ni Corinthe, ni Athènes, ni les autres