‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 19 sur 231 · I, 1] SPARTE ET LA PERSE J · texte numérisé non relu

I, 1] SPARTE ET LA PERSE J

confédérés n'envoyèrent les secours qu'on leur avait demandés, et le premier acte d'Agésilas en Asie fut de conclure une trêve avec les satrapes du Grand-Roi.

Déjà, dans les pays helléniques, l'exaspération contre Sparte était plus grande qu'elle n'avait jamais été contre Athènes. Les ïhébains avaient aidé les bannis d'Athènes à délivrer leur patrie : les Corinthiens avaient été obligés de sup.porter que dans Syracuse, leur colonie, alors en proie aux luttes acharnées des factions et où ils avaient envoyé un de leurs meilleurs citoyens pour y travailler à ramener la paix, le parti soutenu par les Spartiates fondât la tyrannie de Denys en assassinant le médiateur corinthien ; et ce qui était plus irritant que tout le reste, c'était de voir les Spartiates, pour contraindre Elis à l'obéissance, envahir, dévaster et morceler en districts ruraux la contrée protégée par la trêve de Dieu.

Pendant que la cour de Suse, en songeant à cette expédition dans laqueJle les Grecs s'étaient avancés presque jusqu'à Babylone, considérait avec anxiété l'entreprise d'Agésilas et voyait surgir au même instant un danger encore plus redoutable dans un nouveau soulèvement de l'Egypte, à laquelle Sparte s'était aussitôt alliée, un exilé d'Athènes, Conon, un des dix stratèges des Arginuses, proposa le meilleur plan pour écarter le péril. Le satrape Pharnabaze se procura l'argent nécessaire pour entraîner les Etats les plus importants de la Grèce dans une guerre ouverte contre Sparte, et en même temps pour armer une flotte qui, sous la conduite de Conon, devait chasser de la mer les forces navales de Sparte. Au cri de liberté, Corinthe, Thèbes, Athènes, Argos, se levèrent de nouveau comme une ligue des Hellènes contre Sparte. Leur première victoire fut suivie du retour précipité d'Agésilas qui, par la bataille de Coronée, s'ouvrit de force à travers la Béotie le chemin du retour. Mais déjà Conon avait vaincu les Spartiates et coulé la moitié de leurs vaisseaux. Alors Pharnabaze fait Voile vers la Grèce avec la flotte, publiant partout qu'il apporte, non la servitude, mais l'indépendance et la liberté. Il aborde àCythère, à deux pas de la côte ionienne, et bientôt il est dans l'isthme au miHeii du Conseil fédéral des Hellènes; il

20 1 ^ l'Mx d'antalcidas |1, i

oxliuric les Hellènes à ('oiiLiniier vi^^oiireiiscrncnl i<i lui le, puis s'en rcloiirne dans son pays, laissant à Conon la moitié do la llolte. (^ohii-ci court à Atlifmc's; avec l'or des Perses, il rclîive les Longs Murs, réunil une nouvelle flottes Jitliénienne et enrôle une armée de mercenaires. L'arme légère de? pcltastes, (pripliicrate inventa et perfectionna, surpassa l'art stratégique de Sparte.

Il était grandement temps pour Sparte de provoquer un changement. Le moyen était tout prêt : il suflisait de tarir Tor des Perses pour mettre lin à rcnthousiasmc et à la puissance desennemisdcSparte. Antalcidas, envoyé à Suse, l'emportasur Conon, et le Grand-Roi envoya aux Hellènes 1' a ordre » suivant. (( Il jugeait convenable, disait-il, que les villes d'Asie lui appartinssent, ainsi que les îles de Cypre et de Clazomène, que les Athéniens possédassent Lemnos, Imbros et Scyros, et que toutes les autres villes helléniques, petites ou grandes, fussent autonomes. Quanta ceux qui n'accepteraient pas cette paix, ajoutait le Grand-Roi, il était prêt à les combattre sur terre et sur mer, avec son or et ses vaisseaux ». Antalcidas, traversant les Cyclades, revint dans sa patrie avec une flotte puissante dont les navires avaient été fournis en partie parles villes de l'Asie Mineure, en partie par le tyran de Syracuse, et les vaisseaux de ses adversaires se retirèrent en toute hâte.

Cette paix fut le salut de la Perse . Il fallut encore des années pour soumettre Cypre, adjugée au Grand-Roi ; mais, une fois maîtres de cette île, les Perses pouvaient espérer de réduire l'Egypte. Athènes était satisfaite avec les trois îles qu'on lui avait laissées ; l'autonomie proclamée en Grèce avait porté la discorde jusque dans les moindres territoires et rendu impossible toute alliance, toute fédération régionale, toute formation d'une nouvelle puissance de caractère panhellénique, et Sparte était constituée la gardienne et la surveillante de cette politique des Perses dans la Grèce.

C'était une occupation suffisante pour Sparte que celle de dissoudre, en conséquence du principe d'autonomie, lesligues qui unissaient les villes et les territoires, pour achever d'établir le système oligarchique que Lysandre avait inauguré et dont la guerre de Corinthe avait interrompu l'application.

I, 1] LA PAIX d'anTALCIDAS 21

Olynthe avait réuni en une fédération les villes de laChalcidique et employait Fintimidalion pour y faire entrer même celles qui auraient voulu rester en dehors. Les cités ainsi menacées avaient demandé du secours à Sparte. De là une expédition armée à laquelle les villes, après une longue résistance, furent obligées de se soumettre; elles durent dissoudre leur ligue. Chemin faisant, les Spartiates avaient assailli ïhèbes, y avaient établi l'oligarchie, et, après avoir chassé quiconque faisait la moindre opposition, ils avaient laissé une garnison dans la Cadmée. Ce fut Tapogée de la puissance Spartiate, un essor nécessaire et conforme à la vraie nature d'un organisme puissant qui trouve dans chaque mouvement opposé à sa pression l'occasion de s'élever plus haut, et dont la pression croissante provoque une nouvelle résistance, laquelle, à son tour, autorise ce pouvoir toujours grandissant à l'écraser.

Toutefois, il y avait dans ce calcul une légère lacune. Lysandre avait bien brisé la puissance d'Athènes, mais il n'avait détruit ni la civilisation qui llorissait dans cette ville, ni les tendances démocratiques de l'époque éveillées par cette civilisation même. A mesure que le pouvoir aristocratique de Sparte devenait plus fort, les opposants se tournaient avec plus d'énergie vers le gouvernementdémocratique, dont Athènes était devenue le plus solide rempart contre Sparte. L'autonomie imposée par le Grand- Roi agissait dans le même sens; les liens qui jadis avaient rattaché à chaque grande ville les plus petites disséminées autour d'elle, se rompaient de toutes parts; l'autonomie dissolvante elles arrogantes prétentions à la liberté avaient pénétré jusque dans les vallées et les endroits les plus reculés; le monde hellénique s'émiettait de plus en plus et se divisait en atomes toujours plus petits, et cette autonomie, dans la fermentation toujours croissante de ces gouvernements minuscules sans frein et en pleine effervescence, développait une profusion de forces et de formes, de frottements et d'éléments explosibles que la puissance de Sparte, qui n'était que mécanique et extérieure, devait être bientôt incapable de maîtriser.

Une autre circonstance venait encore aggraver la situation. Aussi longtemps que, dans la ligue maritime athénienne, la

22 UiS IHO.NTltHES NATION ALLS iCN DANGEK [I, 1

mcrÉgé(? avail été le centre du monde hellénique, les villes grecques qui Tentouraienl, se senlant toujours appuyées par la puissance de la confédération, avaient constamment tenu les Barbares du Nord et de l'Est aussi éloignés qu'il était possible. Le jour où les tribus de la Thrace avaient osé s'avancer sur rilèbre, Athènes leur avait barré le chemin qui conduisait aux villes helléniques de la côte en fondant sur le Strymon Amphipolis, où Ton envoya jusqu'à 10,000 colons : à cette époque, l'apparition d'une flotte attique dans le Pont avait suffi pour garantir la sécurité des côtes et de la mer; aux jours de la puissance attique, l'hellénisme se fortifiait dans l'île de Cypre ; dans les eaux mêmes de l'Egypte, une flotte grecque avait combattu les Perses, et Carthage elle-même avait craint la puissance maritime d'Athènes.

Par la paix d'Antalcidas^ ce n'étaient pas seulement les villes de la côte d'Asie qui étaient abandonnées : la mer du centre était perdue, et ses îles, malgré le nom d'autonomie, ainsi que les golfes et les côtes mêmes de l'Hellade , étaient mises à découvert. En même temps, les peuples du Nord commençaient à s'agiter; les villes maritimes, depuis Byzance jusqu'aux rives du Strymon, protégées seulement par leurs murailles et leurs mercenaires, n'auraient pu longtemps résister aux attaques des peuples de la Thrace; les provinces macédoniennes, encore à peines unies et dont maintenant Sparte et les villes de la Chalcidique entretenaient les discordes, ainsi qu'Athènes l'avait fait jadis, étaient elles-mêmes dans un perpétuel danger d'être envahies, à l'est par les Odryses, au nord par les Triballes, à l'ouest par les Illyriens; déjà, derrière ces Barbares, les invasions attiques s'avançaient entre la mer Adriatique et le Danube. Les Triballes commençaient leurs incursions, qu'ils devaient bientôt pousser jusqu'à Abdère; les Illyriens, qui étaient venus fondre sur l'Epire, remportaient la .victoire dans une grande bataille où périssaient quinze mille Epirotes, s'emparaient du pays jusqu'aux montagnes qui séparent l'Epire de laThessalie, et revenaient en arrière pour envahir la Macédoine en traversant les gorges les plus praticables des montagnes. C'est pour se préserver de tels dangers qu'Olynthe avait réuni dans une ligne les villes de

I, 1] DEXYS DE SYRACUSE 23

la Chalcidique ; mais les Spartiates, en rompant cette ligue, avaient laissé le nord du monde Iielléniquc sans défense contre les Barbares.

Dans le même temps, un danger encore plus grand s'était élevé à l'ouest de la Grèce. Depuis que la puissance maritime d'Athènes avait été brisée, les Carthaginois avaient fait de nouveaux progrès en Sicile ; ils s'étaient emparés d'Himère au nord, ainsi que de Sélinonte, d'Agrigente, de Gela, de Camarina; Denys de Syracuse, pour avoir la paix, laissait ces villes payer tribut aux Carthaginois. Les Celtes, passant les Alpes, étaient entrés en Italie; le pays étrusque riverain du Pô avait été soumis, les Apennins franchis, Rome prise. Les Samnites s'étaient avancés contre les villes grecques de la Campanie et les avaient assujetties l'une après l'autre, tandis que Denys s'emparait de celles du Bruttium, Tarente fut la seule qui se maintint. Du moins, la tyrannie de Syracuse était énergique et active; par des combats toujours renouvelés, Denys arracha aux Carthaginois la côte de File jusqu'à Agrigente, battit les pirates étrusques, pilla leur trésor à Agylla et s'assura la prépondérance sur la mer Adriatique au moyen de grandes colonies qu'il établit jusqu'aux bouches du Pô, ainsi que dans les îles qui bordent la côte illyrienne. Avec son gouvernement solidement organisé, son administration prévoyante, son caractère qui s'opposait avec une égale énergie à la « liberté » déréglée de la démocratie et du particularisme, son armée composée de mercenaires grecs, celtes, ibères, sabelliens, sa flotte puissante, sa politique audacieuse, sans foi, cynique envers ses amis et ses ennemis, ce prince était, semblait-il, un dernier rempart et une dernière protection pour la puissance hellénique en Occident. C'était un principe comme le grand Florentin en souhaitait un pour sauver l'Italie de son temps. Il était d'ailleurs à la hauteur de la civilisation de son siècle, réunissait à sa cour des philosophes, des artistes, des poètes, et composait lui-même des tragédies. La tyrannie de Denys et la puissance Spartiate, qui sous Agésilas n'était pas moins machiavélique, sont les types de la politique hellénique dans ces temps troublés.

Et cependant, des temps plus troublés encore allaient venir.

24 ui':actiun co.ntuk si'Auti-: [Ï, 1

Do la rivilisiilioii qui avait son centre à Athènes, des écoles (les rliéteiirs et des pliilosoplies sortirent des théories politiques qui, sans se préoccuper h; moins dumonde des circonstances données ni des condilions réelles, développaient les formes et les fonctions de l'Etat idéal, (h; ÏVAid de la liherté et de la vertu parfaite. C(ît Etat devait, disaient-ils, remédier à tous les maux et apporter tous les biens. En attendant, ce n'était là qu'un élément de confusion de plus dans cette fermentation déjà si confuse de despotisme et de servitude, d'arbitraire et d'impuissance, de tous les vices qu'engendre Tavidité et le talent de faire fortune; c'était, pour lesclasses pauvres, une excitation à l'envie, sentiment d'autant plus redoutable dans les démocraties que cette forme de gouvernement donne à ces classes un droit égal et remet les décisions dans les mains de la multitude. Quand on considère comment les écoles de Platon, d'Isocrate et autres, comment la philosophie, la rhétorique, les lumières se répandirent et quelle influence elles exercèrent dans les villes libres, à la cour des dynastes et des tyrans, jusqu'en Sicile, à Cypre, dans Héraclée du Pont, et même jusqu'à la cour des satrapes, on voit alors comment, au-dessus de tout particularisme et de toute ligue locale, s'éleva une nouvelle espèce de communauté, ce qu'on pourrait appeler la souveraineté de la civilisation. Rien de plus étranger et de plus antipathique à cette société que la brutale domination de Sparte.

Le revirement décisif ne vint pas de la théorie,, mais lorsqu'il se fut produit, elle lui donna l'auréole d'un grand fait : elle travailla à en rendre les conséquences plus décisives ; puis, portée par le flot montant, ellej chercha à réaliser ses principes.

Pendant trois ans, Thèbes supporta les harmostes Spartiates, la garnison Spartiate dans la Cadmée, l'insolent arbitraire de l'oligarchie qui, sous la protection de l'étranger, la dominait, ainsi que les exécutions et les expulsions sans cesse renouvelées. Mais enfin les bannis osèrent entreprendre la délivrance de leur patrie ; sous la conduite de Pélopidas et par une trahison bien conduite, ils surprennent la ville, massacrent les oligarques, appellent le peuple à défendre avec

Page 1