AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
La bataille de Ghéronée et la paix de Démade terminent, comme le dit M. E. Gurtius à la dernière page de son Histoire grecque, l'histoire continue, suivie, cohérente de la Grèce.
Désormais chaque cité, abandonnant « les longs espoirs et les vastes pensées )),se replie sur elle-même et vit au jour le jour, craignant à chaque instant de perdre le peu d'autonomie communale que le Macédonien a jugée compatible avec Tunité de son empire. La Grèce s'émiette peu à peu sous la pression d'une monarchie militaire qui va devenir le colossal empire d'Alexandre. Ce travail de désorganisation, plutôt morale encore que matérielle, se poursuit avec une rapidité effrayante; en quelques dizaines d'années, il a emporté toutes les vertus des Hellènes, attachées à la forme étroite mais vivante de la cité libre et souveraine : il a brisé le ressort qui poussait aux expériences et aux aventures ces vives intelligences, ardentes à l'entreprise, promptes au découragement : chaque ville est pleine de mécontents, voués à la haine silencieuse qui devient bien vite de la résignation et, à la génération suivante, se change en indifférence. La foi religieuse elle-même, bien ébranlée déjà, s'en va; les dieux patrons des cités n'inspirent plus la même confiance à ceux qu'ils n'ont pas su ou n'ont pas voulu défendre. Le vide laissé dans les âmes par la disparition des grands sentiments patriotiques et religieux va se combler un peu au hasard, avec la poussière qu'apporte le vent de chaque jour. Chacun s'oriente comme il peut : la philosophie s'occupe à dresser des programmes de vertu et de bonheur à l'usage de l'individu sans patrie, de l'homme (f citoyen du monde » ; le
IV AVANT-l'H()l»ns
grand nombre a recours aux distractions vulg.Tircs et se hâte de Jouir des restes d'une prosp(''rit('' qui décline : l'activité féconde d'autrefois fait place aux préoccupations égoïstes qui entraînent et absorbent inévitablenaent les esprits désintéressés du bien public.
Et pourtant, de grands événements s'accomplissent auxquels la Grèce paraît directement môlée ; c'est presque en son nom, c'est soi-disant pour venger ses injures, pour vider une querelle restée pendante depuis le temps d'Agamemnon, que Philippe s'apprête h renverser et qu'Alexandre détruit par une série d'exploits prodigieux le grand empire asiatique ; c'est la civilisation grecque que l'élève d'Aristote a la prétention de porter jusqu'aux rives de l'Indus et de répandre à pleines mains sur le sol arrosé de sang où il promène ses triomphes et sa gloire. Avec un peu de bonne volonté et de patriotisme accommodé aux circonstances nouvelles, les Hellènes prendraient au sérieux le titre de généralissime de la Ligue de Gorinthe que Philippe s'est fait donner et qu'ils n'ont pas pu davantage refuser à Alexandre; ils se sentiraient réellement unis pour la première fois depuis le début de leur histoire ; ils suivraient d'un œil joyeux la marche de cette irrésistible armée où combattent quelques-uns de leurs contingents; ses victoires deviendraient les leurs, et ils retrouveraient à régenter le monde par procuration le plaisir, d'ailleurs fort mélangé, qu'ils trouvaient à se gouverner eux-mêmes. Au lieu de regretter et surtout de vouloir restaurer le passé, ils comprendraient que les formes grêles et étriquées de leurs constitutions autonomes ne conviennent plus au vaste édifice qui se construit sous leurs yeux; qu'elles ont produit tout leur effet utile et gêneraient, en se survivant à elles-mêmes, le cours nouveau qu'a pris dans le monde transformé la force vitale et la pensée.
Voilà deux points de vue bien opposés, deux façons bien différentes de comprendre la même époque, les mêmes hommes^ les mêmes faits. Selon que l'on se tourne vers le passé ou l'avenir, on assiste à la décadence d'une civilisation ou à l'expansion victorieuse du génie hellénique. \u Histoire grecque s'arrête au moment de prendre le deuil; V Histoire de V Hellénisme transporte brusquement ses sympathies du côté où se fait l'avenir.