‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 3 sur 231 · DU TRADUCTEUR V · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR V

Les Hellènes, peu curieux d'abstractions, mal placés pour voir se lever l'aurore des tenaps nouveaux et surtout mal satisfaits d'expériences qui s étaient laites tout d'abord à leurs dépens, n'ont pas accepté ainsi les faits accomplis ; ils ont refusé aux Macédoniens le droit de se dire leurs héritiers, de se faire les apôtres de l'hellénisme; ils n'ont plus reconnu leur libre génie dans les masses dépourvues d'initiative que traînaient derrière eux les rois de Macédoine, à l'instar des anciens rois de Perse, et il n'est pas sûr qu'ils aient bien senti la distance qui sépare un Alexandre d'un Xerxès.

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer si l'on veut comprendre leurs rébellions, puis leurs rancunes, enfin le morne engourdissement qui les envahit, et c'est pour n'avoir point voulu en sortir que M. E. Curtius a cru devoir clore son Histoire grecque au moment où Philippe devient le ^< généralissime « à perpétuité, c'est-à-dire le maître des Hellènes. Visiblen^ent gagné parTesprit libéral et généreux de ces Athéniens dont il comprend, c'est-à-dire excuse même les erreurs, habitué comme eux à chercher le beau et le grand ailleurs que dans les vastes proportions, les masses énormes et les espaces interminables, M. E. Curlius a dû s'avouer incapable de comprendre également bien la beauté et la grandeur de l'œuvre d'Alexandre et de ses successeurs. Lui qui évite de parti pris les récriminations stériles, lui qui ne croit voiries choses sous leur vrai jour que quand ce jour est favorable, il eût été obligé de faire des réserves sur la légitimité de cette filiation improvisée qui transforme tout d'un coup les Macédoniens en Hellènes et les charge d' « helléniser » le monde. Sans contester la parenté ethnographique des Macédoniens et des Hellènes, parenté qu'il admet de bonne grâce ', il se serait demandé s'il suifisaitque Philippe eût été élevé dans la patrie d'Épaminondas

1) Histoire grecque, V, p. 15 sqq. Il est assz curieux de remarquer — comme exemple de Tlufliience des sympathies sur les jugement? — que les philhellènes, comme Niebuhr et 0. Mûller, out toujours traité les Macédoniens de Barbares, tandis que les esprits plus « macédoniens «.comme Sciilosser, 0. Abel et M. J. O. Droysen, ont été pins frappés des aftinités qui rattachent la Macédoiue à la Grèc^î. Ces affiuités sont incontestables, et M. E. Curtius n'a pas cru que son philhellénisme Tobligi^ât à les nier.

VI AVANT-rnoros

cl qu'Alexandre eût reçu les leçons d'Aristolo pour que lo peuple macédonien lui dès lors le vérilable représenlanl de la civilisalion hellénique. Knfin, il eûl hésité à admettre que la force donne du môme couple droit d'en user pour opérer la « critique historique ' », c'est-à-dire, euphémisme à part, le renversement d'institutions existantes et de droits non prescrits.

Il n'est pas dillicile de deviner les conclusions auxquelles eût abouti M. E. Curtius, car il les fait pressentir dans les pages vigoureuses qui terminent V Histoire grecque. Il y prend nettement parti pour Démosthène, le patriote vaincu mais rassuré par le témoignage de sa conscience, contre Philippe et surtout contre le « lâche optimisme » de ses partisans.

Philippe n'avait jamais montré d'intelligence pour les besoins des peuples: les pays n'étaient pour lui que des sources de revenus et des circonscriptions de recrutement. Il favorisait partout les tendances les plus viles, jouait scandaleusement avec les plus saintes traditions, développait en tous Heux l'étroit égoïsme des Etats séparés, semait la discorde entre les voisins, et poursuivait ses desseins en employant de préférence la corruption. Ses amis étaient la lie de la nation, et tout ce qui l'approchait était comme saisi par un mauvais génie... La soumission à ce roi conquérant pouvait-elle avoir d'autres résultats qu'une surexcitation de l'esprit d'aventures, qui depuis le temps de Cyrus le Jeune était le fléau de l'Hellade, une démoralisante courtisanerie et une contagion des mœurs barbares infectant toute la vie nationale?... Le Macédonien savait reconnaître et employer les talents, la culture, toutes les forces intellectuelles des Hellènes : il rendait hommage à la gloire de leur passé; il flattait leur vanité; mais, en définitive, il n'avait aucune sympathie pour les Hellènes en tant que nation... Bien qu'il dût aux Grecs tous les résultats qu'il avait obtenus, bien qu'ils lui fussent indispensables pour ses desseins ultérieurs, il se borna néanmoins à se servir d'eux pour son ambition dynastique, sans accorder à la nation une part indépendante dans sa gloire, sans songer à un relèvement des Hellènes devenus membres de son empire. Aussi rentrée de la Grèce dans la domination macédonienne ne fut-elle pas le commencement d'une ère nouvelle, qui aurait éliminé les éléments morts et provoqué le développement de germes nouveaux : elle fut au contraire un recul, une chute complète-.

Bien différent est le point de vue auquel se place l'auteur de V Histoire de l Hellénisme. C'est à lui que j'empruntais tout à l'heure l'hypothèse de la Grèce unifiée assistant avec une joie patriotique à l'expansion triomphale de son génie et reconnaissant dans Alexandre le plus glorieux de ses enfants. Pour lui aussi, l'histoire de la Grèce libre, remuante, indisciplinée, est bien finie; mais

1) Histoire d'Alexandre le Grand, p. 308.

2) Histoire grecque, V, p. 437. 448.

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