LES MATÉRIAUX DE L'HISTOIRE D'ALEXANDRE
Parmi les rédaclions de l'histoire d'Alexandre qui nous restent de l'antiquité, aucune ne remonte, quant à la date de sa composition, plus haut que la mort de César. Pour juger de leur valeur historique, il faut d'abord examiner à quelles sources leurs auteurs ont puisé et de quelle façon ils ont usé de ces informations premières.
C'est à ce point de vue que se placent les nombreuses études publiées dans les vingt ou trente dernières années. Il y en a dans le nombre d'excellentes, qui ont mis en pleine lumière l'étonnante uniformité des matériaux qu'Arrien et Plutarque semblent avoir eus sous les yeux et la filiation qui rattache Quinte-Curce, Diodore et Justin, soit à Clitarque, soit aux sources de meilleur aloi que suit Arrien , tandis que les recherches faites sur le roman du Pseudo-CalHsthène se sont attachées avec raison à éclaircir l'amplification progressive de la légende d'Alexandre, dont la première ébauche nous apparaît signée de ce nom.
Peut-être est-il à propos d'envisager encore à un autre point de vue les matériaux dont nous disposons aujourd'hui, pour saisir certains côtés de la question qui n'ont pu être aperçus du point de vue où l'on s'est placé jusqu'ici.
Quand il s'agit d'un fait isolé, il peut être de bonne critique d'attribuer une importance décisive au témoignage d'un acteur, d'un témoin oculaire. Mais le soldat qui a assisté à une bataille, le citoyen qui s'est trouvé mêlé à une révolution politique n'en connaît que le détail et l'extérieur; ce n'est qu'en embrassant et en rapprochant une quantité ou la totalité de ces détails, en les disposant d'après l'enchaînement intime qui en a réglé le cours, que l'on obtient une image intellectuelle des faits accomphs, image qui sera plus ou moins exacte ou faussée, systématique ou conforme à la réalité, suivant l'aptitude, la situation, la pénétration de celui qui la conçoit.
Le passé ne s'offrirait que sous ces formes subjectives à l'histoire qui en évoque le souvenir, si celles-ci ne rencontraient, soit dans les conséquences
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(les rvt'iiL'iiiciils vi les instituliutis (|ui lmi sont coiiiim; le jx'ùoipiLr', soil d.'ins les flooumenls do toute espèce (ju'a laiss(''S sur sa route la prognîssion matérielle et la genèse successive des faits, un eoiili-ùlc ([iii jx'rnu't (N; mesurer la valeur des opinions.
En présence des récils que nous possédons de l'histoire d'Alexandre, la critique des sources ne doit pas se borner à rechercher à quelles sources ils ont été puisés, sous (juelle forme celles-ci sont parvenues aux narrateurs, si c'est par voie directe, et, dans le cas contraire, par quels intermédiaires. Si la critique des sources a le devoir de déterminer le degré d'exactitude des traditions, — et c'est uniquement dans ce but qu'elle cherche à retrouver dans les ouvrages de seconde main qu'elle a sous les yeux les sources originales, — elle ne peut pas davantage se dispenser d'examiner si ces sources originales elles-mêmes ont employé ou pu employer des matériaux qui garantissent leur véracité. C'est user d'un procédé plus artificiel (|ue sûr que de croire la série des vérifications terminée par l'audition des « témoifis oculaires et auriculaires ». Il ne faut pas s'imaginer, — et des recherches analogues faites sur le terrrain de l'histoire moderne, où l'on peut exercer un contrôle infiniment plus méticuleux, l'ont bien montré, — que les premiers narrateurs, ceux qui sont le plus près des faits, soient par cela même les plus dignes de confiance : le contact immédiat des événements produit chez les contemporains des manières de voir qui ont sans doute l'avantage de faire revivre l'opinion du temps et garder le charme des premières impressions, mais qui sont entachées de toutes les erreurs importées, sciemment ou non, par l'esprit de parti, les systèmes ou les préjugés politiques, enfin, par des préoccupations personnelles de toute sorte ; et plus les temps sont orageux, plus les événements sont considérables, plus les solutions dont il s'agit sont contestées, moins les hommes qui ont vécu au milieu des faits, qui y ont collaboré, sont capables de nous transmettre ce que j'appellerai, si on me passe l'expression, des images achromatiques. Ce n'est que petit à petit que les esprits s'apaisent, que les opinions se rassérènent, que les perspectives s'élargissent, toutes conditions nécessaires à la représentation fidèle du passé.