‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 214 sur 231 · LES PREMIERES SOURCES · texte numérisé non relu

LES PREMIERES SOURCES

Quand on parcourt les fragments des Scriptores renun Alexandri Magni, tels qu'ils ont été rassemblés par Robert Geier et après lui par Charles Muller, on remarque que ces anciens auteurs, abstraction faite de ceux qui ont écrit seulement après le temps des Diadoques, sont, considérés comme sources historiques, de caractère très dissemblable. On peut les ranger en quatre catégories, qui se mêlent et se confondent, il est vrai, à bien des égards sur leurs frontières.

I. On raconte, ;\ propos cî'Aristodl'le, une anecdote qui, pour notre sujet, est fort instructive. Comme Alexandre descendait le cours de l'Hydaspe, cet écrivain lut devant le roi un écrit (|3io).iov) sur le combat singulier entre le roi et Poros, combat dans lequel Alexandre était censé avoir tué d'un seul coup de javelot {vn àxovTÛo) l'éléphant qui portait son adversaire : là-dessus, Alexandre lui aurait arraché l'écrit des mains et l'aurait jeté à l'eau en disant que « l'auteur mériterait qu'on lui en fît autant pour ce qu'il avait écrit ^ ». Il se peut que Lucien, qui raconte la chose, ait mis par erreur Aristobule à la place d'ÛNÉsiCBiTE, un adulateur effronté à qui l'anecdote, ce semble, conviendrait mieux ; il se peut aussi qu'Aristobule n'ait commencé que beaucoup plus tard, en écrivant son livre d'histoire, à faire preuve de ce jugement et de cette exactitude dont le loue Arrien, tandis qu'auparavant il se faisait l'émule d'Onésicrite et autres falsificateurs de la vérité historique: quoiqu'il en soit, on voit que cette composition, lue devant Alexandre vers le mois de décembre 326, relatait les événements du mois de mai de la même année.

On a une seconde anecdote, sur Onésicrite celte fois, d'après laquelle on pourrait croire que cet auteur n'a écrit que longtemps après Alexandre. A propos des Amazones, dont la reine passait pour être entrée dans le lit d'Alexandre, Plutarque ^ dit que, bien des années plus tard, alors que Lysimaque était déjà roi (par conséquent, après 306), Onésicrite avait lu devant lui, au quatrième livre de son histoire, le récit de cet incident, et que Lysimaque avait dit alors à l'écrivain : « Où pouvais-je donc bien être à ce moment-là? » Mais est-il nécessaire d'admettre que le livre ait été écrit seulement à cette époque? Il y a une autre anecdote qui vaut juste autant que celle-là. On raconte qu'Alexandre aurait dit à Onésicrite, qu'il souhaitait ressusciter pour un petit instant après sa mort, pour voir si les hommes liraient ercore à ce moment-là ces écrits : qu'ils en fissent actuellement l'éloge, il n'y avait rien d'étonnant à cela, attendu qu'ils s'imaginaient gagner par là ses bonnes grâces ^, etc. A quel point le récit d'Onésicrite était saturé d'histoires merveilleuses, on s'en aperçoit aux extraits qu'on en cite. Il est possible que l'histoire des Amazones soit de son invention, car, au dire de Plutarque '', Clitarque, Polyclitos (ou Polycritos) de Larissa, Antigène, Istros l'ont racontée après lui. Nous verrons que Clitarque doit avoir écrit vers 305 : Polyclitos appartient également à la fin de l'âge des Diadoques, s'il est vrai que sa fille Olympia était la mère d'Antigone Doson, né vers 263: Istros, auteur d'Atthides, était un élève de Callimaque ; sur Antigène, nous n'avons pas d'autre renseignement. Comme, à propos de cette aventure amoureuse, ni Plutarque, ni aucun autre écrivain ne s'en réfère à Callisthène, il y a d'autant plus de raisons de maintenir à Onésicrite la gloire de l'invention.

•Nous laisserons de côté la question de savoir s'il faut ajouter à cette pre-

1) LuciAN., Quomod. histor. scrih. 12. — 2) Plut., Alex. 46. — .3) Lucian, op. rit. 40. — 4^ Plut., Alex. 46.

712 APlM'.NDICi:. — I

niière sôrio — c'est hifii \o nin^^ (|ii(' lui assignent les anecdotos pr^cilAes — les noms de Marsyas de Pclla et (I'Anaximkne de Lainpsaqiic Lf type \(\ plus parfait du gonro est Gallistiikne d'Olynlhe. Si Callislliène a continua durant l'cxpiMlition sou Uis(i)irc <jnxtpii', — il rapportait au qualriAmo livre qu'il était allé avec Alexandre en l'^gyi)to al qu'il avait (Hé envoyé (m l^tliiopie pour rccui'illir des informations sur les sources du Nil — il se [»eut qu'il ait rédigé en même temps ce qu'on appelait dans l'antiquité son IILsloirc (VAIcMiidrc. Le ton emphatique avec lequel il décrivait la marche d'Alexandre ;\ travers la mer de Pamphylie, la visite à l'Ammonion, les batailles d'Issos et de Gauf,'amèle, rapproché de son attitude dans les quartiers d'hiver en liactriane, permet d'affirmer avec une quasi-certitude que ces récits ont dû être écrits avant qu'il ne fijt mécontent du roi, peut-être avant l'exécution de Philotas, qui peut bien avoir commencé à lui donner de l'humeur. Quand, plus tard, Alexandre le mit aux fers et l'emmena prisonnier avec lui, on doit s'être du même coup assuré de ses papiers, et il mourut en prison. Si malgré cela son lUstoive d'Alexandre^ en l'état où elle était, s'est répandue, il faut qu'elle ait été déjà répandue, en entier ou par fragments, alors qu'il était encore libre et qu'il n'avait pas encore d'animosilé contre Alexandre. Le dernier fait dont il soit question dans les fragments qui nous ont été conservés est la bataille de Gaugamèle ; il n'y a, que je sache, aucun indice certain qu'il ait décrit encore l'incendie de Persépolis, la mort de Darius, le procès de Philotas K Si on ne le cite pas comme témoin à propos de l'histoire des Amazones, c'est que ou bien il a eu trop de goût pour conter de pareilles énormités, ou bien il était déjà las, — le procès de Philotas a eu lieu six mois après cette prétendue aventure, — il était déjà las d'inventer des choses merveilleuses pour la plus grande gloire du roi. Arrien - rapporte que Callisthène aurait dit — siusp àÀr,6r) ^jyyéypauTat — que lui et sa narration (^jyypa^r,) décideraient du sort d'Alexandre et de ses exploits ; qu'il n'était pas venu auprès d'Alexandre pour acquérir de la renommée, mais pour lui en donner de par le monde ; que la participation d'Alexandre à la nature divine ne dépendrait pas des mensonges accrédités par Olympias sur sa naissance, mais de ce que lui-même, en écrivant son histoire, ferait croire aux hommes. Une faut pas faire grand fond sur ce que dit Justin', à savoir que Callisthène a consolé Alexandre après le meurtre de Clitos, condiscipidatu apud Aristotelem familiaris illi et tune ah ipso rege ad prodenda mémorise acta ejus accitus; et guère plus sur les allégations de Plutarque racontant que Callisthène, en vue d'obtenir du roi la restauration d'Olynthe sa ville natale, était allé le trouver en Asie (àyiori) et l'avait suivi par mer (-apo? 'AXéSavôpov èVAevas), c'est-à-dire probablement à

1) Callistlièue (/>•. 38) parle bien d(3 l'Araxe, qui sépare la Bactriane de la Scythie ; mais Strabou, qui le cite, ne dit pas que le fragment provienne de YHisioire d'Alexandre : eu fùt-il réellement tiré, on comprend très bien qu'il ait pu faire partie d'un aperçu géographique; il n'est pas nécessaire qu'il ait été écrit seulement après l'arrivée en Bactriane. — 2) Arriax., IV, 10. — 3) Justin.. XI T, 6.

Tyr ou en Egypte *. Ce qui a pour nous plus de valeur, c'est qu'au second livre de son histoire, — on dit, il est vrai, ev ovj-cipo) twv ncpiixwv, mais il n'y a pas d'autre titre connu pour VHistoife d'Alexandrey — il donne des détails sur Tarse, Anchiale et Sardanapale ^ ; il s'ensuit que probablement la campagne d'Issos se trouvait dans cette seconde partie, comme celle du dranique et d'Asie-Mineure dans la première. Qu'il y ait eu un troisième livre consacré à Tyr, à Gaza, au voyage à l'Ammonion, un quatrième contenant la campagne sur le Tigre et la bataille de Gaugamèle, ni ces événements, ni l'incendie de Persépolis, ni la mort de Darius, à supposer que Callisthène ait poussé sa narration jusque-là, ne formaient une conclusion suffisante pour qu il ait pu considérer son livre comme un tout complet et s'arrêter. Mais, d'autre part, a-t-il attendu pour publier qu'il rencontrât une conclusion de cette sorte? Puisqu'il a été incarcéré avant d'y être arrivé et que, nonobstant, ce qu'il avait écrit sur les premières années de la guerre était entre les mains du public et connu pour être de lui, on est bien en droit de supposer qu'il avait publié sa narration par chapitres, en groupant, par exemple, les événements d'une campagne une fois que la campagne était finie. Quel que soit l'endroit où il s'est arrêté, il était toujours facile de rassembler les chapitres déjà publiés qui se trouvaient en circulation, et de les répandre désormais comme un seul et même ouvrage. On ne comprend bien la portée de sa prétentieuse déclaration, quand il disait que la renommée d'Alexandre dépendait de lui... etc., que si ses relations avaient déjà trouvé un accueil et une notoriété qui justifiassent un pareil accès de vanité.

Il y avait aussi dans la suite d'Alexandre des poètes, qui célébraient ses exploits : on cite Agis d'Argos, Choerilos, Cléox de Sicile.

Pour la politique d'Alexandre, l'opinion publique en Grèce était un facteur trop important pour qu'on pût la livrer au hasard ou à l'influence d'idées hostiles. Plus les événements des deux premières années de guerre se déroulaient lentement et plus ceux qui suivirent entraînaient au loin l'armée d'Alexandre, plus il devait être utile que des écrivains de talent, et ayant un nom, prissent la peine de suivre la marche des événements au moyen de publications dans lesquelles ils montraient l'enchaînement et l'importance des grands actes du drame stratégique, avec les idées qui avaient cours au quartier-général macédonien, avec les formes et la rhétorique savante qui répondaient au goût du public grec.

II. On peut considérer comme formant une deuxième série les écrits qui traitent en détail de faits isolés. Il va de soi que, tandis que l'armée se trouvait en Bactriane ou dans l'Inde, le roi a dû recevoir quantité de rapports sur des missions accomplies, des expéditions militaires, des incidents survenus dans les régions occidentales, et l'antiquité a connu en effet soit ces documents eux-mêmes, soit des remaniements faits après coup sur ces pièces.

1) Plut., A/e.r. rJ3. De Stoic. rep. 20. —2) CAUJSTii., fr. 32.

i II AiM'KNnici:. — I

(yrliiit poiit-«'^lro un ('oril i](^ nello ospono qiio coliii do Gonoos rl'Iasos, le « mt'lalNnib' », comme l'appollc Slralmii ', qui a fait un rapport sur les mines d'or el, (l'arj^enl et les f^iscmonts do sol dans lo pays de Sopith^s. On voit éf^alomenl piir Strahon - cl par les délails que donne Théophrasle sur l'ile de Tylos •', que le Tliasien ANniKiKTUKNK, qui a fait avec Néarque le trajet par mer de l'Indus à l'iMipliraU», avait écrit sur le voyage de découverte qu'il fit ensuite le long de la côte d'Arabie. On ne dit pas positivement que IIiknoN de Soles, qui poussa plus loin encore, et llKiiAcrjoK, qu'on avait envoyé en exploration dans la mer Caspienne, aient publié des relations de leurs voyages. On comprendrait de reste, quand môme Q. Curce '• et Justin'' n'en diraient mot, qu'Antipater a envoyé au roi des rapports sur la malheureuse expédition de Zopyrion, sur le soulèvement tenté en Thrace et sur la campagne contre Agis.

L'auteur le plus important de cette série est Néarque, dont les notes paraissent avoir embrassé tout le temps pendant lequel il eut le commandement de la flotte, et l'on sait que la flotte a commencé son voyage sur l'Hydaspe. Plutarque trouve dans les Ephéméridcs qu'Alexandre, quelques jours avant sa mort, se faisait lire le rapport de Néarque : -/aTaxsifxevo; èv TÔJ Xo'jxptovi Tou; 7:£pt Necxp'/ov £(75(ôXaÇev ôtxpo(o(i.£voç To 7t£p\ Tov TcXoOv xa\ Tr,V [ityâlT,^ 0dt).aTTav *•. On peut bien supposer que Néarque a lu au roi précisément le rapport que nous avons encore dans Arrien, tout au moins la partie de sa rédaction qui traite des aventures de la flotte après qu'Alexandre l'eut quittée. Cependant, la remarque d'Arrien'^ à propos d'Onésicrite, qui étant simple pilote à bord du vaisseau d'Alexandre se donnait dans ses récits pour le navarque de la flotte, peut aussi amener à penser que l'écrit de Néarque n'a été rédigé qu'après la publication de celui d'Onésicrite.

III. On pourrait ranger dans une autre série les notes qui, ayant un caractère plutôt historique que littéraire, doivent être considérées comme de simples journaux.

Déjà, dans le récit fait par Néarque sur son voyage de l'Indus aux bouches de l'Euphrate, il est à peu près certain que le fond est tiré d'une espèce de journal de bord.

On peut retrouver quelque chose d'analogue dans ce qu'on rapporte des bêmatistes d'Alexandre. Il est naturel qu'il y ait eu dans l'armée d'Alexandre un élat-major spécial, chargé, entre autres attributions, de régler les étapes quotidiennes, d'assigner aux diverses colonnes leur itinéraire, de faire le tracé des camps, etc. ; ses travaux et ses papiers ont fourni les premières notions précises sur les distances parles routes suivies, notions qui ont été si précieuses pour les études géographiques de l'âge suivant. On trouve cités BatTtov 0 'AX£|avôpo'j ^'Of^-^tTio-ir,; £v t(o £7iiypaço[J.£va) STa0(J.o\ t-?,? 'AXe^cxvôpou Tiop£caç8,ou encore Biognetus et Bdetonitineram ejus mensores^, ainsi

1) Strab., XV^ p. 700. -- 2) Strab., XVI, p. 766 [fr. 2]. — 3) Theophrast., De caus. plant. II, 5, 5, [fr/i]. — 4) Curt., VU, 4, 32. — 5) Justin., XII, 1, 4. — 6) Plut., ^/ea;. 76. — 7) Arrian., Ind. 32.-8) Athen., X, p. 442. — 9) Plia., VI, 21 (§ 61, éd. Detlefsen).

APPENDICE. — I 74o

que 'A(x\jvTa; £v Tot? SraOfxoîç, ouvrago dont nous possédons encore une note sur la région syrienne, provenant du premier livre, et une autre sur Ninive, extraite du troisième. Archélaos, o -/opoypaçoç t^ç Ou' 'AXs^âvopou TzoLxrfizîGT,; yr^ç, faisait-il partie des compagnons de route d'Alexandre? c'est ce qui n'est pas dit dans l'uniiin^ passage où il soit question de lui', mais la chose est en soi fort vraisemhlable. Il faut tenir compte de ce que disait dans son ouvrage géographique Stratoclès, stratège de Babylone sous Séleucos I^"^ et explorateur de la mer Caspienne : il rapporte que les compagnons d'Alexandre avaient exploré d'une façon sommaire (sTr'.opojxâoYiv) les contrées parcourues, mais qu'Alexandre avait fait faire des enquêtes plus exactes : aÙTov 5ï 'AXé^avôpov àxpiêtbo-at... àvaypa'I/âvTwv Tr,v oXtjV •/'^P^'' '^^^'^ £[j.7r£tpoTcxTtov a"JT(ô" Tr,v ôè àvaypaçTjv a-jTÔJ ôo6r,vac ç-zja'.v varepov 'jub ZevoxXéov; ToO ya^oç'jXaxo;-,

Ce qui offre un intérêt tout spécial pour notre sujet, ce sont les 'E^r^ixspios; paa-'Xsiot, dont nous possédons en double rédaction un fragment concernant les derniers jours du roi. D'après de menus fragments, qui ont été recueillis par A. Schône ^, on est en droit de supposer que les événements des années précédentes, probablement depuis le commencement de l'expédition d'Asie, avaient été notés chaque jour de la même façon. Le fait que ce journal de la cour, comme on peut l'appeler, était tenu par Eumè.xe de Cardia, ràp-/typa[x[jLaT£vç du roi, et qu'il était tenu pour ainsi dire au jour le jour, autorise à penser que le but de ces notes était moins littéraire que pratique. Il est impossible de savoir aujourd'hui quand elles ont été publiées, et si elles ne l'ont pas été peut-être après la mort d'Eumène par Diodote d'Érythrae, qui se trouve cité une fois à côté d'Eumène comme rédacteur du recueiM et qui était peut-être un des scribes de la chancellerie royale. Comme on dit de Stratus d'Olynthe qu'il a publié 7r£p\ xtbv 'AA£Sàvôpou Èçriixsp-'owv ptêXîa 7t£VT£, on a pu supposer que cet écrivain a donné un remaniement, un extrait des Ephéméridcs.

Si les notes d'E-umène avaient un but pratique, ce n'était pas celui d'avoir sous la main, pour le service du roi, un journal d'aiîaires (des •JTtoiivr,[j.aTa comme en eut plus tard le roi Antigone) qu'on pût consulter sur les entrées et expéditions quotidiennes, bien qu'il fût difficile de se passer d'un pareil registre: les incidents survenus à la cour étaient consignés pour être communiqués à ceux qui avaient intérêt à en avoir connaissance, et les courriers (les pioXtaçopo'., comme on les appelle souvent au temps des Diadoques) qui étaient expédiés du camp en Occident ont dû laisser des copies du journal de la cour aux satrapes dont ils rencontraient la résidence sur leur itinéraire, pour que ceux-ci en prissent connaissance et les fissent tenir ensuite aux satrapes qui résidaient en dehors de la route des dépêches.

Si on donnait cette publicité officielle aux incidents de la cour, il est à croire, à plus forte raison, qu'on rédigeait pour les envoyer aux satrapes et stratèges des rapports sur les événements politiques et militaires : il était

1) DiOG. Laert., II, § 17. — 2) Strab., II, p. 69. — 3) A Schone, De rerum Alexandri Magni scriptoribus, p. 37. — 4) Athen.^X, p. 434.

74(> AIM'KNDICi:. I

n»''('ossairi' (\o tenir cos fonrlioimairos nu courant do co qui so passait on canipai^nic ; Aiitipater. par cxt'iiiplc, avec la situation difficilo (pi'il avait visà-vis (les llellèiioset du synédrion de Corintho, no pouvait pas, pour chaque cas donne, en n'-l'éror à son inaîlro et attendre ses instructions; la seule chose qu'il eût à faire, (;'»''t!iit de prendre les décisions indispensables d'après des inlornialions aussi exactes (jue possible sur la marche des événements en Asie. S'il y avait de ces éphémérides militaires, peut-ôtre sous forme de lettres a Antipaler', elles ont fourni aux premiers auteurs qui ont retracé dans son ensend)Ie l'histoire d'Alexandre une base excellente, et peutêtre faut-il expli(|uer de celte manière une partie des concordances surprenantes que l'on constate entre les données d'Arrien et de Plutarque, d'une part, et des écrivains qui puisent dans Clitarque, d'autre part*.

On peut même aller plus loin. Si les diverses narrations, à. commencer par les premières, n'étaient pas comme liées par un fonds commun, mais avaient été composées librement par chaque auteur suivant son expérience propre et ses connaissances personnelles, on ne s'expliquerait pas que la disposition générale du sujet, ou, si on le préfère, le fil le long duquel est alignée la marche de l'ensemble soit partout le même, en dépit des écarts qu'il y a entre la tradition de Clitarque, celle d'Arrien qui procède de Ptolémée, etc., et en dépit de toutes les variantes de détail. II serait plus inexplicable encore que, de tout ce qui se passe du côté macédonien, on ne relate que ce qui touche directement la personne d'Alexandre ou ce qui est parvenu à sa connaissance sous forme de messages et de rapports. Si importante qu'ait été l'expédition de Parménion à Damas à la fin de 333, ou celle d'Héphestion et de Perdiccas, qui descendirent en 327 au sud du fleuve Cophène jusqu'à l'Indus, il n'en est question qu'en passant; on n'a non plus que des notes tout à fait sommaires sur les longues marches faites en 330, à la suite d'Alexandre qui avait pris les devants, par la majeure partie de l'armée depuis Ecbatane, par un chemin où il fallut de temps à autre batailler avec les peuplades des montagnes Caspiennes, de même que sur la marche de la grande colonne avec laquelle Cratère fit retraite depuis l'Indus jusqu'en Perse, en passant par les défilés de Bholan. Avec des auteurs libres de leur composition, il n'est pas possible que ces événements et d'autres semblables aient été traités par tous avec la même insuffisance : si tous, quelle que soit

1) Voy. ci-dessous, p. 739.— 2) On peut prendre pour exejiiple les passages suivants :Arrian., III, 28, 1 =Curt.,VII, 3, 5. Arria.n., ITI, 28, 2 = Curt. , VII, 3, 2. Arrfan., III, 28,4 = CuRT,, VII, 3, 19 et 23. Il y a de ces concordances en quantité. On avait déjà l'habitude de ces rapports militaires, car l'auteur de la Vie des dix Orateurs [Isocrat. p. 330] assure que ceux de Timothée étaient rédigés parisocrate : (jùv œ y.ai tio'û.olc rJAv.;, knr^Sit (7uvti6£\; xà? Trpoç 'A6-ova''o-j? Otto

T'.jXoOéo'J 7l£U.7lOJx£va; S7I'.<7TOAàç, û6£V £0Wpr|<7aT0 a'JTÔJ xâÀaVTOV TWV aTtO 2â[X0'J

Trep'.yevojxévœv. C'est un rapport de celte nature que V^'K<.a~olr^ de Charès citée par Démosthène {In Aristocr. § 183), et autres pièces analogues. Un document particulièrement instructif pour la question, c'est la lettre de Nicias dans Thucydide (VII, 10), lettre qui commence ainsi : rà (xèv TipoTepov upax^évra h a/Xatç

cTTtfjTO/.aîC Î'(7T£.

la diversité de leurs points de vue, en parlent d'une façon également superficielle, ce n'est pas qu'ils aient eu les mêmes idées personnelles ou le même ^ens « objectif»; c'est que leur exposition relève et dépend des matériaux sur lesquels ils l'ont établie. Supposons qu'ils aient eu pour guide le « Journal de campagne de l'état-major royal » ou les « Rapports rédigés en campagne », et les difficultés signalées s'expliquent d'une façon aussi simple que complète. A ce propos, qu'il me soit permis de mentionner ici Charès de Mitylène, qui était reîaavYEXsy; du roi, ou, si l'on veut, son grand-chambellan. A voir ses fragments, on est tenté de croire qu'il a consigné, en forme de Mémoires et sans observer strictement la chronologie, tout ce qu'il apprenait d'intéressant à la cour d'Alexandre : au troisième livre, il parlait de la nomination du Lagide Ptolémée aux fonctions d'écuyer tranchant (iôéaxpoç) ; au cinquième livre, il racontait comme quoi le roi de Perse avait à la tête de son lit une armoire à cinq compartiments (oî'xr,txâ xi Trsv-âxA'.vov), au pied, une autre à trois compartiments, la première renfermant 5000 talents d"or, la seconde 3000 talents d'argent, et au dessus du lit, un cep de vigne en or garni de pierres précieuses; au septième livre, il assure qu'il existe dans la mer des Indes, de même qu'en Arménie, en Perse, en Babylonie, des coquillages dans lesquels on trouve des perles; au dixième, il fait !a description des noces à Suse, etc. C'est lui encore qui a consigné la charmante histoire de Zariadre et Odatis, On voit bien que ce n'est pas un écrivain militaire, mais on ne peut pas davantage le ranger parmi les lettrés de la cour : l'éclat de cette cour, les fêtes et distractions, les incidents et aventures de toute sorte qui piquent la curiosité, quelques traits de caractère, et au besoin les songes ^ du roi, — voilà ce qui paraît avoir formé le contenu de ce volumineux ouvraçre.

IV. Reste la quatrième série. A coup sur, Onésicrite, Callisthène, Anaximène et autres s'imaginaient avoir légué à la postérité l'histoire d'Alexandre fixée dans leurs écrits; et l'on peut bien admettre que leur version a commencé par créer l'histoire conventionnelle des grands événements auxquels on avait assisté avec étonnement. Sans doute u le vaincu se tait »; mais Callisthène, qui possédait au suprême degré i'art de la narration historique, paraît y avoir ajouté ce qui avait été délibéré, résolu, exécuté^ du côté des Perses, et cela en détail, comme s'il l'avait vu et entendu. Il n'est plus possible de reconnaître s'il avait pénétré dans cette Vulgate quelque trait appréciable d'opinion anti-macédonienne.

Mais, à côté de cette histoire conventionnelle, il y avait une masse de traditions orales, de récits provenant de ceux qui avaient fait campagne avec le roi et qui rentraient chez eux, d'opinions et de jugements sur le roi et ses généraux, d'anecdotes de toute espèce. Dans les luttes acharnées qu'engagèrent les partis après la mort d'Alexandre, les combattants n'eurent que trop souvent occasion de se jeter à la face des révélations sur leur passé, sur leurs rapports avec Alexandre et sur la part qu'ils avaient prise à ses exploits. Les vicissitudes étranges des guerres de succession, la dislocation de l'empire fondé par Alexandre, modifièrent l'opinion qu'on s'était faite de

TiS APPKNfji.-.i:. — I

su persoiHK', <1<' sos actes, de son (riivro ; et, l.'uidis que le point ûc. vuo macédonien jusqu(>-Ià dominant allait s'eiïaçant de plus en plus, Tiflée helléni(jno, si complètement infructueux f|u'aient été ses olforls pour aboutir à i\vii résultais politiijues, jtrit dans les classi^s lettrées, cultivées, celles qui donnent le ton à la mode, une telle prépondérance, (pie les « successeurs » et leurs cours dinu'ut compter avec elle ou plier devant elle pour ne pas se brouiller avec l'opinion publique ckns le monde hellénique.

La série d'auteurs qui nous occupe est celle qui a exercé de beaucoup la plus ^Tandeinlluencc sur l'élaboration de l'iiisloire d'Alexandre, tell(! qu'elle nous est parvenue : elle comprend Clilanpie, IMolémée, et peut-être Aristobule; ce sont les seules figures qui nous apparaissent encore avec quelque netteté. Puis viennent de nombreux écrivains, depuis les contemporains jusqu'à l'époque romaine, qui ou bien essaient d'étudier au point (1(; vue critique cette mémorable époque de grands événements et de grandes découvertes et d'en dresser un inventaire fidèle, ou bien y cherchent une matière singulièrement propre à faire briller leur art de rhéteurs et à fournir les écoles de dissertations morales. Pendant ce temps, la grande figure d'Alexandre monte peu à peu dans l'imagination des masses à une hauteur où elle se vaporise en légendes et en récits merveilleux.

Sur Clitarqi-e, nous n'avons que des renseignements clair semés. Nous savons qu'il était plus jeune que Théopompe, lequel est né vers 378, ou du moins qu'il a été après lui le premier à parler des Romains : Theopompus, ante qiicm nemo mentionem halaùt, urhem diintuxat a Gallis captam dixit; Clitdrchus ah en proxumus Icgiitioncm tantum ad Alcxandrum miFSum^. Son père était Dinon de Colophon, auteur d'un ouvrage considérable sur l'histoire de Perse, qui commençait à Sémiramis et se terminait à la conquête de l'Egypte parle roi Ochos. Ce qu'on nous apprend de plus, à savoir qu'il a d'abord suivi les leçons d'Aristote le Cyrénaïque et qu'il a quitté son école pour celle de Stilpon de Mégare, permettrait de déterminer de plus près son temps, si on était mieux renseigné sur cet Aristote : Stilpon est dit Tiapà toj 7ip(oT(o IlToÀsfxacq) yz^ovbi;, -, et il était encore dans la vigueur de l'âge quand Démétrios prit Mégare, en 307^. Quelques assertions de Clitarque, qui paraissent avoir été dictées par l'envie de faire honneur et plaisir à Ptolémée fils de Lagos ^, ont fait penser qu'il était né en Egypte ou tout au moins qu'il y a vécu.

Si vraiment Clitaraue a parlé d'une ambassade romaine qu'Alexandre aurait reçue à Babylone en 323% — fait qu'il a bien pu inventer, car ni Ptolémée ni Aristobule n'en font mention, — il doit avoir écrit à une époque où le nom romain avait déjà quelque notoriété dans le monde grec : or, ce n'est qu'à la fin de la seconde guerre du Samnium que les Grecs de l'Italie du sud ont commencé à s'occuper sérieusement de Rome ; vers 30i, les Tarentins prirent à leur solde le Spartiate Cléonymos, pour l'opposer aux

1) Plin., m, § 57. — 2) Suidas, s. v. — 3) Dioo. Laert., II. g 115. — 4) Fragm. 5. M. 12. — 5) Plin.. ibid. \oy. ci-dessus, p. 713.

Lucaniens alliés de Rome ; vers 306, les Rhodiens conclurent avec Rome un pacte cramilié et un traité de commerce.

On ne serait pas en mesure de se faire une idée de l'œuvre de Glitarque d'après les fragments qui nous ont été conservés sous son nom, si, comme l'ont démontré les recherches de la critique moderne, Diodore, Justin et Quinte-Curce ne lui avaient pas emprunté le fond de leur narration, sans cependant puiser directement dans son livre.

Par les récits de ces auteurs, ainsi que par les menus détails qui se trouvent disséminés en assez grand nombre, bien qu'on ne les donne pas toujours expressément comme tirés de Glitarque, dans Polyœnos, Frontin, Plularque, Valère-Maxime et autres, on peut se faire une idée approchée de sa manière. Il semble avoir été le premier à introduire dans l'histoire d'Alexandre les événements survenus en Grèce, la ruine de Thèbes, la guerre du roi Agis, les combats livrés simultanément en Thrace et en Scythie. Il n'est pas douteux qu'il s'est servi encore de documents autres que les premières relations à nous connues sur Alexandre, peut-être même en bien des endroits, de traditions orales. On est frappé de voir que dans la première moitié des narrations qui procèdent de lui — c'est-à-dire jusqu'à la mort de Darius environ — les événements survenus du côté d'Alexandre et du côté de Darius sont racontés à peu près avec la même clarté et la même somme de détails, tandis que, plus tard, cette espèce de parallèle ne se continue pas ou ne se retrouve que sous une forme tout autre et tout à fait au second plan. Il est possible que Gallisthène se soit complu dans cette espèce d'objectivité apparente et que Glitarque se soit conformé à cette manière très franchement accusée de comprendre les premières années de la guerre ; on s'expliquerait mieux ainsi le litre de Hé paix a, sous lequel se trouve une fois cité l'ouvrage de Gallisthène.

Par les trois auteurs qui nous restent pour représenter la tradition de Glitarque et par l'opinion qui prévalait dans les derniers temps de l'antiquité sur Alexandre et qui venait de Glitarque, on voit encore avec une netteté suffisante que cet historien a pris à tache non pas tant de retracer l'histoire d'Alexandre dans ses grandes lignes militaires et politiques que d'en mettre en évidence le côté moral, de donner au lecteur cultivé la clef du problème, en lui mettant sous les yeux la dépravation progressive du héros tant célébré,' et de lui faciliter son jugement. En montrant, avec grand étalage de rhétorique, comment le jeune prince si bien doué et nourri de la plus pure sève de la civihsation hellénique se détourne de plus en plus, enivré qu'il est pa^ ses victoires, des mœurs helléniques pour adopter les habitudes et l'esprit •de l'Asie, comment il se dénationalise, Glitarque se faitl'organe éloquent de la réaction hellénique, qui a fait explosion d'abord dans la « Guerre hellénique » et qui, écrasée au point de vue militaire, sans représentants dans le monde politique, se reforme et s'accentue avec d'autant plus de vigueur dans la société cultivée et les écoles philosophiques, de cette réaction dont le jeune Démétrios brigue la faveur pour la combattre ensuite, à Athènes même, avec l'humeur fantasque d'un despote asiatique, tandis que le prudent

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