‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 216 sur 231 · DOCUMENTS^ LETTRES, DISCOURS · texte numérisé non relu

DOCUMENTS^ LETTRES, DISCOURS

Même pour les études historiques, Aristote a été un initiateur : il leur a ouvert une voie nouvelle, celle des recherches dans les archives. Quand il entreprit dans ses IIoXiTscai de traiter de la constitution d'Athènes, il ne se contenta pas d'utiliser les collections de lois telles qu elles se trouvaient dans la circulation, modifiées de bien des façons au cours des siècles, notamment depuis l'archontat d'Euclide, et modernisées en vue de l'utilité pratique 2; des citations comme celle que fait Harpocration au mot aîxoç prouvent que, pour écrire ses cinq livres sur les "A^oveç de Solon^, il a consulté les originaux déposés au Prytanée. De même, dans ses AioaerxaXtat, Aristote a jeté les fondements d'une histoire littéraire établie sur les documents; dans ses Aixatfoaaxa, il a tiré au clair, à l'aide des documents, des questions de frontières et de possessions soulevées entre divers États de l'Hellade. Le fait qu'après lui Démétrios de Phalère, plus tard le Macédonien Cratère et Philochore, ont continué d'appliquer cette méthode de recherches d'après les documents, montre que la* Grèce érudite a su maintenir, en face de l'exubérante floraison de la rhétorique, le sens de la véritable nature des études historiques.

Pour procéder méthodiquement, nous devrions poser ici la question de savoir si, pour l'histoire d'Alexandre aussi, il y a eu des matériaux documentaires,

i) Strab., XV, p. 688. — 2) Comme l'a montré dans une Étude spéciale H. Dkoysen. — 3) Append» Uesych. ap. Rose, fv. Aristot. p. 1468.

s'ils ont été utilisés par les écrivains antiques et de quelle façon ils l'ont été* Il suffira d'indiquer sommairement tous les documents quelconques ayant pu fournir des matériaux, ot d'examiner ensuite de plus près les deux genres les plus importants pour la critique, les lettres et les discours.

I. Qu'il y ait eu, au temps dont nous parlons, des traités de diverse nature, des conventions d'Etal à Etat, par exemple, .conclus et rédigés dans les formes que la tradition rendait obligatoires ; que les pièces originales aient été conservées par les contractants dans leurs archives, c'est une chose qui va de soi. Comme la règle, dans les républiques helléniques, était de porter les traités officiels à la connaissance du public sous forme de copies gravées sur le bronze ou la pierre, ces documents étaient par là même facilement accessibles aux recherches. On possède encore aujourd'hui des débris d'inscriptions semblables, par exemple, de celle qui concerne la Ligue renouvelée à Corinthe entre Alexandre et les Hellènes.

II. C'est également sous forme de copies épigraphiques qu'ont été publiés des lois et ordonnances, des décreis de toute espèce, des comptes-rendus et pièces de comptabilité, etc. ; et ce n'était pas seulement des actes officiels qu'on affichait ainsi ; des corporations communales et autres, des sacerdoces, même des sociétés temporaires entre particuliers, nous ont laissé de cette façon des documents concernant ?eurs affaires. Quelques décrets du plus haut intérêt historique provenant des temples montrent que ce mode de publication était usité en Egypte, et, parmi les briques marquées de caractères cunéiformes qu'on a trouvées à Babylone, on croit reconnaître, à la date mise en tête, des pièces de cette nature ,

III. C'est à une troisième espèce de documents — on les compterait aujourd'hui parmi les papiers d'archives — que fait allusion Polyœnos * quand il raconte qu'Antigone le Borgne, lorsqu'il avait des ambassadeurs à recevoir, consultait d'abord ses notes (èx twv Û7ro|jLvr((xàTwv) pour savoir si des ambassadeurs étaient déjà venus du même endroit pour le même sujet et quelles offres ils avaient faites ; et ceux qui négociaient avec lui étaient souvent tout surpris de l'exactitude de ses souvenirs. Il ne doit pas avoir été le seul parmi les compagnons d'Alexandre qui eût la prévoyance de tenir ou de faire tenir un journal des affaires quotidiennes ; si Eumène voulait tenir la chancellerie d'Alexandre en ordre et à jour pour les besoins des affaires, un pareil journal lui était indispensable. Il est possible que les p a a c X t x à -j u o [xvv^fjLaxa de Pyrrhos aient été des registres de cette espèce. D'après Plutarque -, ils avaient été rédigés par o\ Int ÏIuppov et non par le roi lui-même, comme on pourrait le conclure d'un passage de Pausanias (ïc-c. oï àvopâo-t PtêXta O'jx ETTiçavÉcrtv e; auyypacpTiv £-/ovTa £7iîypa[X[xa "Epywv utcojjlvt, fjLaxa^jet de l'expression employée par Denys d'Halicarnasse : xa\ n-jppo; Iv t o t ç loio:; yTTOfJLvr, [Aaat ypâcpsc .

Quand on voit le récit d'Arrien, qui repose essentiellement sur Ptolémée, si riche en renseignements de détail sur les ambassades de toute sorte, on est tenté de supposer que le Lagide n'écrivait pas seulement de souvenir,

1) Poly.i:n.,IV, 6, 2. —2) Plut., Pyrrh. 21. - 3; Pausan., I, 12, 2.

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mais «lu'il itosscdail cl qu'il ;i iililisr pour la rédaction de son oiivraf^c, des Û7io|jivy,|xaTa, des jouni.iux d'allaires. Klant donné sa situation, il a rlû aussi avoir sous la main ou se procuircr facilomont une masse d'autrfs matériaux. Il va d(î soi ({u'AlexaiHlrc, durant son oxpédjliun, avait sa cliancL'llerie, les papiers d'alTaircs indispensables, ou, si l'on veut, ses archives. On raconte que, comme Kumène, cliarj^r d'une: litupf^^ie triérarchique pour la llotle de l'indus, faisait difficulté de verser I^OO talents et ne voulait en payer que 100, Alexandre mécontent ordonna de mettre le feu à sa tente, afin qu'en opérant le sauvetage chacun vit combien le greffier était riche ; que l'or et l'argent fondus par l'incendie avait monté à plus de 1000 talents, mais qu'Alexandre avait regretté la destruction de ses papiers (xai [ieTc.vôr,«T3 twv YpaiJ.|xâTO)v ôiaï;Oap£VT(ov ô 'A>i^avoûo;) et envoyé à tous les satrapes et stratèges l'ordre de lui envoyer des copies des pièces qui leur avaient été adressées (àvxt'ypaça Tibv otEÇiOapiiÉvfov àTroaTÉUc'.v) '. Diodore rapporte, sur la foi d'une autorité excellente, Hiéronyme de Cardia, qu'après l'apaisement des troubles qui suivirent la mort d'Alexandre, le nouvel administrateur de l'empire, Perdiccas, trouva dans les papiers du roi (èv toï; u7:op.vr,[xa<Ti toO paaOiwç) le coût, des funérailles d'Héphestion et ses autres plans (xà; XoiTià; aOroO Èirigo/.â;y,v Ô£ Tà)v Û7ïO{xvr,!xâT(uv ly. [j.ÉytaTa xai p.vr,[jLr,; a^ia tocoî): puis vient laliste de ces grands projets 2. Nous ignorons où sont allées les archives d'Alexandre, si elles ont été dispersées ou détruites : nous savons cependant que Xénoclès le yaî^oç'jAa^ — probablement de Séleucos I*^"" à Babylone — a pu communiquer au stratège Patroclès l'àvavpaçr, de l'empire, qu'Alexandre avait fait dresser.

IV. Les lettres soulèvent des difficultés infiniment plus grandes. D'après l'examen critique que Bentley a fait des lettres de Phalaris, on s'est de plus en plus habitué à cette idée, que les lettres qui nous restent de l'antiquité grecque sont d'autant plus sûrement apocryphes que les noms de ceux qui les ont écrites ou reçues sont plus connus. Une foule de renseignements nous apprennent que, parmi les traits caractéristiques de l'époque dont il s'agit, il faut compter l'activité de la correspondance, officielle et non officielle. Autrement, Clitarque, par exemple, n'aurait pas inséré dans son ouvrage, comme on le voit encore par les récits qui s'inspirent de lui, tant de lettres supposées. Dans les discours de Tépoque d'Alexandre, on cite souvent des lettres d'Olympias^jdu roi Ochos '^j de Darius >^, etc. Eschine raconte comment, durant les quelques jours qui précédèrent l'annonce de la bataille d'Issos, Démosthène, persuadé que la victoire resterait aux Perses, se promenait la tète haute, « portant des lettres au bout de ses dix doigts » (-rà; siT'.<ïTo)>à; à; £t/;pTr,iJ.£voç £x xcôv ôax-ûAœv 7î£p'.r;£'.ç) et expliquant comme quoi Alexandre était coupé et son armée allait être écrasée sous les sabots des innombrables escadrons du Grand-Roi^'. Dinarque aussi, parlant de la levée de boucliers du roi Agis en 331 ", alors qu'Alexandre, w; ol )iyovT£;, £v 'Ivoo-ç

1) Pllt., Eumcji., 4. — 2) Diodok., XVIII, 4. — 3) £v xatç Èmo-roXaîç (Hypehii).. III, § 36]. — 4) ^scm.N., III, § 233. — 5) Dixakch., I, § 27. — 6) .Eschin., m, § 164. Cf. ci-dessus p. 232, 1. —7) Di.narch., I, § 35.

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rjv, représente Démosthène faisant ce que dit Eschine, èx twv oaxijXwv àva- ^(x^tvoi irspiETCopsueTO xpuçtov £v TOÎ; Tr,; 7iô),£(oç xaxoï; x. x. >. Dans plus d'une inscription contemporaine provenant des cités helléniques, il est question de lettres d'Alexandre et de ses successeurs', ou on les cite môme in extenso-. A l'époque qui précède immédiatement celle-ci, on trouve dans les discours de Démosthène une quantité de lettres, émanées des gouvernements ou des particuliers, que l'orateur cite en passant ou qu'il fait lire à titre de pièces justificatives.

Puisque, dans l'empire d'Alexandre, une grande partie des affaires publiques s'expédiait sous forme d'instructions écrites du roi aux satrapes, stratèges, autorités communales, de rapports et de demandes adressées par écrit au roi, de communications épistolaires entre les fonctionnaires royaux et ceux des villes, etc.; puisque le roi correspondait aussi en son privé nom avec sa mère et avec des amis, savants, philosophes, artistes, et que son entourage, sa maison civile et militaire, faisait comme lui, il est évident qu'après la mort d'Alexandre il a dû y avoir une masse de lettres d'affaires, d'épîtres privées, intimes, qui offraient à un homme du métier, pourvu qu'il sût les trouver, une ample et surabondante matière à recherches.

Il n'y aurait rien d'étonnant en soi à ce qu'il se trouvât dans la tradition littéraire, telle qu'elle nous est parvenue, des lettres et des fragments de lettres de cette nature. Seulement, il y a certains indices qui portent au soupçon, et ces indices visent précisément la tradition dont il s'agit.

C'est un trait de caractère de cette historiographie littéraire et teintée de rhétorique qui s'est développée, par exemple, dans l'école d'Isocrate, que, pour rendre la narration plus animée et pour mieux marquer l'individualité des personnages, les écrivains composent et insèrent dans le texte des lettres conformes aux données réelles fournies par les relations politiques ou les rapports d'affaires. On a déjà rappelé à l'occasion que les ouvrages qui s'appuient sur Clitarque, et notamment celui de Quinte-Curce, peuvent servir d'exemple à ce point de vue : le Pseudo-Callisthène et les remaniements qu'on lui a fait subir montrent à quel excès de mauvais goût a pu atteindre à la fm cette manière.

Nous trouvons un deuxième avertissement dans le passage si connu où Galien nous dit que, depuis que les Lagides et les Attaliens ont formé leurs bibliothèques, on a fabriqué et mis en vente une foule d'ouvrages apocryphes 3. Or, on tient à bon droit pour indubitable que, parmi ces produits falsifiés, il y avait des lettres de toute sorte, attribuées aux hommes célèbres, et même des collections entières de lettres.

Une troisième espèce de fictions est sortie des écoles où, entre autres

1) xa\ 7:£p\ ou 'AXs^avûpoç yeypacpr.xsv (C. I. Gr.ec, II, n» 3137, lig. 101) xaxdt T£ To ôidcypafjLixa xoO paatXstoç xa\ xoù; \ ô [lo'j :; {ibkl. II, n» 2671, lig. 45). — xaï; &ia),;j(7teacrc xaï? o paatAsù; £Ti£xpîvv£[TO x. t. >.. [ibid. II, W 2166). Inscriptions d'Érésos dans Conze, Reise nach Leshos, p. 75. Inscription d'Erylhrae dans le Monatsbericht der Berl. Akad., 1875, p. 559, etc. — 2) Galen., De nat. hom., T, 42, p. 105, éd. Kiihn.

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exprcicos, on onsoipfnait ot pratiquait aussi lo ttC); Seî ê7ii*iTlX).eiv ' ; la situalion (l()nn(''0 avec lo devoir a dû (Hre souvent cause que des faits historiques, conformes {\ la tradition, ont Olv. insiTÔs dans le corps de la lettre : seulement, ils ne servaient qu'i\ décorer ou à motiver la pnHendue ('•pître, comme on le voit dans les lettres à Eschine, à Démosthône, à Diogène de Sinope, Cette appréciation générale des documents épistolographiques dont nous disposons pour l'époque d'Alexandre, — et on peut en dire autant de celle des Diadoques et des Epigones, — indique les règles que doit adopter à leur égard la critique.

Il n'est pas vrai de dire qu'il n'y a d'authentiques que les lettres citées par des orateurs contemporains ou conservées dans des inscriptions officielles : il peut très bien y en avoir de telles parmi le nombre de celles qui figurent dans le legs littéraire de l'antiquité, et c'est à l'étude de détail à déterminer si elles sont ou non de bon aloi.

Du moment qu'Arrien définit comme il le fait la tradition suspecte (w; XeyôiJ-eva jxôvov ûuÈp 'AXs^âvôpou àvéypa^a) et qu'il a soin d'en distinguer ce qu'il emprunte à Ptolémée et Aristobule, on a toute raison de penser que les quelques lettres qu'il ne donne pas comme ^eyoïi-eva doivent être authentiques. Ce sont les suivantes :

1» Message d'Alexandre à la ville d'Athènes, dans lequel le roi exige l'extradition tûv àjAçi à-/]\iQaUyfi xai AuxoOpyov : à la suite de ces deux noms figurent sept autres noms d'hommes d'État athéniens 2. Le fait qu'on trouve encore d'autres noms dans d'autres auteurs et que Plutarqueu d'après la plupart et les plus exacts des historiens » n'en cite que huit^, ne prouve rien contre la supériorité d'Arrien et l'authenticité de l'écrit auquel il se réfère. 2° La lettre de Darius après la bataille d'Issos* et la réponse d'Alexandre^. Les récits qui procèdent de Clitarque donnent aussi à peu près au même endroit un message et une réponse, mais arrangées de telle sorte qu'il reste encore de la matière pour un deuxième et troisième échange de correspondance, tandis que, chez Arrien, la seconde réponse écrite est remplacée par une réplique orale d'Alexandre aux envoyés de Darius, dont le sens est que le Grand-Roi doit venir en personne (èxéXeué te aijTov rixeivx. t. )..)^ Ce qui plaide en faveur de l'authenticité des pièces données par Arrien, c'est que Darius appelle son prédécesseur le roi Artaxerxès et qu'Alexandre l'appelle Ochos : ce sont aussi des particularités relatives à la rupture de la paix, dont chacun rejette la responsabilité sur l'autre, notamment le reproche fait par Alexandre aux Perses de s'être vantés d'avoir trempé dans le meurtre de Philippe (w? oSj-zo\ h xaîç £7r',(7ToXaTç upèç aTiavra; £y.o[j.7ïà<7aT£), de s'en être vantés, par conséquent, dans des lettres ou manifestes publics.

3° Une lettre d'Alexandre à Cléomène de Naucratis, gouverneur de l'Arabie égvptienne'^, à l'occasion des honneurs à décerner à Héphestion après sa mort^ : les allusions faites dans cette missive a l'état de l'Egypte expli-

1) Demeth., 7tep\ Ipfi-rjvecar, 223. III, p. 310, éd. Spengel. — 2] Arriax., I, 10, 4. — 3) Pllt., Demosth., 23. — 4) Arriax., II, 14, 2-3. — 5) Arrian., II, d4, 4 9. G) Ahhian., 11, 25, 3. — 7) Arrian., IH, 5, 4.— 8) Arrian., YII, 23, 6.

quent que le Lagide l'ait insérée dans son ouvrage et en garantissent du même coup l'authenticité.

Arrien cite comme douteuses une couple d'autres lettres : d'abord, celle que Parménion écrivit au moment où Alexandre était malade du bain pris à Tarse, pour mettre le roi en défiance contre le médecin Philippe *, lettre rapportée d'après Aristobule ; puis la prétendue lettre du roi à Olympias sur les découvertes faites dans l'Inde 2; enfin, de prétendues lettres d'Antipater et d'OIympias au roi, pleines de récriminations réciproques^.

On peut sans imprudence, ce semble, tenir pour authentiques d'autres lettres d'Alexandre, qui sont citées par des auteurs notoirement consciencieux. Il est aujourd'hui suffisamment établi que Hiéronyme de Cardia a travaillé avec soin et d'après les meilleurs matériaux, et l'on sait aussi que Diodore a tiré de lui son histoire des Diadoques. Quand Diodore cite le texte du rescrit d'Alexandre au sujet des proscrits des villes helléniques*, tel qu'il a dû être lu par Nicanor à la solennité de la CXIV® olympiade, il n'y a aucune raison, ni formelle ni matérielle, de douter que r£7rtTaYp.a d'Alexandre, comme l'appelle Hypéride ^, ait eu réellement cette teneur, bien qu'on rencontre à côté des rescrits spéciaux concernant l'exécution de cet ordre adressés à divers États, par exemple à Calymna ^^ à Mitylène ''j à Chios ^. Ces derniers documents appartiennent à la catégorie des Siavpati.lA a ta, que nous connaissons par le ô t â y p a |x (x a certainement authentique de Polysperchon aux Hellènes^. Arrien a puisé, lui aussi, dans Hiéronyme de Cardia les dix livres de son Histoire après Alexandre, qui allait jusqu'en 321 seulement ; or, comme Photius, dans l'extrait qu'il a fait de cet ouvrage, cite des lettres interceptées de Démade à Perdiccas (ev ok eypa^l^e IlepSîxxa (TtoCetv Toù; "EXXrjvaç etc.) ^^, il n'y a pas lieu d'hésiter à admettre l'authenticité de ces pièces.

Les citations faites par les écrivains postérieurs n'offrent plus les mêmes garanties. Plutarque cite à diverses reprises des lettres d'Alexandre, comme s'il en avait une collection sous les yeux (aÙToç 'AXé^avSpoç èv Taîç £7ti<7ToXa?ç) **, mais il pouvait y avoir là un mélange de lettres authentiques et apocryphes, un certain nombre, en effet, à ne considérer que le fond, le fait qu'on leur emprunte, sont inattaquables, par exemple, celle où il est question des blessures reçues par le roi à Issos *-, celle qui raconte sa marche à travers la mer à Phasélis'3; d'autres sont extrêmement suspectes, comme celle qui accuse et menace Aristote'*, et plus encore celle où Alexandre était censé raconter à Antipater {cytZov aù-roî? ov6[xaa'. èv xy\ -Tcpo; 'AvTÎTîaTpov l^Klaxo\r^) l'histoire de la nostalgie de ses troupes en Hyrcanie et de l'effet produit sur elles par

1) Arrian., II, 4, 7.— 2) ÂRRiAN., VI, 1, 4. — 3) Arrian., VII, 12, 5. - 4)Di0D0R., XVIII, 8. — 5) Hyperid., I, § 14. — 6) C. I. Gr.ec, IL u° 2671. — 7) C. 1. Gr.ec., II, no 2166 (au sujet des §iaXy<ret;). — 8) Phot., Bibl., cod. 176, p. 203 (au sujet de Théopompe). — 9) Diodor., XVIII, 56. — 10) Phot., § 15 sqq. — 11) Plut., Alex., 17 et 60. —12) Plut., Alex., 20. — 13) Plut., Alex., 17. — 14). Plut., Alex., 55.

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son alloculion ', à peu pivs (l;iris les mtViics lisrmes qiK; QuinLe-Curce-, On pinit on (lire autant dn la Icltn? d'Alexandro A. sa môro sur les ixavxeîat aTtôppr.Toi ' fjii(> lui a irvélros Aminon, celles que connaissent si bien les Pères (le l'Kf^lise {({icv tiKU-lnir i)ni'>liii() et sur laquelle Zaclicr '* donne d'amples renseignements.

Strabon est plus compétent et plus soigneux '•. Ouaud il cit»^ la prétendue; lettre de Cratère i\ sa mère au sujet de l'iiide'"', il l'ait les réserves convenables (èxoÉooTai oi xt; xai Kpaxépou £Tr'.(TTo),r, TCû/,),â tî à),).a Tiapâoo^a çppdtt[o"j«Ta xa\ o'Jx ôfjLoXoyoOaa oùocvî). Aussi, (juand il rapporte sans manifester de scrupule la lettre du métalleute Cratès au sujet du dessèchement du lac Copaïs"', celle du métalleute Gorgos d'Iasos ( w; lo-f^luioz rôpyoç) au sujet des salines et des mines dans les montagnes de l'Inde", il n'y a pas, ce semble, de raison sérieuse d'émettre des doutes. L'assertion de Strabon, d'après lequel Alexandre aurait écrit aux Romains pour se plaindre des actes de piraterie commis par les Étrusques leurs sujets {èy/.c(.lù}^ inimeOs) ^ , n'est peut-être pas, en définitive, aussi absurde qu'on la juge d'ordinaire sur la foi d'Arrien '°.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si l'on ne pourrait pas retrouver dans les citations des lexicographes de la basse époque quelques débris authentiques des lettres d'Alexandre, Hésychius '^ dit bien à propos de gy.oXoo;... 7\ Xl^c; xsîTat ev xaï; eTT'.TToXaîi; 'AXe^âvôpo'j ; maisPoUux*- cite le même" mot sans indication de source et avec deux explications toutes différentes, et on se demande si la source probablement commune où ils ont puisé tous les deux peut être suivie jusqu'à Démétrios de Phalère en passant par Didyme. Hésychius cite encore comme tirés des lettres d'Alexandre les mots'Apa- Tîavot, Tr^Ttxà, Tayavoxai (?) : PoUux extrait d'une lettre d'Olympias le mot ÈpioupveTov '•^.

Il n'entre pas dans le plan de cette revue sommaire de noter en détail toutes les citations des lettres d'Alexandre et de ses contemporains. On trouve les passages rassemblés dans le travail de Westermann ^\

V. Viennent en dernier lieu les discours. Je ne parle pas des discours des orateurs athéniens de l'époque, bien qu'il y en ait même parmi eux d'apocryphes (comme celui de Démade 7czç>\ Stooîxas-eja;) ou qui portent un faux nom (comme celui de Démosthène Tiep'i tùv Tipb; 'AXé^avôpov crjv^rjxwv), et que d'autres, comme ceux qui ont trait au procès de Ctésiphon ou à celui d'Harpale, soient à d'autres points de vue justiciables de la critique des faits. Il s'agit des discours qui, abstraction faite du Pseudo-Callisthène et de ses copies, ont été conservés en entier ou analysés en passant dans Quinte- Curce, Diodore, Justin, etc.

1) PixT., Alex. 47. — 2) Clrt., VI, 2, 16. 4, 2. — 3) Plut., Alex. 27. — 4) Pseudo-Callisthenes, p. 172. — 5) Cf. A. Miller, Die Alcxandergeschichte nach Strabo, Wûrzburg. 1882. — 6) Strab., XV, p. 702, —7) Strab., IX, p, 407.— 8) Strab., XV, p. 700. — 9) Strab., V, p. 232. — 10) Arrl\n., VII, 17, — 11) Hesych., s. V. — 12) PoLL., 07i07n. X,*16. —13) Poll., Onom. VII, 28.— 14) Wester.mann, De epistolarum scriptorihus grsecis commentatio, p. 1-8. Cf. R, Hansen, Veher die Eclitheit der Briefe Alexanders des Grossen (Philologus, XXXIX [1880, p. 258-304).

Que les discours rapportés par les auteurs représentant la trarlition de Clitarque soient des compositions libres, c'est un fait qu'on peut admettre sans hésitation : on reconnaît encore parfois la façon dont Clitarque arrangeait les situations pour pouvoir y introduire dès discours à elTet, et il va sans dire que ceux qui ont remanié son récit ont aussi essayé leur talent aux mêmes endroits. Le discours que le stratège attique Charidème adresse au Grand-Roi avant la bataille d'Issos contient, dans Diodore*, des points de vue tout différents de ceux que Quinte-Curce^ fait valoir dans la même situation ; de sorte que, tout en suivant d'une manière générale la trace de Clitarque, l'auteur grec que Quinte-Curce traduit librement a laissé en cette occasion les coudées franches à sa fantaisie personnelle. Quinte-Curce luimême doit avoir traité de la même façon les matériaux dont il disposait. Sans doute, il dit bien, à l'occasion du langage que l'envoyé scythe a tenu au roi : Sic quœ locutos esse apud regem mémorise proditum est, abhorrent forsitan amorihiis nostris et tempera et ingénia cultiora sortitis; sed ut pos^ sit oratio eorum sperni, tamen fides nostra non débet, quare utcunque simt tradifa incorrupta perferemus^. INIais il indique lui-même sa manière de travailler : Rex Cratero arcessito et sermone habito ciijiis summa non édita est *, ce qui veut dire qu'il n'emprunte à ses notes que la summa et qu'il l'arrange à sa façon. Malheureusement, il manque dans nos manuscrits de Quinte-Curce les feuilles dans lesquelles était relatée la fm de Darius. Chez Justin 2, Darius n'est pas encore mort de ses blessures quand Alexandre le rejoint, et il adresse à son vainqueur, par l'entremise d'un interprète, un discours touchant pour lui recommander sa femme et ses enfants, et le charger de punir ses meurtriers. Diodore assure que Darius était déjà mort quand Alexandre arriva; w? oï evtot yeypâçaaiv, £[i.7tvo0v ïzi xaxaXaêœv TOÏ; [xàv à'a»-/rî[jLa<7tv a'JxoO (T'jvr,Xyrj(T£, Trapax^r^ôeU ôè ûtto toO Aapsiou [XETeXOsîv tov çovov xa\ xaOoixoXoyiQaa; èôîw^s tov Brj<T(rov*5. On retrouve là à peu près le contenu du discours de Justin. Étant donné la manière de Clitarque, qui a l'habitude de procéder par affirmations positives, nettes, comme s'il avait été partout personnellement témoin des faits, on est en droit de supposer qu'il n'a pas indiqué ici deux traditions différentes; en ce cas, Diodore n'a probablement pas, comme Trogue-Pompée, pris pour guide dans cette partie de son ouvrage Clitarque lui-même, mais un remaniement de Clitarque, où se trouvait mentionnée en passant une version différente. Cette observation fait comprendre la différence qu'il y a entre les deux récits de la mort d'Alexandre par Diodore et par Justin. Justin dit positivement : auctor insidiarum Antipoter fuit"', et il continue en racontant comme quoi Antipater avait envoyé son fils lollas à Babylone avec le poison. Diodore, au contraire, explique comment la maladie du roi l'a fait mourir : lizû 8s TtveçTtbva'jyypaçéwv TTsp't TY)? TsXe'JTr,; ToO paaiXÉwç TO'JTO'j SiaTTEçwvrixaacv ocTîoçatvôixsvo'. otà çapfjidcxou Oava<nVo'j yeyovévai tov ôâvaTov, pour ce motif, il ajoute l'histoire d'iollas, et

1) DioDOR , XVII, 30. — 2) CuKT., III, 2, 10. — 3) Curt., VII, 8. — 4) Curt., VI, 11,12. - 5) JusTix., XI, 13, 6. —6) Diodor., XVII, 73. — 7) Justin., XII, 14. 1.

702 A!MM',\IU( i:. I

tormino en «lisant : ixerà os tt,v t£),£'jty,v tc)£Îttov îrr/uTavxo; twv yatà Tr,v lvjp<<)7cr,v xa\ {xeràTaOTa Kao-Tav^pou toO utoO SiaôsÇatxévou Tr,v paTOeî-av, 7:o).).où; (xuyy paçetc lAY) ToX|x&v Ypdt'jyat 7rep\ çapixaxeîaç*. C'osI unn tournure qui (Icviciit ciirorr plus carantéristique quand on la rapproche du texte aussi aiiil)if,'u (h' Oninl('-Curc(; : Vcnnio necitlum rssp. (:redyleri'])!iTi(/uc, fiUnm Ant'qmtvi inter ministros vXc... llicc iilcimquc simt nxdiUi, orum, (/uds rumor iuhperseraty mnx potentia extinxit; regnum cnim M(tcedonix Anlipider et Grxciinn quoque iiivasit '-.

I^ouren venir auxdiscours chez Arrion, les événements survenus aux bords de rilyphase et ce que lui et d'autres racontent là-dessus nous fournissent une transition opportune. Ce qui à cet endroit apparaît dans Justin •' sous ibrine de récriminations générales, se trouve presque complètement délayé sous forme de récit chez Diodore '* : le discours d'Alexandre, que Diodore résume sous cette formule sommaire, av^r^yt TiavTaç et; êxx),r,(TÎav, oiôXOwv oï XoYov TîeçpovTKTjxévov Tcepi t?); ec; Tavcapcôa; (irpaTeca; x. t. >.. manque tout à fait dans Justin. L'intention de ces deux auteurs, ou plutôt le fond sur lequel ils s'appuient ne se reconnaît que par les citations de Quinte-Curce^ : et Quinte-Curce à son tour, notamment dans l'exposition de ces événements, se trouve complété par Diodore. Après la rencontre d'Alexandre avec Sopithès, on lit :

Dans Diodore (XVII, 93, 2). Dans Q. Curce (IX, 1, 36.)

a'jTo; oï £tç Tr,v ^riyiiàç 5uva(7T£tav 1[l- Phegeiis erat gentis proximœ

êa>.à)v xal Ttbv ÊYxwpîwv à<7(xévwç Tr,v Ttov rex ; qui popularibus suis colère

MaxsSôvwv Tïapouffîav 7ipo(TÔ£^a[jLévwv, xa\ agros, ut adsueverant, jussis A-

ToO^YîYÉwçfxeTà ôtoptovTcoXXiovàTiav- kxandro cum donis occurriti

TYjaâvToç, Tr,v Te pafftXeîav exciv auve- nihil quod imperciret detrectans. Xwpviae xa\ Ç£Vi<78e\ç {J^eTa Tr)ç ouva|jLcwç Biduum apud eum subsistit

£7i\ o'jo Yijxépaç Xa(X7iptoç Itù Tov "Yira- rcx, tertio die amnem superare

vtv uoTati.ov irpoYjYev, ou to (xèv TïXaxoç yj decreverat transitu difficilem,

azaZitJi^ ÎTzik, xb paOoç 1% ôpYuiwv, to 8e non spatio solum aquarum, sed

peOfxa o-çoopbv xa\ SuaôiâêaTov. etiam saxis impeditum ,

Les deux auteurs racontent ensuite comment Alexandre prend des informations chez Phégée d'abord, auprès de Poros ensuite, sur le Gange, sur le pays des Prasiens et des Gangarides, comment il consulte le roi du pays (Diodore l'appelle Eavopaxr,? et Quinte-Curce Agrammes)\ comment il réfléchit et hésite. Puis vient ce que Justin donne pour des récriminations de l'armée, Diodore pour des considérations pesées par Alexandre. Quinte- Curce présente ces idées sous la forme d'un combat qui se livre dans la volonté hésitante d'Alexandre, avec moins de détails que chez Diodore, sans mention aucune des promesses de la pythie et d'Ammon, sans la permission aux soldats de se livrer au pillage, sans les concessions à leurs femmes et à leurs enfants ; il termine en disant : Vicit ergo cupido rationem, et ad con-

1) Di0D0R.,XVn, H7. Cf. XVII, 23 (evtot oe Xlyouai^ : XVII, 65 (wç (xev evtoi YeYpâçaa-.j. — 2) CuRT., X, 10, 4. — 3) Justin., XII, 8, H sqq. — 4) Diodor., XVII, 94. — 5) CuRT., IX, H, 10 sqq.

APPENDICE. l 763

tionem vocatis mUitibiis ad hanc maxime modum disseruit ^ . Le roi prononce alors un excellent discours pour montrer aux mutins leur tort; le discours reste sans effet. Il cherche à réveiller en eux le sentiment de l'honneur; ils peuvent s'en retourner au pays, s'ils ne veulent pas le suivre : Soins quoquc ire perseverabo.. ite reduces domos, ite desertorege ovantes. Cette fois encore, ils restent muets et tristes : alors le stratège Cœnos prend la parole pour décliner les reproches faits à l'armée '.Ligna pr or sus cogitatio anima tuo^ sed altior nostro; virtus tua semper in incremento erit, nostra vis jam in fine est; intuerc corpora exsanguia, tôt perfossavobieribus, tôt cicatricibus putria ; jam tela hebetia sunt, jam arma deflciunt : vestem Persicam induimus, quia domestica subvehi non potest, in externum degeneravimus cidtum : quotocuique lorica est ? quis equum habet, etc. On retrouve des traits analogues dans Diodore- ; ôpwv oï toÙç crxpaxtwTaç X. t. \. avec le mot xtbv oï ouXwv xà TxXsîTTa *xaT£^âv9at xa\ tov [xèv 'EXXiqv.xov t[xaTt(7{xbv èxXeXoiirévat x. t. X., et chez Justin, sous forme de plaintes et prières de l'armée : ostendere alius canitiem, alius vidnera, alius œtate consumpta corpora, etc.^.

Chez Arrien, c'est seulement dans ses traits généraux que la situation reste la même : suivant lui, Alexandre, d'après toutes les informations qu'il avait reçues sur les pays au delà de l'Hyphase, avait l'intention de les subjuguer aussi; mais It^s Macédoniens sont déjà las de la guerre. Il se produit des échauffourées dans le camp : les uns, les modérés, se lamentent sur leur sort; d'autres déclarent qu'ils n'iront pas plus loin, Alexandre voulût-il se mettre à leur tête. Là-dessus Alexandre, pour arrêter les progrès du découragement et de la sédition, convoque non pas l'armée, mais les commandants, les rjyefjLoveç twv xàlewv, qu'il appelle, en leur adressant la parole, w avôpeç Maxeôovsç te xa\ <r\3[jL{jLaxot; la substance de son discours* est qu'il veut délibérer avec eux ^'il faut marcher en avant ou revenir sur ses pas, w; rj irsiVa; ayetv toO ixpôao), r^ TieiaOe'i!; OTrtaw àuoc-TpIcpeaôai. Vient ensuite la réplique du stratège Cœnos °, qui prend acte expressément de la déclaration du roi, lequel entend procéder ou xa-rà upoo-Tayiia, mais netaa? [xàv aÇecv, itstffôe'iç ôè où piâaaaôau II oppose aux suggestions hardies d'Alexandre et à ses raisons de haute politique la peinture de l'épuisement et du découragement de l'armée, et recommande au roi la modération dans le succès. Mécontent de ce discours et de l'impression qu'il produit, le roi congédie les membres de la réunion et les rassemble de nouveau un autre jour, pour leur annoncer que chacun est libre de rentrer au pays et qu'il trouvera assez de gens pour le suivre. Il reste alors jusqu'au troisième jour dans sa tente^ sans recevoir même ses intimes, espérant que son courroux changerait les dispositions de l'armée, mais en vain : il fait offrir des sacrifices pour continuer la marche en avant, et les signes fâcheux qu'on y découvre lui fournissent un prétexte pour ordonner le retour.

Il est évident que ce récit d' Arrien et ses discours sont plus simples et

1) CuRT., IX, 2, 12. — 2) DiODOR., XVII, 94.— 3) Justin,, XII, 8. — 4) Ar- RiAN., V, 23, 3. 26, 8. — 5) Ahrian., V, 27, 2-9.

iUÏ AIM'KNMir.i:. I

plus on situalidn quo ppux «les auteurs (|ui s'appuient, sur (llitarque. On se demande seulement si Arrien a composé lui-même les discours ou s'il les tire de Plolém(''e, si Ptolémée les a composé librement ou s'il n'a fait que reproduire, en les arrangeant un peu, les notes qu'il avait prises probablement dans son mcnicnto quotidien sur cet important événement.

Alexandre dit dans Arrien: qu'il veut aller plus loin, descendre le cours du Ganjje; que l'on verra comme quoi la mer dans laquelle se jette ce fleuve communique avec celle d'IIyrcanie, attendu que toute la terre est entourée par l'Océan; qu'il montrera aux Macédoniens et aux alliés que la mer Persique aussi communique avec celle de l'Inde ; qu'il fera par mer le tour de la Libye jusqu'aux colonnes d'Héraclès et que, de ces colonnes, son empire embrassera tout l'espace intermédiaire, la Libye et l'Asie entière, ayant pour limites les bornes que Dieu a assignées à la terre elle-même. Ce sont là des déclarations qui provoquent des doutes sérieux.

Le môme Arrien explique plus loin * qu'Alexandre, rentrant à Persépolis après avoir traversé le désert de Gédrosie, avait le désir d'explorer encore les bouches de l'Euphrale et du Tigre et la mer adjacente ; que certains auteurs fol oï xat zâot àvé^pa^l^av) lui prêtaient même l'intention de contourner par mer la côte d'Arabie, l'Ethiopie, la Libye jusqu'à Gadès et jusqu'à la Méditerranée, etc. ; d'aucuns disent même (è'vOev oï ol [xàv Xiyo-jai) qu'il voulait entrer dans le Pont et marcher contre les Scythes ; d'autres, qu'il songeait à aller en Sicile et en lapygie et à combattre les Romains; quant à lui, Arrien, il ne sait rien de certain sur les plans d'Alexandre et il ne veut pas faire d'hypothèse, etc. Par conséquent, là encore il fait une distinction bien nette entre ce qu'il tire de bonnes sources et les assertions qui ne valent à ses yeux que comme lByô[Lzyix (xovov. Mais, d'après Arrien lui-même, Alexandre, dans ce discours qu'il prononce aux bords de l'Hyphase, parle déjà d'une façon tout à fait positive de ce voyage de circumnavigation autour de l'Afrique jusqu'aux colonnes d'Héraclès : si Arrien avait emprunté ce discours à Ptolémée, le plan de circumnavigation autour de l'Afrique aurait eu à ses yeux la garantie de Ptolémée, et il n'aurait pas pu par la suite, à propos des plans agités à Persépolis, ranger le projet de circumnavigation parmi les )>£Y6[j.£va [xôvov ÛTiàp 'AXs^avopo-j. Si donc, en parlant des plans formés à Persépolis, il met au projet de circumnavigation la mention dubitative ot Se àvéypa'j'av, comme à une assertion qui n'est pas garantie de source sûre, c'est qu'il n'a pas emprunté son discours de l'Hyphase à Ptolémée ou à Aristobule, mais qu'il l'a ou bien puisé dans d'autres sources plus suspectes ou composé lui-même.

Il y a dans le discours prononcé sur l'Hyphase un deuxième point qui provoque des réflexions analogues. Alexandre, d'après le langage que lui prête Arrien, rappelle entre autres choses les exploits d'Héraclès et de Dionysos, qui n'auraient pas accompli ces grandes actions s'ils étaient restés tranquillement chez eux : les Macédoniens, dit-il, ont dépassé de

\) ÂRRIAN., Vil, 1.

bien loin Nysa, oiî s'était arrêté Dionysos, et pris Aornos, qu'Héraclès n'avait pu escalader. Or la tradition émanée de Clitarque mentionnait ces deux points, comme on le voit par les expressions de Quinte-Gurce au passage correspondant :... ne infregeritis in manibus meis palmam] qua Herculem Liberumqiie Putrcmy si iiividia afucrU, œquabo *. Si Arrien avait emprunté ce discours à Ptolémée ou à Aristobule, il s'ensuivrait que ceux-ci auraient fait dire au roi des choses qu'ils ne croyaient pas eux-mêmes et qu Arrien ne croyait pas plus qu'eux 2. Il critique, au début du cinquième livre, les récits concernant les exploits héroïques d'Héraclès et de Dionysos dans l'Inde ; suivant lui, Alexandre avait voulu en effet qu'on tînt pour véridique ce que les Nyséens disaient de Dionysos (xa\ rfizu ina-Tà elvai xà ÛTiàp ToO Aiovuaou tti; 7:Xav9iç piuOsuofxeva), mais, pour son compte, il accepte sans réserves la critique qu'a faite de tous ces récits mythiques Ératosthène (0; ^éyet Ttâvra ocra Iç 10 6eîov àvaçlpSTat ex Maxîoovwv Trpb? y^âpi^i xr^v 'AXsSdcvôpou èç To yuépoyxov £7iicp-o[i.i<r6rivat ^j. Si encore dans Arrien, comme c'est le cas dans la version de Clitarque, Alexandre parlait devant les soldats assemblés, on pourrait voir là un tour habile employé par le rédacteur de ce discours supposé pour accommoder son langage aux idées de la foule ; mais, comme Arrien fait parler Alexandre devant les stratèges et les taxiarques, il devait mettre dans sa bouche des raisons plus capables de les convaincre, surtout des raisons d'ordre militaire, pour affaiblir à l'avance les arguments d'ordre militaire qu'ils pourraient opposer à son dessein. La situation dans laquelle Arrien place cette harangue du roi doit être empruntée à Ptolémée et à Aristobule, car elle s'écarte de la version de Clitarque; mais, comme ensuite, dans le discours même, notre auteur introduit des allégations qui ne sont ni en rapport avec la situation telle qu'il l'indique lui-même, ni exactes à son point de vue de critique éclairé, ni fournies par les guides autorisés qu'il suit d'ordinaire, il faut bien qu'en composant cette harangue il ait eu recours à cette tradition, qui est un chef-d'œuvre de rhétorique mais qu'il est bien loin généralement de regarder comme méritant confiance. Parmi les grands discours que donne Arrien, et ils ne sont pas nombreux, il en est deux qui suggèrent quelques considérations utiles à notre propos. Le premier est celui qu'Alexandre prononce avant la bataille d'Issos*. Alexandre parle aux stratèges, ilarques et hégémons alliés, pour u monter leurs esprits au ton voulu >>; il leur représente comment l'ennemi, avec son mouvement tournant, au lieu d'avoir réussi à cerner l'armée macédonienne, lui fait au contraire la partie aussi belle que possible, car il permet aux Macédoniens de livrer bataille et sur le terrain le plus propre pour eux, etc. Arrien reproduit cette allocution, en discours indirect; comme il ajoute ensuite, avec un Xéystai, qu'Alexandre, au dire de certains, avait aussi rappelé le souvenir des Dix-Mille, on pourrait se croire en droit de supposer que ce qui précède le XéyeTat esfc tiré de Ptolémée ou d'Aristobule, que le discours se trouvait peut-être également sous forme indirecte

1) CuiiT., IX, 2, 29. - 2) Cf. AuHiAN., VI, 28, 2. — 3) Ahrian., V, 3, 1. - 4) Akuiak., llj 7, 3.

7()f> AIM'FaN'DICK. — I

<liins rtulénuM», qui ('«tail (l.uis rtiiLoiirufrcî immédiat (rAl('X!indr(3 lorb{iU(i InrtMil consigric'os les paroles réellement prononcées par Alexandre.

Arrien fait j)arler ainsi Alexandre le soir qui précède? la bataille, devant les commandants assemblés : N; lendemain matin, une fois l'armée en marche, le roi adresse encore çà et là quehjucs paroles d'encouragement aux divers corps, à mesure qu'ils passent devant lui '. La tradition issue fie Clitarque ne connaît que ces allocutions immédiatement avant la bataille, et on y trouve reproduite une partie des idées sur lesquelles roule le discours de la veille au soir chez Arrien.

Ce discours, à vrai dire, contient des choses étonnantes. Quand on entend Alexandre dire, en comparant son armée à celle du Grand-Roi : « de ce coté sont les Macédoniens habitués à la guerre, de l'autre, des Mèdes et des Perses; ici, des Hellènes qui combattent pour la liberté, là, des Hellènes qui se battent pour une solde, et même une maigre solde; ici, les plus vaillants u Barbares d'Europe », là les peuples amollis de l'Asie; enfin, pardessus tout, il y a ici Alexandre, là Darius (£7r\ oè 'A)i^avopov àvTKTxpaTrjyeîv Aapeî(j>). — Quand on entend ce langage, il paraît peu vraisemblable que ce ton de jactance vaniteuse provienne de notes prises à l'audition de la harangue royale et conservées par leLagide.Lachose est doublement invraisemblable, car Arrien assure immédiatement qu'Alexandre, citant dans son discours les noms de ses braves officiers, avait rappelé les actions où ils s'étaient distingués, ajoutant à la fin, mais de la façon la moins choquante du monde, que lui non plus ne s'était pas tenu à l'écart des dangers (y.at To a'JToO ov(X àxtvôuvov ev Taîç {i.â-/a'.; wç ccvôua'/ôldTaTa £7rcHr,£t) .

Si réellement Alexandre n'a pas parlé sur ce ton; si, d'autre part, Arrien avec son llyeTcti indique que la mention des Dix-Mille est le seul passage qui ne soit pas tiré des meilleures sources, faut-il admettre que Ptolémée a composé, d'une main assez maladroite sans doute, mais enfin tel qu'Arrien le reproduit, le morceau qui constitue la majeure partie du discours? Ce qui se retrouve dans la tradition de Clitarque, ce n'est justement pas cette allusion aux Dix-Mille, c'est un trait analogue à un passage du discours d'Arrien, de la partie du discours qui précède le XéyeTai, Alexandre dit là qu'après cette victoire, son armée n'aura plus qu'à xpaxeîv r?,; 'Ao-;a; ^'j\nz(i<7-/]<; xa\ Tilpa? Tok uoXXoî; irôvot; euiôeivat. Or, on lit dans Justin : Macedones nunc Europse vidœ admonet^ nunc Asise expetUœ... cdoterum et lahorum finem hune et cumulum gloriœ fore-', et dans Quinte-Curce : Maeedones tôt lellorum in Europa victores ad suhigendam Asiam atqiie idtima Orientis, non ipsius magis quam suo ductu profecti.,. non Persis modo, sedetiam omnibus gentihiis imposituros jugum; Macedonum provincias Baetra et Indos fore -.Ce sont des amplifications, à la mode des rhéteurs, de la même pensée fondamentale : « fin prochaine des fatigues, domination sur l'Asie entière » ; autant d'idées qui, dans la bouche d'un généralissime parlant à des troupes vaillantes, éprises de gloire, disciplinées, ne sont pas précisément en situation,

1) Ahiuan., ]L 10, 2. — 2) JubïhN., XI, 9, o. — 3) Curt.; HI, 10, 4.

afpendicl:. — i 767

qui, émises devant une réunion d'officiers supérieurs, auraient été tout à fait déplacées, et qui nen sont que mieux adaptées à la rhétorique conventionnelle de l'école.

Il y a encore un autre détail à noter. Quand Alexandre, parlant dans la réunion des officiers, en vient à opposer l'excellence de ses troupes à l'incapacité des troupes ennemies, Arrien lui prête les expressions suivantes : Papoapwv T£ au 0pâxa; xa'i 'iXXupîouç xa\ 'Ayptavaç, touç e'jptoCTTOTdcTO'j; tïov xaTaTYiv EOptoTcriv x. t. X. Il est vrai que Diodore, suivant la tradition de Clitarque, inscrit dans le catalogue des troupes qu'Alexandre conduit en Asie 5000 'Oôpuaai xat Tpt6âXXot xai 'iXXupiot ^ Les Triballes, Quinte-Gurce luimême les abandonne; mais pour les Illyriens et les Thraces, il les nomme, comme Justin, dans l'allocution du roi avant la bataille : circumvectus suas singiilas génies diversa oratione adloquitur : lllyrios et Thracas opum et divitiarum ostentatione, Grœcos veterum bellorum memoria internecwique cum Persis odii accendebatj Macedones autem Europœ victœ admonet, nunc Asiœ eocpetitœ, etc. 2. — lllyrios vero et Thracas rdpto vivere adsuetos aciem hostium aura purpuraque fulgentem intuerl jubebat, prœdam non arma gestatitem^, Quinte-Gurce cite les Illyriens à côté des mercenaires à la bataille de Gaugamèle * ; il dit, à propos des troupes fraîches qui arrivent durant la marche à travers l'Asie : tria milia ex lllyrico Antipater miserat'^. Mais on ne trouverait pas dans Arrien tout entier, en dehors du discours en question, une seule mention de troupes illyriennes ; et, d'après ce que nous pouvons savoir des rapports d'Alexandre avec les Illyriens, il est peu probable qu'il en ait eu dans son armée. Supposons qu'Arrien ait pris ce discours dans Ptolémée : alors il est difficile de comprendre pourquoi le même Ptolémée n'aurait parlé nulle part ailleurs des Illyriens, pas même des 3000 qui, si Ton en croit les tenants de Glitarque, auraient rejoint l'armée en Asie. Si Ptolémée n'a pas passé sous silence un corps d'un effectif aussi considérable, on comprend encore moins pourquoi Arrien, lui qui se montre si soigneux quand il s'agit de statistique militaire, se serait obstiné à négliger précisément le corps en question. Si, au contraire, Arrien n'a trouvé nulle part dans son Ptolémée le nom des Illyriens, il en résulte que le discours où ils sont cités n'a pas été puisé à cette source, la seule qui mérite confiance pour les choses militaires. Prétendre que les Illyriens ont été introduits dans le discours d'Arrien par voie de glose est un moyen aussi dangereux que commode de tourner la difficulté.

Encore un mot sur le discours que, d'après Arrien ^, Alexandre aurait tenu à ses Macédoniens à Opis. lorsqu'il voulut renvoyer au pays les vétérans de l'armée comblés de présents et d'honneurs et qu'ils protestèrent par une sédition orageuse. Diodore" ne dit qu'un mot de la situation; chez Justin, on retrouve le trait caractéristique du discours que donne Arrien (jubentes euni solum cum pâtre suo Ammone inire bella, quatenus milites

1) DioDOK., XVII, 17. — 2) Justin., XI, 9, 4. — 3)C:l-hï., 111. 11, 9. — 4) CuRT., IV, 13, 31. — 0) CuuT., VJ, 7, 35.— 6) Auuian., VU, 9-10. - 7) Dlodoh., XVll, 109.

7liS AIM'KNDICi:. — I

.s*^i\ fiisfiiliaf)^ : (Uùuïo-Cau'o'^ «pii coriroit la silualnm conitrif Justin, mnt dans la houclif (rAIcxandrc, commu toujours, ufio liaran^'ue Ijrillatite et passionnée 2. Chez Arrien, le discours, encore qu'un pou dill'us, est cependant plus préoccupé du fait pratique; il est, par exenq)l(', plein de renseignements instructifs sur lo réf^iio de IMiilippe, sur les débuts (hi rexpédilion d'Asie, etc. Arrien a-t-il trouvé le discours tel (juel dans l'toléméc? Est-ce l'tolérnée f]ui l'a composé, ou a-t-on conservé du moins les passages essentiels du discours réellement prononcé par Alexandre?

D'abord, qu'Alexandre, immédiatement après avoir fait arrêter et livrer au bourreau les treize meneurs, ait parlé si longtemps, avec cette prolixité rétrospective, sans être sous le coup de la surexcitation du moment, c'est chose difficile à croire : il est tout aussi malaisé de se persuader que Ptolémée, qui connaissait Alexandre, qui devait sentir lui-même après coup, et comme roi et comme général, l'émotion vibrante d'un pareil moment, ait fait parler le bouillant Alexandre sur ce ton, avec cette phraséologie souvent filandreuse. Est-ce autre chose qu'une phrase, quand le roi dit aux Macédoniens ameutés : « C'est vous qui êtes les gouverneurs, les stratèges, les u taxiarques; que me reste-t-il à moi personnellement de tous ces combats, « sinon cette pourpre et ce diadème? » Et il continue sur ce ton. N'est-ce pas une déclamation plus que froide quand il ajoute : « je mange les mêmes « mets que vous et je dors le même sommeil, si ce n'est que je ne crois pas « même me nourrir aussi bien que les délicats d'entre vous ; je suis debout « avant vous, afin que vous puissiez dormir tranquilles». Et plus loin, cette phrase : « J'ai contracté le même mariage que vous iyàfjLo-j; xe Ojxîv toù? « a-jToùç ysyafxrjxa) et les enfants de bon nombre d'entre vous seront les (( parents de mes enfants ». Ne se montre-t-il pas à la fois prolixe et plat quand il les invite à montrer leurs blessures, parce qu'alors il va découvrir les siennes : nulle partie sur le devant de son corps qui n'ait été atteinte ; il n'y a aucune arme faite pour combattre de près ou de loin qui ne lui ait fait quelque blessure, coups d'épée, de flèches, de projectiles lancés par les machines, coups de pierres, de massues en bois, etc. Il ajoute : « La plupart K d'entre vous ont reçu des couronnes d'or pour attester leur renommée et <f le cas que j'en fais : ceux qui sont tombés ont eu une fin glorieuse et des « funérailles splendides ; la plupart ont leur statue en airain dans leur pays » (*/a)>xa\ oï a\ slxâve; xtov TrXstattov oîxoc saTôcaiv). Or, voici en regard un témoignage de l'historien Théopompe qui donne une tout autre idée de la réalité : dans la lettre qu'il écrit à Alexandre en 324, au sujet des prodigalités et indignités commises par Harpale, il dit que le Trésorier a érigé en l'honneur de sa défunte maîtresse deux monuments somptueux, l'un à Babylone, l'autre à Athènes ; qu'il a fait élever à celle qui vit encore une statue placée à côté de la sienne propre à Rossos, en Cilicie ; que tout le monde s'en étonne, attendu que jusqu'ici, ni Harpale^ ni aucun des grands du royaume (o6't£ èxeivo:, o'Siz àXXoc ovôs'iç twv Ima-ca-zibv) n'a songé à orner la

1) Justin., XII, 11. Cf. Ahiuan., VII, 8, 3. — 2; Clut., X, 2. 14-29.

tombe de ceux qui ont succombé en Cilicie pour l'empire d'Alexandre et la liberté des Hellènes*.

A côté de ces phrases de rhétorique creuse, qui sentent l'école, on rencontre une expression de nature fort suspecte. A propos des mérites du roi Philippe, il est dit, entre autres choses, qu'il a humilié Thèbes et Athènes, remis Tordre dans le Péloponnèse, conquis l'hégémonie de la guerre contre la Perse, oùx iauTto {xàXXov ti tï)v So^av Tr,v5£ r) rûxoivôi xwv Maxeôovwv 7i&o<tI0y)xe. C'est là une expression qui est famihère à l'époque romaine^, et qu'on rencontre sur une foule de monnaies du temps de l'empire ; mais elle ne convient en aucune façon, ni de près ni de loin, à la monarchie de Philippe, qui est toujours restée un royaume unitaire subdivisé en régions, mais n'a jamais été ce que signifiait de son temps un xotvbv, c'est-à-dire un groupe de domaines autonomes qui s'associent pour posséder ou pour exploiter en commun certaines choses.

La tradition issue de Clitarque présente, comme on l'a déjà dit, les incidents survenus à Opis dans un ordre de succession différent. Les troupes font rage ; c'est en vain que les commandants s'efforcent de les calmer : alors Alexandre leur parle, leur demande ce qu'elles veulent ; elles répondent en criant qu'elles veulent s'en retourner au pays . Le roi fait ators un discours violent, et il le termine en se précipitant sur le ramassis d'émeutiers qu'il a devant lui ; il saisit treize meneurs et les fait conduire au supplice : l'effroi calme la surexcitation. Arricn place le discours du roi après l'arrestation des meneurs ; les mêmes idées se retrouvent en grande partie dans sa harangue et dans celle de Quinte-Curce. Arrien énumère longuement les succès remportés par la Macédoine depuis l'avènement de Philippe ; Quinte- Curce condense tout cela dans une phrase ironique : Illyriorum paulo ante et Persarum trihutariis Asia et tôt gentium spolia fastidio sunt. L'orateur d'Arrien raconte comment Philippe a fait descendre les paysans et pâtres macédoniens de leurs montagnes dans des plaines fertiles, leur a construit des routes, des ports, leur a donné l'habit de guerre au lieu de leur peau de mouton, leur a apporté le bienfait de la civilisation et des mœurs policées : Quinte-Curce donne à cette idée un tour sarcastique : Modo sub Philippo seminudis amicula ex purpura sordent, aurum et argentum oculi ferre non possunt, lignea enim vasa desiderant et ex cratihus scuta ruliginemque gladiorum : hoc cultu nUentes vos accepi. On retrouve dans Quinte-Curce comme dans Arrien cette affirmation, qu'Alexandre a hérité de son père, en même temps que le diadème, une dette considérable : même les chiffres qu'ils donnent ne diffèrent qu'en apparence. Quinte-Curce dit : Hoc cultu nitentes vos accepi et D talenta seris alienij cum omnis régis supellex haud amplius qiiam LX talentorum esset. A la place de ces chiffres, Arrien donne les suivants :

1) Theopomp., fr,ni,\oy. ci-dessus,p. 635.— 2) C'est probablement Cuèp toO xotvoO Ttov Maxeôovwv qu'il faut lire dans le passage de Polysenos cité par Stobée {Florileg, XLIII, 53 sqq.).

770 a»m»em)I(:k. — i

Dans lo trésor du pèro, quelques vases d'or et d'argent, plus une somme

de moins do 00 talents.

Dette I(''pure par le prre, ni(»n(aiil à près <1«; 500 taltMils.

Emi)runt lait par Alexandre au début de son règne . . . HOO talents. Il est aisé de voir que les chifTres de Quinte-Curce sont tels qu'on peut y retrouver ceux d'Arrien, seulement Quinte-Curce laisse de coté les 800 talents de dette contractée par Alexandre : le chiflre rond de 500 talents qu'il indique là où Arrien met è; Tievraxiaia TaXavta n'est qu'un écart de style, et l'évaluation de omnis regia supellex à 60 talents, tandis qu'Arrien compte pareille somme en sus des vases d'or et d'argent, est le résultat d'une méprise ou d'une négligence.

Les fragments des historiens d'Alexandre nous apprennent que Douris (d'après Clitarque, si l'on en croit G. Millier ') a raconté comme quoi, lors de son départ, Alexandre n'avait de subsistances que pour 30 jours ; Onésicrite prétendait qu'il avait pour 200 talents de dettes; Aristobule disait que son viatique (to )>a{A7rpbv aOxo) xai l^Éya Trapa^xéuarrOèv utio t?,; vj/r,; èîp'SSiov) n'était que de 70 talents. Ainsi donc, ce n'est pas Aristobule, le seul auteur avec Ptolémée qu'Arrien ait l'habitude de considérer comme digne de foi, ce n'est pas Aristobule qui a fourni les chifTres du discours, et, comme ces chiffres concordent avec ceux des auteurs relevant de Clitarque, ce n'est pas non plus à Ptolémée qu'Arrien les a empruntés, si toutefois l'on admet avec nous que Clitarqu3 a écrit avant Ptolémée : il faut en ce cas que Quinte-Curce ait adopté les données de Clitarque rectifiées par Ptolémée, ou que Ptolémée ait reproduit les chiffres de Clitarque et les ait par là reconnus exacts.

Enfin, dans ce même discours, Arrien parle encore des honneurs rendus aux morts et des privilèges accordés aux survivants de leur famille. Il est vrai qu'il en a déjà parlé dans un cas particulier, après la bataille du Granique, et de façon à faire croire qu'il suit Ptolémée : mais Clitarque aussi faisait mention de ces honneurs à propos de la bataille du Granique, comme le prouve le texte de Justin : Humatos statuis equestribus donavit cognatisque eorum immunitatem dédit.

On voit à quel résultat aboutit cette comparaison des textes. Puisque Arrien n'a pris le discours d'Opis ni dans Ptolémée, ni dans Aristobule, qui sont pour lui les seules sources sûres ; puisque, pour les arguments essentiels et les passages marquants, ce discours concorde avec la tradition émanée de Clitarque, mais s'en sépare quant à la situation qu'il présuppose et au ton général, on se trouve obligé d'admettre, le fait se reproduisant pour d'autres discours d'Arrien, que notre auteur, conformément à l'usage des anciens maîtres de l'historiographie, a jugé opportun et nécessaire d'insérer en certains endroits appropriés des discours de rédaction Ubre, afin de mieux marquer le caractère des personnages en action ou l'importance du moment. Il va sans dire que les idées personnelles qu'il s'est faites sur

i) C. Mi:LLm, Script. Alex. M., II, p. 472.

le monde par sa propre expérience se reflètent dans ces compositions, et il suffit d'en dire un mot en passant. Si ferme et si digne qu'apparaisse dans son récit le portrait qu'il nous donne d'Alexandre, il est certain que, dans les discours qu'il lui fait tenir, il n'a pas su saisir avec le même bonheur ni le caractère de son héros, ni le ton et la couleur de la situation donnée : il est compassé, diffus, phraseur. Si instructifs que puissent être les faits qu'il relate dans ces morceaux oratoires, les exemples cités montrent qu'il laisse parfois s'y glisser des assertions puisées dans sa mémoire et qui proviennent de sources moins sûres, de sources suspectes à ses propres yeux.

Alexandre figure parmi les sujets les plus goûtés que l'on donnât comme matière d'exercices dans les écoles des rhéteurs. Il suffit de se rappeler ceux que cite Quintilien : Délibérât Alexandcr an Oceamim naviyet, cum exuudUd vox essct : quemque invictc... ou cinBabylowi intret, cum drmmtiatum esset un responso aiigiiris periculum. Les deux dissertations Sur la fortune d'Alexandre qui figurent parmi les écrits de Plutarque appartiennent à peu près à la même catégorie. Quant à la question de savoir si quelques détails n'ont pas passé de ces déclamations d'école dans la tradition historique, c'est là un point que nous n'aborderons pas ici.

/ iJL

apim:m)u:k. — ii

LES TYRANS D'ÉRÉSOS.

On a cité plus haut (p. 190, 2. 315, 3) une inscription d'Erésos qui contient beaucoup de renseignennents sur la situation politique de cette ville au temps d'Alexandre.

Un premier fragment de ce texte a été inséré dans le Corpus Inscr. Grxc. (II, Add., no 2166 h), d'après une copie de H. Kiepert. A. Conze, visitant Lesbos en 1858, a copié à nouveau ce texte, plus trois autres fragments qu'il a trouvés sur une autre pierre, dans un autre endroit des ruines. 11 les a publiés dans son livre {Reise nach der Insel Lesbos, 1865, p. 35), avec les restitutions de H. Sauppe, qui en a traité ensuite plus amplement dans sa Commcntatio de diiobus inscriptionibiis Lesbiacis (Gottinga;, 1871).

II est à croire que la pierre sur laquelle a été gravée l'inscription, une stèle de marbre gris, un peu rafraîchie par le haut, a été brisée en deux morceaux, etque celui du haut toutle moins a été dégradé. Le morceau du haut (A) est intact à son arête supérieure; seulement l'inscription n'a été conservée que sur sa face étroite (II), dans le sens de l'épaisseur; du moins, ni H. Kiepert ni A. Conze ne parlent de caractères gravés sur les faces larges (a. 6). Le morceau du bas (B) est gravé sur les deux faces larges (I, IV) et sur le côté étroit (III) ; il est endommagé en haut et en bas, mais il n'y a que quelques éclats sur les arêtes latérales . Les caractères sont gravés (rToixTr,oôv ; la fin des lignes n'atteint pas partout le bord ; il y a un assez grand nombre de caractères dégradés par le temps.

Le morceau supérieur de la pierre a encore aujourd'hui 0™, 54 de haut sur 0™,47 de largeur, et 0™,22 d'épaisseur : le morceau du bas a 0™,65 de hauteur sur 0™,48 de largeur, et une épaisseur qui est de 0™,22 dans le haut et de 0™,24 dans le bas.

A. Kirchhofî a eu l'extrême bonté de me donner copie de la restitution qu'il a faite de ce texte épigraphique. et de m'autoriser à la reproduire ici.

L'ordre des fragments offre la disposition suivante :

En rapprochant II et III, on constate que, quand la pierre a été brisée, il ne s'est perdu que quelques lignes du milieu; mais il paraît qu'il en a été enlevé bien davantage au bas de la pierre.

A. KirchhofT fait cette remarque : u Considérant que le dialecte du document commence déjà à se rallier à la langue commune (xotvyj), j'ai employé les accents ordinaires au lieu de l'accentuation éolienne ».

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