I, 1] 3IALAISE POLITIQUE ET SOCIAL
fédération est-elle formée, qu'elle est aussitôt détruite par une révolution des partis dans les Etats alliés.
Chaque jour démontrait avec plus d'évidence et de clarté que les temps des autonomies minuscules, des ligues partielles avec ou sans hégémonie était passé, qu'on avait besoin d'une organisation politique nouvelle, panhelléniste, et constituée de telle sorte que les notions jusqu'alors confondues d'État et de ville y fussent séparées et que la cité y trouvât sa place à titre de commune au sein de l'Etat ; d'une constitution modelée sur celle des dèmes attiques, telle qu'on l'avait essayée dans l'ancienne ligue maritime, mais réalisée uniquement en ce qui concernait le pouvoir de l'autorité fédérale, et non en ce qui regarde l'égalité du droit communal appartenant à tous les membres de la confédération. Ce n'est pas tout ; trop de forces , de prétentions, de rivalités s'étaient fait jour en Grèce depuis ce temps, trop de besoins et d'agitations étaient passés en habitude, trop de vie était devenue la condition de la vie pour que les Hellènes, renfermés comme ils l'étaient dans un pays dont la petitesse leur faisait paraître petit tout ce qui était grand et grand tout ce qui était petit, pussent se contenter de ce qu'ils étaient et de ce qu'ils avaient, ou en poursuivre le développement. Il s'était accumulé dans ce pays une quantité d'éléments de fermentation qui eut suffi à bouleverser un monde, de sorte que les Hellènes, attachés au sol natal et à leurs coutumes, ne pouvaient que se déchirer et se dévorer les uns les autres, comme l'engeance née du dragon de Cadmos. Il fallait que quelque crise vînt apaiser leurs turbulentes discordes , ouvrir à leur activité un champ nouveau, plus vaste et plus fécond, enflammer toutes les nobles passions pour de grandes pensées, enfin donner à cette pléthore de vitahté encore énergique de l'air et de la lumière.
Depuis que les victoires de Lysandre avaient brisé l'ancienne puissance d'Athènes, le danger extérieur pour le monde hellénique n'avait cessé de s'accroître de tous côtés. Après que l'autonomie l'eut découpé en arrondissements complètement distincts, il avait vu ses frontières se resserrer plus que jamais ; les Carthaginois avaient fait reculer sa domination en Libye jusqu'au delà de la Syrte, et lui avaient enlevé la plus grande
32 LES IIKLLÈNKS KT l'ÉTRANGER [I, 1
nioilic oc<'i(leiilalo de la Sicile ; en Italie, la raco grecque se inonrail pclit à |»('lil sous la pression des ti'ihiis de TApennin. Les Harbares d'au deLà du Danube, refoulés par les Celtes que venait de repousser Tllalie, commençaient Icîurs incursions et cliercbaient à pénétrer dans le Midi. Les cités lielléniques situées au nord et à l'ouest du Pont avaient peine à se défendre contre les Triballes, les Gct(;s et les Scyllies ; mais du moins ces Barbares rencontrèrent une barrière du côté du sud dans la tyrannie qu'un disciple de Platon avait fondée h Iléraclée. Toutes les autres cités helléniques de l'Asie Mineure étaient soumises au roi des Perses et plus ou moins arbitrairement gouvernées et exploitées par ses satrapes, par des dynastes ou par des oligarques serviles. L'influence persique dominait également les riches îles de la côte ; la mer hellénique n'appartenait plus aux Hellènes. La paix d'Antalcidas avait remis entre les mains du Grand-Roi et de ses satrapes un levier puissant pour désorganiser de plus en plus la race grecque en entretenant avec soin les discordes qui régnaient entre les principaux États, et, tandis que toutes les grandes questions politiques étaient tranchées en Grèce par les « ordres » du Grand-Roi, ils pouvaient attirer près d'eux autant de troupes helléniques bien disciplinées qu'il leur semblait nécessaire.
L'idée d'une lutte nationale contre la Perse n'avait jamais cessé de hanter l'imagination grecque : c'était pour les Hellènes ce que fut, des siècles durant, pour la chrétienté occidentale la lutte contre les infidèles. Sparte elle-même avait cherché, du iTioins pendant un certain temps, à cacher sous ce masque son avidité et sa passion de dominer; Jason de Phères avait vu dans cette guerre nationale à laquelle il se préparait la justification de la tyrannie qu'il avait fondée. Plus l'impuissance et la désorganisation intérieure de Timmense empire oriental devenait évidente, plus il semblait devoir être facile et lucratif de l'anéantir, et plus aussi l'attente, l'idée que cet événement devait et pouvait s'accomplir était devenue générale et assurée. Libre à Platon et à son école de continuer leurs efforts pour trouver et pour réaliser l'Etat idéal ; Isocrate, qui avait une influence bien plus grande et bien plus populaire, en revenait sans cesse à ce point, qu'il fallait commencer la guerre
I, \] l'iiulade et la perse 33
contre les Perses. CiCtte entreprise, disait-il, serait plutôt un cortège de fête qu'une expédition de guerre; comment pouvait-on sui)porter Toutrage que ces Barbares infligeaient aux Hellènes en voulant être les gardiens de la paix en Grèce, lorsque la Grèce était elle-même en état d'accomplir de ces exploits qui valent la peine qu'on prie les dieux à ce sujet? Et Aristote ajoute : les Hellènes pourraient commander au monde s'ils étaient réunis en un seul Etat.
L'une et Tautre pensée s'offrait d'elle-même : il était tout aussi naturel de considérer ces deux choses, l'unification de l'Hellade et la guerre contre les Perses, comme une même œuvre, et de ne pas attendre pour entreprendre l'une que l'autre fût achevée. Mais comment réaliser de telles pensées?
Philippe, roi de Macédoine, l'entreprit. Il y était, pourrait-on dire, obligé, car c'était le seul moyen qui lui fût offert de restaurer et d'affermir le trône ébranlé de sa race. La politique d'Athènes, de Sparte, d'Olynthe, de Thèbes, des potentats de Thessalie, avait toujours entretenu la discorde au sein de la famille royale ; toujours elle avait soutenu lesusurpations de quelques seigneurs du pays, et poussé les Barbares à des incursions et à des brigandages sur les frontières de la Macédoine. Tous ces ennemis n'ayant d'autres titres pour agir ainsi que la faiblesse du royaume macédonien, il ne fallait à ce royaume qu'une force suffisante pour faire prévaloir contre eux son droit : le jour où il l'aurait, ils seraient mal venus à réclamer des Macédoniens plus d'égards et de ménagements qu'ils n'en avaient mis eux-mêmes pendant si longtemps à lui nuire.
Les succès de Philippe ont pour base le fondement solide qu'il entreprit de donner à sa puissance, le mouvement méthodique et sûr de la politique qu'il opposa à la politique des États helléniques, celle-ci tantôt précipitée et tantôt endormie, se trompant toujours sur les moyens et sur le but ; avant tout^ ces succès sont fondés sur l'unité, le secret, la promptitude et l'esprit de suite qui présidait à ses entreprises, de sorte que ceux qu'elles devaient atteindre les tenaient pour impossibles jusqu'au moment où ils ne pouvaient plus s'y opposer ni y échapper. Le meurtre d'Alexandre avait plongé I 3
34 IMIlI.IITi; I)K MACÉDOINK [I, 1
IcN TliessalicMis dans h; désordre ; la giiorrc Sociale occupnit litiitf r;illenlioii des Alliénicns; les Tliéhains ne pensaient qu'à la guerre Sacrée, qui devait réduire les Pliocidiens à Tobéissance ; les Spartiates s'ellorçaient de recouvrer quelque intluence dans le Péloponnèse. Philippe profila de ces circonstances : il étendit si UVm ses frontières au sud et h l'est, qu'il s'ouvrit, par Aniphipolis, le passade de la Thrace; par les contrées montagneuses du Pangieon, celui de ses mines d'or; })ar les côtes macédoniennes, celui du golfe Tlierniaïque et l'entrée de la mer; enfin avecMéthone, celui de laïhessalie. Les Thessaliens, menacés d'une ruine totale par les Pliocidiens, appelèrent alors Philippe pour leur porter secours; il y alla. Toutefois sa situation était difficile en face des forces habilement conduites des violateurs du temple; mais, soutenu par un renfort qui lui vint, il les rejeta en arrière. Il était à l'entrée des Thermopyles.il plaça une garnison macédonienne à Pagase, et se trouva ainsi maître des ports de la Thessalieet du chemin de l'Eubée. Alors les Athéniens ouvrirent les yeux et, sous la conduite de Démosthène, commencèrent la guerre contre la puissance qui semblait vouloir étendre la main sur l'Hellade pour la dominer.
Personne ne doutera du patriotisme de Démosthène ni de son zèle pour l'honneur et la puissance d'Athènes ; c'est à bon droit qu'on l'admire comme étant le plus grand orateur de tous les temps : mais fut-il également grand comme homme d'État? fut-il véritablement l'homme de la politique nationale en Grèce? C'est là une question bien différente. Si, dans cette lutte, la victoire se fût déclarée contre les Macédoniens, quel eût été le sort réservé à la Grèce dans l'avenir? Une restauration de la puissance attique, telle qu'elle venait d'être brisée pour la seconde fois, était ce qu'on pouvait espérer de mieux, ou bien une puissance fédérative fondée sur l'autonomie de ceux qui en faisaient partie, et qui n'eût osé faire front aux Barbares ni au nord, ni à l'est, pas plus qu'elle n'eût été capable d'attirer à elle et de protéger l'hellénisme qui périssait . dans l'Ouest ; ou bien encore une domination attique s'étendant sur des territoires soumis, telle qu'était déjà à cette époque la forme mêlée de clérouchies sous laquelle l'AÎtiquepos^
I» 1] DÉMOSTHÊNE ET PHILIPPE 35
sédait Samos, Lcmnos, Imbros et Scyros, ou la forme moins rigoureuse sous laquelle Ténédos, Proconnesos, la Chersonèse et Dclos lui appartenaient. Plus les Athéniens auraient augmenté leur puissance et plus ils auraient rencontré dans les Etats rivaux de jalousie haineuse, d'opposition violente ; ils n'auraient fait qu'augmenter le nombre des déchirements et des divisions déjà si profondément ulcérées du monde hellénique: pour se soutenir, ils auraient appelé à leur secom's quiconque aurait pu les aider; les Perses eux-mêmes, les Barbares de ïhrace et d'Illyrie eussent été les bienvenus. Ou bien Athènes voulait-elle seulement écarter les incalculables changements dont la puissance macédonienne menaçait la Grèce, et maintenir les choses telles qu'elles étaient? Mais elles étaient aussi tristes, aussi honteuses que possible, et la situation devenait plus intenable, plus voisine des explosions à mesure qu'on persévérait plus longtemps dans l'incohérence et l'atrophie d'une existence mesquine dans laquelle le monde hellénique mourait chaque jour en détail. Était-ce au nom de la liberté, de l'autonomie, de la civilisation grecque, de l'honneur national que les patriotes athéniens pouvaient croire ou seulement prétexter qu'ils engageaient la lutte contre Philippe? Mais aucun de ces biens n'aurait été assuré par la victoire d'Athènes, ni par la restauration de la puissance du peuple athénien sur des confédérés ou sur des contrées soumises, ni par cette démocratie décrépite qui s'usait à entretenir ses sycophantes, ses démagogues et ses mercenaires. L'erreur de Démosthène fait honneur peut-être à son cœur, mais à coup sur elle en fait peu à son intelligence, car il se trompait lorsqu'il croyait qu'avec cette bourgeoisie d'Athènes devenue bavarde, sans goût pour les armes et vulgaire en ses appétits, il aurait pu s'élever à une haute politique ou mener à bien une guerre longue et difficile, lors même que la force de sa parole l'aurait enthousiasmée pour de brillants projets^ lors même qu'il aurait pu la galvaniser pour un instant et la faire agir. Il se trompait encore davantage lorsqu'il croyait qu'au moyen de ligues avec Thèbes, MégalopoHs, Argos ou n'importe quels autres Etats, rapprochés tant bien que mal au moment du danger, il pourrait dompter la puissance grandis-
36 DK.MOSTlIliNi: KT IMIII.III'i; [|, 1
sanU* (le IMiili|»[>(' ; dv, INiilippc (jiii, l).*illii iiiiu fois, serait aussilôl n'vemi «ivcc dos fonuîS ihiux luis ]>liis graïuk'S, tandis (hk.' les lignes helléniquos se débaiidalLMit à la pniiniiîrc défaite;. Déinostlicne dcVait comprendre quel désavanlnge il avait à ne pas ètrt; Iiii-nième riioinme de guerre rai)abl(' d'exécuter les projets guerriers qu'il recommandait, au lieu qu'il était obligé de les confier — et avec eux le sort de l'Etat — à des généraux comme TopiniAtreCliarès ou le viveur Charidème, attendu (jue ceux-là au moins savaient s'y prendre avec les mercenaires et leur fournir la u pâtée » nécessaire. Il devait bien savoir que, dans Athènes même, dès qu'il y aurait acquis quelque influence, les riches, les lâches, les égoïstes seraient tous contre lui, et qu'appuyés sur eux, ses ennemis personnels emploieraient toutes les chicanes, toutes les bévues de la constitution pour contrecarrer ses plans, dont un grand homme de TAttique nous peint la valeur, après la bataille de Chéronée, en ces termes amers : « Nous étions perdus, si nous n'avions perdu ! »
Il est nécessaire à l'intelligence des événements qui suivirent cette grande catastrophe d'esquisser dans ses traits principaux la lutte entre Athènes et les Macédoniens, lutte qui se termina par cette sanglante journée.
Le grand rôle politique de Démosthène commença lorsque les succès de Philippe contre les Phocidiens, son influence sur les factions de l'Eubée et sa marche sur Amphipolis révélèrent le développement de sa puissance, qui surpassait tout ce que la politique hellénique avait pu supposer jusqu'à ce jour. Les Athéniens, en mettant une garnison aux Thermopyles après les premiers succès de Philippe contre les Phocidiens (3o2), laissèrent aussitôt voir le fond de leur pensée et montrèrent à leur adversaire la voie qu'il devait suivre. Ils avaient encore leur flotte, et par là une supériorité sur mer telle que, pour écraser la flotte naissante des Macédoniens, il ne leur eût fallu qu'un peu de rapidité et de décision. Les Athéniens étaient les ennemis les plus dangereux que Philippe pouvait craindre en Grèce : il fallait les isoler et les abattre par des coups rapidement portés.
Quatre années auparavant, Olynthe, à la tête des cités chalcidiques de nouveau confédérées, s'était unie contre les
I, i] GUERRE d'oLYNTHE 37
Athéniens avec Philippe, alors que Ton comhattait encore pour la possession d'Amphipolis : il s'était emparé en personne dePotidée, que défendait une garnison de clérouques athéniens; les Olynthiens aussi s'y étaient pris avec assez d'adresse pour tirer avantage de celui qu'ils redoutaient déjà. Toutefois, à la suite du premier succès de Philippe contre les Phocidiens, ils envoyèrent des ambassadeurs à Athènes pour traiter d'une alliance. Mais, comme ils avaient pris sous leur protection un prétendant au trône de Macédoine qui s'était enfui et qu'ils se refusaient à le livrer, Philippe saisit cette occasion pour commencer la lutte contre eux. Malgré le secours qu'Athènes lui envoya, la ligue chalcidique fut vaincue, Olynthe détruite et les autres villes confédérées réunies au territoire macédonien (348).
En même temps, les Athéniens avaient entrepris inutilement une expédition contre l'Eubée. Les tyrans de chacune des villes de cette île étaient attachés pour la plupart à Philippe; ce dernier avait parla une position qui menaçait le flanc de l'Attique. En s'éloignant d'Olynthe, il tourna ses armes pour la troisième fois contre Kersohlepte, roi de Thrace, qui, poussé par les Athéniens, avait soutenu Olynthe. Déjà la flotte macédonienne était en état d'exercer ses pillages sur les îles athéniennes de Lemnos, d'Imbros et de Scyros, et de saisir les bâtiments marchands d'Athènes : la Pamlos elle-même, une des trirèmes sacrées d'Athènes, avait été capturée sur la côte de Marathon et conduite en Macédoine comme un trophée. D'un autre côté, Thèbes, pressée avec la dernière vigueur par les Phocidiens, implorait l'assistance de PhiHppe et l'invitait à occuper le passage des Thermopyles. Afin d'éviter que les choses prissent une si fâcheuse tournure, Athènes s'offrit pour négocier la paix. Philippe fit traîner les négociations; Athènes, pour couvrir les Thermopyles etl Hellespont, exigeait que les Phocidiens, Kersohlepte, les violateurs du temple et les Barbares fussent compris dans la paix, mais à la fin elle se montra prête à traiter, même sans ces conditions (346). On voit par là combien Philippe avait gagné et Athènes perdu d'autorité. La dernière crise de la guerre Sacrée, qui se dénouait dans le même temps, aggrava encore la situation.
38 I'^ GTIKHRK DK IMIOCIDK [I, \
Îj(^s ]Mui('i(li<Mis occiipîliciil (îiicore les Tlii'rmopyhîs et les deux villes de IJéolie délachées d(î Thël)es, Orcliomène ot Coronéc; le Trésor du tem[)le de Delphes s'épuisait rapidement, mais ils comptaient sur Athènes, et le roi de Sjjarle, Archidamos, vint à leur secours avec mille hoplites. l*liili[)pe, en Taisant espérer aux Spartiates qu'il laisserait lomher entre leurs mains le sanctuaire de Delphes, ohlint (ju'ils retournassent dans leur patrie, et le général des Phocidiens, pour se retirer librement avec ses huit mille mercenaires, consentit à abandonner les Thermopyles aux Macédoniens, au moment où le peuple d'Athènes acceptait la paix à tout prix. Philippe entra en Béotie ; Orchomène et Coronée se soumirent, et Thèbes s'estima heureuse d'obtenir du roi de Macédoine la restitution de ces deux villes. De concert avec les Thébains et lesïhessaliens, Philippe convoqua le conseil des Amphictyons, mais Athènes ne s'y fit point représenter. On y discuta sur le sort des Phocidiens : ils furent exclus de la ligue sacrée, leurs vingt-deux villes furent dissoutes et les murailles en furent détruites; ceux qui s'étaient retirés avec les mercenaires furent maudits comme violateurs du temple et leur tête mise à prix ; c'est à peine si Texécution de tous les hommes de ce pays capables de porter les armes, proposée par les Œtéens, put être écartée. Par une autre décision des Amphictyons, la voix des Phocidiens fut transférée à Philippe, aux mains de qui on remit également la présidence des fêtes pythiques et la protection du sanctuaire de Delphes.
C'est ainsi qu'il fut mis à la tète de cette ligue sacrée qui, par les événements récents, avait acquis une importance politique qu'elle n'avait jamais eue jusque-là. Athènes, qui hésitait à reconnaître et les résolutions prises et les droits conférés à Philippe, fut la première à en ressentir les effets. Une ambassade amphictyonique fut envoyée à Athènes pour exiger un acquiescement exprès. En cas de refus, la ville devait être mise au ban de la nation, et les forces de Philippe devaient immédiatement exécuter la sentence. Démosthène lui-même conseilla d'éviter une guerre Sacrée.
Dès lors, la politique de Philippe s'avança d'un pas plus assuré. Il avait déjà sous sa main le royaume d'Epire; l'espé-
I, 1] PHILIPPE ET l'amPEICTYONIE 39
rance d'une guerre commune contre Sparte lui amena les villes du Péloponnèse; à Élis, à Sicyone, à Mégare, en Arcadie, en Messénie, à Argos, le pouvoir était aux mains de ses partisans. Il s'établit alors solidement en Acarnanie, fit alliance avec les Etoliens et leur donna Naupacte qu'ils désiraient. Sur terre, la puissance des Athéniens était renversée et comme paralysée, mais la mer leur restait ; leur flotte leur assurait, avec la Chersonëse, rilellespont et la^Propontide. C'est là que Philippe devait chercher à les rencontrer. Tandis qu'il réitérait les assurances de son amitié et de ses sentiments pacifiques, il se jeta de nouveau sur Kersoblepte et sur les petits princes de Thrace ses alliés, soumit le pays sur les deux rives de THèbre, garantit sa conquête par une ligne de villes qu'il fonda dans l'intérieur des terres, et les cités helléniques du Pont, jusqu'à Odessos, se liguèrent alors volontiers avec lui. L'impression produite par ses succès fut si vive que le roi des Gètes, qui occupaient le bas Danube^ demanda son amitié et lui envoya sa fille en mariage .
Les adversaires que Philippe avait en Grèce ne furent pas moins effrayés. Les Athéniens exigeaient le rétablissement des princes de Thrace qui étaient leurs alliés, et, pour protéger la Chersonèse, ils y envoyèrent des clérouques. La ville de Cardia refusant de les recevoir, Philippe proposa de soumettre les questions pendantes à un tribunal arbitral; mais Athènes refusa, et, comme les stratèges attiques assaillirent et détruisirent les places déjà macédoniennes situées sur la Propontide, il sortit de tout cela une nouvelle guerre.
Philippe avait fait alliance avec Byzance, Périnthe et autres cités qui s'étaient affranchies d'Athènes dans la guerre Sociale, et, en vertu de ces alliances, il avait demandé leur concours dans la guerre contre les Thraces ; mais ces villes, qui craignaient sa puissance croissante, le lui avaient refusé. Athènes leur offrit une alliance et des secours. Déjà cette cité lui avait aliéné la plupart des villes de l'Eubée ; déjà elle avait fait alliance avec Corinthe, les Acarnaniens, Mégare, l'Achaïe, Corcyre, et renoué avec Rhodes et Cos. A la cour de Suse, elle fit ressortir les dangers dont la puissance toujours grandissante de Philippe menaçait le royaume des Perses. Le stra-
40 PIIII.IPPK r.ONTRK I'l':niNTIIK F/r hyzanc.k |l, 1
li*i;o aLli(jn(! vu (Ihcrsoni^sc iva'uI (lt!s subsides de la I^(;rs(;, vl le zM«' du peuple alliénieii ijourle salul de la liberté hellénique s'aeerul de jour eu jour.
IMiilijjpe, après sa vicloire sur les Tiiraces, tourna ses armes contre Périnlhe et contre Kyzance, qui était la clef du Pont; ces villes tombèrent, et la puissance d'Athènes fut atteinte à sa racine. A rultimatuni de lMiilijq)e, les Athéniens répondirent en déclarant qu'il avait violé la paix jurée ; ils envoyèrent à Byzance la Hotte ([u'ils avaient promise, et cette ville reçut encore des secours de Rhodes, de Cos et de Chios, ses alliées ; les satrapes les plus voisins se hâtèrent de soutenir Périnthe et envoyèrent des troupes aux Thraces : Philippe dut céder.
Il se porta contre les Scythes. Atéas, roi de ces peuples en deçà des bouches du Danube, était un voisin redoutable pour les établissements que le roi de Macédoine avait fondés sur les bords de FHèbre ; Philippe le battit, puis revint dans son pays en traversant le territoire des Triballes. Ceux-ci, voisins souvent incommodes des frontières macédoniennes, devaient apprendre aussi à craindre sa puissance. Il importait à Philippe d'assurer ses derrières, pour pouvoir porter à Athènes le coup décisif.
Les Athéniens lui en offrirent eux-mêmes l'occasion. Ils venaient de renouveler dans le temple de Delphes l'offrande qu'ils avaient faite jadis pour la bataille de Platée, et ils y avaient mis cette inscription : « Provenant du butin enlevé aux Perses et aux Béotiens réunis pour combattre les Hellènes ». Les Locriens d'Amphissa, à l'instigation des Thébains, élevèrent des plaintes à ce sujet dans l'assemblée des Amphictyons ; ils demandaient une forte amende: l'ambassadeur attique, Eschine, leur répondit par le reproche d'avoir labouré le sol consacré de Delphes, et il échauffa tellement les membres de l'assemblée qu'ils décidèrent de châtier incontinent ces violateurs du temple ; mais les paysans d'Amphissa repoussèrent les Amphictyons et les habitants de Delphes qui les avaient accompagnés. Après un tel outrage, on résolut de réunir une assemblée extraordinaire des Amphictyons, chargée de prendre les mesures nécessaires pour punir ce forfait.