‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 4 sur 231 · DU TRADUCTEUR VU · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR VU

l'histoire de !'« hellénisme», c'est-à-dire de la civilisation grecque débordant sur le monde, commence et ne lui permet pas de regretter le passé. Le passé, une t'ois qu'il a enfanté le présent, qui lui même est gros de l'avenir, n'est plus qu'une chose caduque etmorle; dans ce monde où le travail incessant de la vie élabore sans cesse des organismes nouveaux avec la substance de ceux qui ont achevé leur évolution, où rien ne dure et rien ne se recommence, il n'est ni possible ni désirable que ce qui est usé se perpétue et fasse obstacle à Téclosion des germes qui portent en eux Tavenir. L'assemblage bigarré de constitutions politiques qu'on appelait la Grèce a fait son temps : les forces qui s'agitent au milieu de ces ruines vont s'user sur place dans une fermentation malsaine, si on ne leur ouvre h temps un large champ d'expériences et si on ne leur assigne une tâche nouvelle.

C'est la main puissante d'Alexandre qui opère cette dérivation salutaire et qui, mélangeant avec art des peuples et des mœurs hétérogènes, fonde sur de larges assises la civilisation « hellénistique ». Sans doute, sous son impulsion fiévreuse, le progrès prend une allure précipitée, et la fin prématurée du conquérant compromet un instant le succès de cette gigantesque opération ; mais l'œuvre est faite de main d'ouvrier : elle durera en dépit des secousses violentes, des conflits, des intrigues souvent mesquines et toujours meurtrières qui remplissent l'histoire des successeurs d'Alexandre. Une fois tout ce bruit apaisé, on s'aperçoit que, si l'empire unitaire d'Alexandre est tombé avec lui, le mouvement imprimé par lui ne s'est pas arrêté. Les peuples ne retournent point à leurs habitudes premières : ils sont groupés maintenant en royaumes u hellénistiques », et leur évolution historique gravite autour du foyer lumineux de la civihsation jadis grecque, maintenant gréco-orientale. L'hellénisme peut même survivre et il survit aux royautés fondées par les héritiers d'Alexandre :

Le nouvel élément introduit par les Macédoniens et Grecs dans la vie des peuples y est entré si profondément, qu'il survit à son existence politique. A l'état de culture et de mode, de philosophie et de libre-pensée, de science et de superstition, il subsiste et finit par dominer le monde romain lui-même. 11 survit au paganisme athée qu'il s'était fait par voie de théocrasic, pour élaborer le christianisme naissant en le faisant passer par des disputes sans fin sur le dogme et par fhérésie. Enfin, ne conservant plus de vivant que la langue, il erre des siècles durant comme un fantôme, et disparaît ensuite tout à fait dans l'Orient moderne et le mahométisme ^ .

\) Préface des Successeurs d' Alexandre flrc édition. 1836).

VIfT AVANT-I'HOI»nS

On le voit, ce n'est ni h un'médiocrc penseur, ni h une mc'idiocro entreprise que nous avons affaire. M. .1. 0. Droysen se proposait moins d'écrire l'histoire delà Grèce sous les diverses dominations qu'elle a subies que l'histoire de sa civilisation, de son génie atîissant, en dehors d'elle et presque sans elle, sur des peuples qui subissent son influence et se transforment en s'imprégnant de ses idées '.

Dans le plan primitif, VJIistoire d'Alexandre le Grand n'était que la préface de l'œuvre, et V Histoire de V Hellénisme ne commençait qu'avec les successeurs d'Alexandre, au moment où la combinaison de l'âme hellénique avec le corps énorme que venait d'ébaucher une conquête rapide était définitivement opérée. On peut juger, par l'étendue de cette préface, des gigantesques proportions que rhistorien entendait donner à son œuvre. Il ne nous appartient pas de rechercher ici pourquoi l'auteur a délaissé ce qu'il appelait en 183G la « tâche de sa vie ». Peut-être a-t-il reculé devant les difficultés d'une synthèse si vaste, qui devait embrasser un laps de vingt siècles et trouver le lien logique de tant d'événements disparates; peut-être a-t-il jugé à propos de ne pas s'attarder si loin du monde vivant et de rentrer, par la pensée ou même par l'action, dans un courant historique qui n'eût pas encore épuisé la série de ses effets.

Distrait par d'autres préoccupations et absorbé par d'autres travaux moins étrangers à son temps et à son pays -, M. Droy-

1) C'est pour cette raifion qu'il a donné d'abord à son livre et qu'il a maintenu depuis le litre d'Hisfohe de l'HpUénismp. Ce titre, il faut le dire, a besoin d'un commentaire pour être compris, ce qui ne laisse pas que d'être un défaut. Le mot hel/pnis7neest susceptible de plus d'une interprétation. Parexemple. M E. Egger a fuit l'histoire de V Hellénisme en Fiance, c'tst-à-dire des études de langue et littérature grecques dans notre pays, et le mot est régulièrement formé, puisqu'il s'agit de rtielléni-^me des «hellénistes ».Si l'on s'en sert pour désigner le génie, lesprit grec, il paraît plus naturel de le réserver, comme le fait G rote, pour le génie grec non aduliéré, étudié chez lui, dans l.s limites de son domaine propre. L'hellénisme de Grote, — et l'historien anglais a soin d'en avertir, — est presque l'opposé de ce qu'entend par là M. Droysen.

2) La biographie de M. J. G. Droysen se diviserait aisément en trois périodes. Dans la première (180S-1840), M. Droysen (né à Treptow, élevé au gymnase de Stetlin, « habilité >> à l'Université de Berlin avec sa thèse : De LagMa7-iim regno Ptolcrnaeo VI Philovietore rege\i%\\Y, ss-t tout à l'antiquité. Il donne coup sur coup sa traduction d'Eschyle (1832), sa traduction d'Aridophane '1S35-183S), et entre temps V Histoire d Alexandre le Grand (1833). avec une dédicace humoristique à G. Friedlaender. Les deux volumes de l'Histoire de l'Hellénisme parurent à quelques années de là avec des titres spéciaux. Les Successeurs d'Alexandre (1836j et la Formation du système des États liellénistiques (1813). Nommé d'abord professeur extraordinaire à l'Université de Bei-lin (183S), l'auteur obtint une chaire d'histoire à l'Université de Kiel (1840). Là, dans ce milieu échauffé par le conflit incessant de dfux nationalités hos-

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sen, qui n'avait pas vingt-cinq ans quand il publiait Yllistoire d^ Alexandre (1833), a laissé passer près d'un demi-siècle sur l'œuvre de sa précoce et virile jeunesse. Il y est revenu dans ces dernières années, non pour l'achever, mais pour la reviser. 11 a éliminé du texte tout ce qui avait vieilli, tout ce que son goût devenu plus sévère avait condamné, pour élargir, au contraire, la place faite dans les notes à la critique des sources et aux informations supplémentaires. En même temps, le plan primitif de l'ouvrage étant abandonné, V Histoire d' Alexandre a cessé d^être une sorte d'Introduction ou Étude préparatoire pour devenir le premier volume de V Histoire de VHellénisme^ ordonnée maintenant, à la façon d'une trilogie antique, en Histoire d'Alexandre, des Diadoques (A'.ac:yo'.) ou Successeurs immédiats d'Alexandre, des Épigones ou seconde génération des successeurs d'Alexandre. • C'est l'ouvrage ainsi amené à sa forme définitive qu'il convient d'étudier d'un peu plus près.

Il y a toujours entre le tempérament d'un auteur et le sujet qu'il s'est librement choisi une affinité plus ou moins marquée, plus ou moins consciente, mais qui se retrouve à l'analyse. Cela est vrai surtout des travaux historiques. La curiosité désintéressée, qui implique déjà une sorte d'indifférence et de scepticisme, n'est pas l'âme des grandes entreprises : quand eUe n'est point

tiles, M. Droyseii tourua ses préoccupations du côté de l'histoire moderne, et mit son enseignement au service de l'idée germanique. Il a publié ses Vorlesungpn ùbcr die Geschichte der Freiheitshiege [2 \o\. Kiel. 1846). C'est lui qui rédigea en 1846 la Kielev Jf/;r.ç5e, protestant contre l'incorporation des duchés de Schleswig-Holstein au royaume de Danemark, On sentait venir Forage qui éclata en 18 i8. Le gouveruemeut provisoire des Duchés (constitué le 24 mars 1848; envoya M. Droysen à !'« Assemblée préparatoire » de Francfort, pour demander que le ScUleswiget le Holstein fussent représentés à l'Assemblée constituante. Élu député. M. Droysen siégea a Francfort, et fit partie du Comité de rédaction chargé d'élaborer la Constitution de l'empire germanique. On sait comment la Prusse imposa silence même à ceux qui lui < if rai eut l'empire. Professeur' à l'Université d'Icna en 1S51, à l'Uuiversité de Berlin depuis 1859, M. Droysen préluda par la publication d'une biographie significative {Ltben des Feldmorschalls Grafen York von Wartenburg, 2 vol. Berlin, lSol-1852) à son grand ouvrage, la Geschichte der Preussischen Pjliiik o part, en 13 vol. Berlin, 1835-1881), poursuivie jusqu'à la fin du règne de Frédéric je Grand. Depuis. M. Droysen est revenu spontanément à l'autiquité; ses dernières productions, articles publiés dans des Revues ou dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de Berlin, sont des études sur divers points d'histoire ancienne.

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aiguillonnrie par iino passion plus vivant*;, (Olo se salislait vite ou se cont(3nlo des résultats précédommcnt acquis. Un esprit doué de quelque initiative cherche nécessairement, quand il aborde les études historiques, h vérifier au contact des faits des idées préconçues, et chacun choisit le terrain sur lequel il lui semble que l'expérience se fera plus complète et plus décisive. A ce point de vue, la carrière scientifique de M. Droysen, en dépit de la diversité des sujets auxquels il a appliqué ses puissantes facultés, offre une unité remarquable.

Fils d'un pasteur poméranien, c'est-à-dire issu d'une race qu'un ancien eût appe\ée djDni^n geniis et marqué dès l'enfance parle génie austère des traditions bibliques, M. Droysen s'est occupé tout d'abord du poète le plus mystique et le plus fataliste qu'ait produit l'antiquité. II donna en 1832 une traduction d'Eschyle fort appréciée. C'était évidemment pour lui plus qu'un exercice de style et une distraction littéraire. Peut-être retrouverait-on çà et là dans Vllisloire cV Alexandre, qui est une sorte de tragédie historique, comme des reflets de la pensée d'Eschyle, le goût des idées fixes, incarnées dans des caractères tout d'une pièce, la préoccupation des catastrophes grandioses et soudaines, et surtout l'habitude de faire peser sur le présent le passé et l'avenir, la tendance à retrouver partout l'action d'une volonté supérieure qui achemine vers un but marqué à l'avance le cours des événements MMais l'influence — d'ailleurs problématique — d'Eschyle ne put que s'ajouter à une attraction autrement puissante, à laquelle M. Droysen céda d'autant plus aisément qu'elle le portait du côté 011 il voulait aller.

Hegel venait de mourir dans tout l'éclat de sa renommée ; sa doctrine paraissait avoir enfin saisi sous le flux incessant des phénomènes l'absolu, la substance même des choses, et fourni des destinées du monde une explication dont toutes les sciences,

1) Voici des pensées qui n'eût point désavouées Eschyle. Parlant de la grandeur d'Alexandre expiée par l'extinction de sa race, M. Droysen ajoute : H C'est une lourde et émoiiTante fatalité qui, pas à pas et avec une froide lo- ". gique, achemine la dynastie royale au-devant d'une ruine inévitable, et la fait "■ devenir coupable, «^;2 (/?/^, égarée, trébuchante et appelant sur elle les repré- « sailles, elle rencontre plus sûrement sa perte » [Hist. des Suce, d Alexandre. II. 1). — Plus loin, à propos de la mort d'Ohniipias : « C'est un spectacle « émouvant que de voir la grandeurauxprisesavec la grandeur et succomber: u mais, quand les géants d'une grande époque, emportés de faute en faute par " la folie des passions déchaînées, se trouvent enlacés et renversés par une H astuce patiente qui les guette, afin qu'xme race plus petite, accomplissant « l'arrêt divin, se partage leurs dépouilles et se pavane sous leur parure, alors « on dirait que la destinée se joue de la grandeur et de sa chute. »

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et l'histoire en particulier, allaient confirmer la vérité. L'enthousiasme excité en Allemagne par la philosophie nouvelle n'avait point encore à compter avec Tantagonisme des méthodes expérimentales, avec la concurrence des sciences positives, qui ont fini par décourager l'idéalisme d'abord si confiant. C'était l'époque des illusions. On eût dit que Hegel avait ibndé une sorte d'empire intellectuel, en dehors duquel il n'y avait plus que des Barbares, et l'on ne jugeait pas en équilibre un esprit qui n'eût pas su balancer sa pensée entre la thèse et l'antithèse.

On s'étonnerait de rencontrer ici un exposé du système de Hegel : je n'en prendrai que la partie applicable à l'histoire, celle que Al. Droysen a appliquée, à mon sens, aux études historiques d'où est sortie V Histoire de l' Hellénisme.

La philosophie de Hegel est sinon le dernier, du moins le plus puissant effort tenté par la métaphysique allemande pour briser le cercle, trop étroit à son gré, où nous enferme l'expérience, et pour passer du relatif à l'absolu. Kant, prenant pour objet de ses patientes investigations la raison elle-même, que Descartes croyait infaillible, avait montré que la logique, appuyée sur ses axiomes, aboutit de toutes parts à des contradictions ou « antinomies » insolubles, dès qu'elle suppose réel l'objet des concepts sur lesquels elle opère. Elle est obligée d'affirmer que le monde a des limites dans l'espace et le temps et qu'il n'en a pas; qu'il est composé de parties simples et qu'il n'existe pas de parties simples ; qu'il n'y a point d'effet sans cause, et qu'il y a à la série des effets une impulsion initiale qui n'a pas de cause. Le seul moyen^ suivant Kant, de résoudre ces antinomies, c'est d'admettre que les choses ne sont pas ce qu'elle paraissent être, que les lois de la pensée s'appUquentlégiLimementaux apparences oupAênomënes, mais que les réalités substantielles ou noumènes sont hors de leur portée. Le philosophe ne se résigne pas cependant à déclarer inconnaissable ce que la« raison théorique» ne peut connaître : la foi au devoir dote la raison, devenue « raison pratique », d'une sorte de seconde vue au moyen de laquelle elle aperçoit, derrière cet enchaînement rigoureux mais factice de nécessités logiques, le monde réel, fait de spontanéité et de liberté.

Le « criticisme » de Kant, en ébranlant le fondement même de la certitude rationnelle, produisit dans tous les esprits tournés vers la spéculation métaphysique une effervescence qui n'est point encore apaisée aujourd'hui. Les contradictions signalées dans la raison par le subtil dialecticien de Kœnigsberg parurent

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indéniables, mais la solution qu'il avait donnée au problème ne pouvait ôtrc considérée comme définitive. Séparer aussi violemment l'apparence de la réalité, scinder la raison en deux facultés hétérogènes, c'était se tirer d'un embarras l'ûcheux par un expédient plus fâcheux encore.

Disciples et adversaires de Kant s'clTorcèrentà l'envi de reconjîtituer l'unité de l'esprit humain, et de rendre à la raison le pouvoir de connaître les réalités substantielles. Fichte s'arrêta à l'idée que l'essence libre et consciente, le moly est identique avec le monde, qu'il le crée môme en se développant et peut, à plus forte raison, le connaître : Schelling arriva par un procédé inverse au même résultat. Nul ne trancha le nœud gordien avec plus de hardiesse que Hegel. Il déclara que, si la raison aboutit nécessairement à des contradictions, c'est que ces contradictions coexis tent en efl'et dans le réel. Non seulement l'affirmation et la négation ne s'excluent pas, mais elles se présupposent réciproquement dans l'absolu, et un être particulier a d'autant plus de réalité qu'il contient plus de contradictions combinées. La logique hégélienne, au rebours de la logique ordinaire, prend pour axiome primordial, pour formule de l'Être, l'identité des contraires. Le sujet qui pense et l'objet pensé, la Nature et l'homme, le corps et l'esprit, tout cela n'est qu'une même substance en transition perpétuelle d'un état à un autre, dont on peut dire également bien qu'elle est et qu'elle n'est pas, car elle devient sans cesse. Cette substance, Hegel l'appelle l'Idée ou Raison absolue, et elle « devient » ou acquiert une réalité de plus en plus haute en reformant perpétuellement la combinaison des contraires qui constitue le réel, ou, pour parler la langue de Hegel, en passant de la thèse et de Vanlithèse à la synthèse. Cette marche rythmique de l'Idée est aussi nécessaire que le progrès même qui l'entraine, sans recul ni défaillance, dans le sens d'une perfection poursuivie sans fin ni trêve.

Il n'y a pas d'utilité à dénombrer les rouages multiples, toujours groupés en raison ternaire, dont le jeu propage jusqu'aux manifestations infinitésimales de l'Être le rythme monotone de la thèse, antithèse et synthèse. Ce qui nous intéresse ici, c'est l'application du système à l'histoire.

Pour Hegel, l'histoire est l'évolution de l'Esprit rentrant en luimême, c'est-à-dire prenant une conscience de plus en plus nette de son unité et de son identité avec le monde. Cette évolution se poursuit en vertu d'une dialectique immanente, inéluctable, et,

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pour lui assigner un but, sinon un terme, Hegel aCiirme qu'elle tend à la réalisation du concept de liberté. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : il s'agit de la liberté de l'Idée, qui est la négation de la liberté individuelle. L'individu est porté par un instinct invincible à vouloir conserver sa personnalité; il oublie qu'il n'est qu'une maniCestation passagère de l'Idée, et que celle-ci a besoin de le supprimer pour continuer sa marche. Le premier devoir de l'individu, c'est de comprendre le peu qu'il pèse comme moment de la pensée universelle et de partager, s'il le peut, la prodigieuse indifférence qu'éprouve pour son sort l'Idée qui l'écrase ou, plus exactement, le résorbe. La vie individuelle ne doit servir qu'à développer la vie universelle : lui assigner un autre but, c'est se révolter, bien inutilement d'ailleurs, contre l'inéluctable évolution qui condamne chaque forme restreinte de l'Être à servir d'instrument et d'échelon à une forme plus large et plus haute.

Appliquée à l'humanité, dépositaire actuelle de l'Idée consciente, cette théorie aboutit à des conséquences inquiétantes. L'individu s'absorbe dans l'État, qui est sa véritable « substance », sa fin, son « dieu », au sens propre du mot. De même, lÉtat moins parfait est destiné à être absorbé par l'État plus rationnellement organisé, les races inférieures par les races supérieures. C'est là un progrès nécessaire, irrésistible, conforme à la logique immanente qui meut l'univers, et par conséquent à la justice, envisagée au point de vue de l'absolu. La force n'est que la manifestation vivante du droite, engendré lui-même par la liaison

1) Ua professeur de Gœttingeu, qui doit beaucoup à Hegul, a écrit là-dessuh uue page de tîère allure : « Noire dislinction du droit et de la force est-elle « bien exacte eu fait? N'y a-t-il pas, aujourd'hui même, de terraiu sur lequel '< ou les voit marcher la main dans la main? Nous avons déclaré la guerre à « la force dans la sphère étroite de la vie civile... mais la force, bannie des " humbles régions de la vie privée, s'est réfugiée sur les sommets où s'agite < l'histoire du monde. Lorsqu'un peuple opprimé s'affranchit de la tyrannie (' qui pèse sur lui ; lorsqu'un gouvernement rejette loin de lui le joug d'uue " con.-titutiou funeste, imposée dans un moment d'atonie par des masses <( ignorantes; lorsque l'épée du conquérant fait crouler un Etat vermoulu et (c taille des lois au peuple vaincu, — que répond notre théorie du droit et de « la force? Elle accepte le changement comme un fait accompli et sauveur. « En d'autres termes, elle ne peut se soustraire à l'aveu que la force, comme « telle, peut quand même détruire ou créer le droit. L'histoire, avec sa puis- '< sauce gigantesque, semblable à celle de la Nature, ne se laisse pas empri- '( sonner dans les toiles d'araignée d'une théorie ; sitôt qu'elle s'agite, elle en « brise d'un seul coup tous les fils, laissant à la théorie le soin de les renouer « pour le nouvel état du monde. Que conclure de là? Si aujourd'hui même « nous voyons encore la force créer le droit, quelle autre mère aurait-il eue à '< l'origine? » (R. von Jhering, V esprit dit droit romain^ irad. de Meulenaere,

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