I, 2] LA CONSTITUTION
qu'où s'étendait la puissance royale; cependant le grand nombre de dispositions nouvelles que le roi Archélaos établit pendant les dix dernières années de la guerre du Péloponnèse, et la réforme qu'opéra Pbilippe II dans les monnaies, dont jusqu'alors la valeur avait été très diverse, ainsi que l'organisation militaire complètement nouvelle qu'il établit, montrent que la royauté doit avoir eu des pouvoirs très étendus en fait de réglementation. Quant au droit, il était certainement fixé par la coutume^ et la tradition suppléait à l'absence de constitution K On peut bien dire que la royauté était aussi éloignée du despotisme asiatique que le peuple Tétait luimême de l'esclavage et d'une soumission servile ^; « les Macédoniens sont des hommes libres », dit un écrivain ancien ^, ils ne sont ni des pénestes, comme la masse du peuple en Thessalie, ni des hiloles comme en Laconie; c'est un peuple de paysans*, qui ont à coup sur et la propriété libre et héréditaire, et une constitution municipale avec assemblées et assises locales ^ Tous sont tenus au service militaire lorsque le roi convoque le ban. Même dans les temps moins reculés, l'armée n'est à proprement parler que le peuple entier, et on la convoque pour prendre des décisions et pour rendre la justice.
*) oO [3: a côloi. v6[jl(o MaxEÔovwv apxovxs; ôieTsXsaav (CalliSTHEN., ap. Ar- RIAN., IV, 4, 11).
-) Sans être restreinte dans ses attributions, comme à Sparte et en Épire (cf. ci-dessus, p. 72), la dynastie macédonienne gouverne paatAcxtoç, où T'jpavvixtb; (IsocRAT., Philipp.j § 175). Polybe cite encore un exemple de la liberté que les Macédoniens conservaient dans leurs rapports avec leurs rois et il ajoute : dy^o^j yàp àù Tr,v ToiauTr)v idriyoptav Maxeooveç upb; touç ^aaiXsïç (POLYB., V, 27^ 6).
3) £>,£û6spot àvôpeç (LuciAN., Dial. Mort., 14).
^) Bien que la dynastie se vante de son origine dorienne, il n'y a pas trace, soit dans le peuple soit dans la noblesse indigène, de tribus (çuXat) à la mode dorienne. En revanche, la division régionale est très accusée.
^) GY.oXùoç' OLÇiyj'i Tiç irapà Maxsooai TeTay^J-sv-/) £7r\ twv ôtxaaTY]p(wv r, Xs^tç xîîTai £v raiç sma-oXaî? 'AXsSâvôpou (Hesygh., s. V.). Quelque opinion que l'on ait des lettres d'Alexandre (dont l'authenticité a été récemment défendue par R. Haxsen, in Philologus, XXXIX [1880], p. 258-304), il est évident que même un faussaire a dû employer le mot propre. D'après Fick, le mot est régulièrement formé de la racine skaidh, signifiant séparer. Une deuxième glose fournie par Hésychius : -zayoï.yôyoï. • Maxeoov.xr, xtc àpyr,^ est inexplicable et probablement corrompue : le commencement rappelle le xaybç thessalien. Les monnaies des villes nous fournissent aussi quelques renseignements sur l'administration locale.
76 tk NOBLESSE fl, 2
Dans cette armée, on dislingue bien^nottement une noblesse nombreuse, connue sous le nom d'/iétœres (à-rarps'.), de compagnons d'armes, telle que nous la montrent déjà les cbants liomériques. C'est à peine si l'on peut considérer cette noblesse comme une aristocratie ' : elle ne se distinguait que par do plus grandes possessions, le souvenir de nobles aïeux et la faculté d'approcber de plus près la personne du roi, qui récompensait par des bonncurs et des présents la fidélité à son service ^ Les familles de noblesse princière elles-mêmes, qui avaient possédé précédemment une souveraineté indépendante dans le hautpayset qui, bien qu'elles eussent été forcées à la soumission par une royauté puissante, avaient néanmoins conservé la propriété de leur territoire, durent accepter pour elles et pour leur peuple le régime en vigueur dans le domaine royal. Cbez ce peuple de paysans et de nobles, il n'y avait point de grandes villes dans le sens que les Grecs attachaient à ce mot: celles qui s'élevaient sur la côte étaient des colonies helléniques et formaient des communes indépendantes, qui se sentaient en opposition avec les mœurs des régions de l'intérieur.
1) Le roi peut faire entrer même des étrangers dans les rangs de ses h'tseres (Arrian., I, 15, 6). Théopompe dit du roi Philippe II : ol éxaipot auToO ex TxôX)>tiov tÔtiwv auveppyrjxôxs; • oi [xàv yàp l\ auTr,; xr,? -/copa;, q\ 6è èx 0£TTa)>ca:, oc ôe èx ttjç a)>).r,ç 'E),),âooç, oùx àpt<7TÎvûr,v èEe'.XeyixIvoi (TheopOMP., fragm., 249). D'après le même auteur, les 800 hétœres de Philippe possédaient autant de terres que 10,000 Hellènes : par conséquent, il y avait encore en Macédoine de grandes propriétés comme on n'en rencontrait plus dans le monde hellénique, du moins en dedans des Thermopyles.
^) On trouve des renseignements instructifs sur la condition des bénéficiaires dans une inscription de Potidée, publiée par Duchesne et Bayet [Mémoire sur une mission au mont Athos, p. 70). Le roi Cassandre donne à Perdiccas, fils de Cœnos, tov à'ypov tov Iv t?) Sivâa xai -rbv tii\ TpaueÇoOvTC^ oOç èx)//;po'j-/r,(Tev no).c[xoxpcxTr,ç à iiâTnzoz a-jToO, etc., ainsi que tov evSTrapTtoXa), bv Trapà nTo).£[xa'!o"j eXaêevèvàpyupcw... xaSaTrep xa\ 'AÀé^avopo; £6a)X£vriT0AstJ.a:o> Tô) nTo)>e|xa:o'j. Ces biens se trouvaient évidemment sur le territoire des villes de la Chalcidique conquises par Philippe. Les autres dispositions de l'acte montrent que ces biens, primitivement lots de clérouques, sont sou mis à un autre régime que les uaxpixa: ; qu'ils doivent être confirmés au bénéficiaire par chaque nouveau roi, et qu'il faut des concessions spéciales pour qu'ils soient exempts de redevances et aliénables par vente ou échange au gré des possesseurs. On sait par Démosthène [De falsa leg., § 145) que les Athéniens Eschine et Philocrate avaient reçu de Philippe II des biens de cette nature, situés en Chalcidique et qui rapportaient 1/2 et 1 talent.
I, 2] ALEXANDRE i" (498-454 ?) 77
Vers le temps des guerres médiqiies, et en particulier sous Alexandre I"", «le Philhellène », comme l'appelle Pindare, il s'établit des rapports plus actifs entre la Macédoine et le monde grec. Déjà le père d'Alexandre avait offert un asile et des terres dans son royaume à Hippias, fils de Pisistrate, banni d'Athènes. Alexandre lui-même, qui dut suivre en Grèce Tarmée des Perses, fit tout son possible pour aider les Hellènes (que Ton songe à la bataille de Platée) ; il fut admis à concourir dans les jeux olympiques, après avoir prouvé qu'il descendait des Téménides d'Argos, et on reconnut par là qu'il était Hellène ^
Comme lui, ses successeurs immédiats - s'employèrent, avec plus ou moins d'adresse et de force, à mettre leur pays en contact direct avec la vie commerciale, politique et intellectuelle des Hellènes. La proximité des riches et commerçantes colonies de la Chalcidique, les relations nombreuses auxquelles elles donnaient lieu avec les principales puissances helléniques qui se disputaient leur possession et qui recherchaient ou craignaient Tintluence macédonienne, les luttes presque continuelles qui déchiraient la Grèce et qui forçaient un grand nombre d'hommes distingués à fuir leur patrie et à venir chercher la tranquillité et les honneurs à la riche cour de Pella, tout cela favorisait les progrès des Macédoniens.
Le règne d'Archélaos fut surtout important et heureux ; tandis que tout le reste de la Grèce était agité et déchiré par la guerre du Péloponnèse, la Macédoine, sous la conduite prudente de ce roi, fit de rapides progrès. Archélaos éleva des places fortes qui avaient manquéjusque-là au pays, construisit des routes, développa l'organisation militaire qui déjà avait été
*) Herodot., V, 22.
*) Je me sers de cette expression, parce que Perdiccas II n'a pas dû succéder immédiatement (en 454) à Alexandre le Philhellène (Pack, Die Entstehimg der makedon. Anagraphe, in Hermès, X, p. 282). On a déjà remarqué plus haut qu'Amyntas était probablement l'aîné des fils d'Alexandre : peut-èlre Perdiccas n*avait-il d'abord, comme Philippe, qu'une principauté particulière (ci-dessus, p. 73, 2). Perdiccas a dû l'écarter, comme il fit vers 431 pour Philippe (Thucyd., I, 57. 59). C'est pour faire rentrer le fils de Philippe en possession de l'héritage paternel {h Tr,v <^:l'.r,T,o-j r.pô-tpo^ o-j^av àpyr.v) que les Thraces font en 429 une expédition en Macédoine (Thucyd., Il/lOO, 3. DiODOR., XII, 50, 3).
78 AHcnÉLAOs (413-399) [I, 2
chanrliéo': « h toutpoiiil de vue, dil Tliucydidc, il lit plus jxmr lesMaccdonions que ses liiiiL pnklécessoiirs ». 11 fondadesjeux il la mode lielléni(|iie^ qui furent célébrés à Dion, non loin (lu tombeau d'Orpliée^ en Tbonneur de Zeus Olympien et des Muses^ avec exercices ^ymni(|ues et musicaux ". 8a cour, qui était le rendez-vous des poètes et arlist(3S en tout genre et le lieu de réunion de la noblesse macédonienne, servait d'exemple au peuple et guidait son développement progressif. Arcbélaos lui-même passait aux yeux de ses contemporains pour l'bomme le plus riche et le plus heureux du monde '.
Après lui, les dissensions intérieures reparurent plus violentes qu'auparavant, peut-être occasionnées ou attisées par une réaction contre les innovations de la royauté qui concentrait ses forces, et en même temps dirigées contre la civilisation et les nouvelles coutumes. Dans les circonstances présentes, ces tendances trouvaient des partisans dans les familles princières et dans une partie des hétœres, et la politique des Etats les plus influents de la Grèce les encourageait de son mieux, tandis que le peuple parait y être resté indifférent.
Déjà le prince des Lyncestes, Arrhabœos \ avait formé une ligue armée avec Sirrhas, prince des Elymiotes, contre le roi Archélaos, peut-être sous prétexte de venger l'héritier légitime qui avait été écarté du trône, peut-être en faveur d'Amyntas, fils d'Arrhidaios et petit-fils d'Amyntas, que Perdiccas avait supplanté et qui était le membre de la famille royale le plus rapproché du trône. Archélaos avait acheté la paix, en donnant sa fille aînée à Sirrhas d'Élymiotide et la plus jeune
1) xa\ TàXXa ôiexù(7|j-r,G-£ ta xe xatà tov 7c6>.e{xov tWo'.? xa\ otù.oiz xa\ tv) a).).r, napadxeuY) xpsîccrovt r, |u[j.7:avTc; àXXoi paciX-?,; oxtÙ) oi Tipb aùxoO YôvofjLSvot (Thucyd., II, 100, 2). Par conséquent, il organisa la cavalerie aussi bien que les corps d'hopliles.
2) Dio Chrys., II, 18.
3) [xaxccpiov £'ja)-/''av (Aristoph., Rtm., 85). Autres détails dans ^Elian., Var. Hïst., XIV, 17. 11, 21. Les poètes Agathon, Chœrilos, Euripide, le peintre Zeuxis étaient à sa cour : on dil que Platon était fort de ses amis (Athen., XÏ, p. 508, etc.).
*) 'Appâgato; est l'orthographe de l'inscription atlique (G. I. Attic.^ I. n» 42) .