LES ILLYRIENS ET LES TAULANTINS
les eaux do la Propontide rendaient impossible toule tentative des Perses pour passer en Thrace.
Cependant le besoin de faire sentir auxThraces, auxGëtes, aux Triballes et aux Illyrions la supériorité des forces macédoniennes se faisait vivement sentir : avant d'entreprendre la grande expédition contre TAsie, il fallait établir avec ces voisins une situation qui eût chance de durer. Ces peuplades qui environnaient la Macédoine de trois côtés, avaient été au temps de Philippe réduites en partie au rôle de sujettes, en partie à celui d'alliées corvéables des rois de Macédoine, ou bien arrêtées dans leurs incursions pillardes par de nombreuses défaites, comme les tribus illyriennes *. Mais à la mort de Philippe, elles avaient cru le moment favorable pour secouer leur lourde dépendance, pour recommencer leurs courses et leurs invasions sous la conduite de leurs chefs et avec leur indépendance d'autrefois, comme avaient fait leurs pères.
C'est ainsi que se levaient maintenant les Illyriens, sous les ordres de leur prince Clitos-. Le père de ce prince, nommé Bardylis, était de charbonnier devenu roi, et avait groupé les divers cantons pour entreprendre en commun des incursions de brigandage. Il avait même occupé les frontières de la Macédoine sous les règnes néfastes d'Amyntas et de Ptolémée l'Alorite, jusqu'à ce qu'enfin Philippe, dans un sanglant combat, l'eût repoussé derrière le lac Lychnitis. Clitos pensait qu'il pourrait au moins s'emparer cette fois des défilés au sud de ce lac. Les Taulantins s'apprêtaient à faire cause commune avec lui, sous la conduite de leur prince Glaucias. Ces derniers, voisins des Illyriens, occupaient à côté d'eux et
*) Comme Arrien (I, 5, 1) emploie en parlant des IlIjTiens l'expression àçEerràvat, il faut que leur indépendance ait été reconnue par la Macédoine : sous quelle forme et dans quelle mesure, c'est ce que nous ignorons.
-) Les Illyriens qu'amène Clitos sont évidemment d'autres tribus que les bandes conduites par Pleurias, qu'Alexandre avait combattues deux années auparavant ; ils habitaient probablement plus au sud que celles-ci, dans les montagnes et les vallées qu'arrosent l'Ergent et le Devol. On ne parle pas à ce moment des Dardanes, contre lesquels Philippe avait encore lulléénergiquement,et qui reparaissent plus tard comme une puissance considérable: leur habitat s'étendait de l'exlrémité nord des défilés de Skoupia par la « Plaine des merles » jusqu'au Drin, au point où il commence à être navigable. Pleurias n'était-il pas peut-être un prince des Dardanes?
IH) r.KS AIITAIUATKS Kl' l-KS TIUIJALLKS \^ , ^
(Irriit'ic eux le |KiNS(jni .s'rtcndail jiis(jn';ï la mer, prèîS d'Apullonia cl (le Dyrrliachioii. Les Autarialiîs, insLallés dt'piiis deux géiicralions dans J<'S vallées du Uroiigos et d«; l'Ang-ros (la Morava serbe el hiilj^are) ', emportés par h; mouvement général des Irihiis ill\ ricnnes leurs eoni^énères el attirés par l'appàl dn butin, se disposaient éi^alcmciil à faire irruption sur le territoire macédonien.
/^ Les Triballes, tribu de Tbraces nombrense et ennemie des Macédoniens, semblaient encore plus redoutables. Ils habitaient alors au nord de la chaîne de rilœmos, le long du cours inférieur du Danube. Déjà, vers 370, ayant été chassés par les Autariates du pays qu'ils occupaient sur la Morava, ils avaient franchi les montagnes, s'étaient frayé un chemin jusqu'à Abdère, et s'étaient retirés, chargés de butin, vers les bords du Danube d'où ils avaient chassé les Gèles -. Ceux-ci s'étaient alors répandus dans les vastes plaines qui s'étendent sur la rive gauche du Danube, chassant à leur tour les Scythes qui habitaient cette plaine ainsi que les forets marécageuses des bouches du Danube et les steppes de la Dobroulscha, et qui étaient gouvernés par leur vieux roi Aléas ^ Celui-ci, se sentant ainsi pressé, appela Philippe à son secours par l'intermédiaire de Grecs d'Apollonia avec qui il était en relations d'amitié. Mais, avant l'arrivée du roi de Macédoine, le vieil
^) Arriax., I, 5, 4. Strabon (VII, p. 318) rapporte que les Autariates avaient fait irruption dans le pays des Triballes et les avaient subjugués (■/.aTac7Tps'^a;j.svo'-) : la date du fait est donnée par Diodore (XV, 36), qui dit, il est vrai, que les Triballes avaient quitté le pays acroosia r^it^ôiiv^o: et émigré TZ'XVÔTilt.Z'..
-) Avec le texte d'Hérodote (IV, 49), on est parfaitement renseigné sur l'habitat antérieur des Triballes. Il cite le tïsôîov TpiêaXXtxbv avec ses deux fleuves ("Ayvpo; et Bpoyyo:). Que les Triballes, après leur coup de main sur Abdère, se soient installés de l'autre côté de l'Hœmos, à l'est de leur ancien séjour, à peu près en aval du Timok ou de l'Isker, les auteurs ne le disent pas expressément; mais c'est la conclusion qui paraît résulter de ce fait, qu'après le règne de Philippe les Gèles ont disparu de la rive droite du Danube.
^) Les Istrianes, qui molestaient le roi Atéas (Jcstin., IX, 2, 1), ne sont pas les Grecs de la ville d'Istros sur la côte de la Dobroutscba, puisqu'on dit d'eux qu'ils avaient un roi. Je crois que Thirlwall avait raison de supposer que ces Istriani étaient des peuples danubiens non-scytbiques, et de reconnaître en eux les Triballes.
335] LES TRTnALLES ET LES TITRAGES i ]1
Atéas avait fait la paix avec les Gètes, et il tourna ses armes contre celui qui accourait à son aide. Une sanglante défaite (339) lui fit expier sa trahison. Pour s'en retourner, Philippe avait choisi la route qui traversait le territoire des Trihalles, et il s'en revenait chargé de riches dépouilles, lorsque ces peuples, qu'il croyait sans doute avoir effrayés, tombèrent sur lui et s'emparèrent d'une partie de son butin. Dans cette rencontre, Philippe reçut une blessure qui l'obligea à se retirer sans avoir châtié d'abord les Trihalles. L'automne suivant, la guerre amphictyonique l'appela en Grèce ; puis la nécessité de réduire Thèbes, l'organisation de la ligue corinthienne, ensuite la guerre contre Flllyrien Pleurias, l'avaient retenu, de sorte que la mort le frappa avant qu'il eût tiré vengeance des Triballes. Comment ces peuples n'eussent-ils pas été alléchés, aussi bien que les lUyriens, par les débuts d'un jeune roi et par les discordes, maintenant trop connues, qui régnaient à la cour de Pella ?
Si les Trihalles se révoltaient en ce moment, leurs voisins immédiats, les Thraces qui habitaient dans l'Ha^.mos et « que les brigands eux-mêmes redoutaient comme des brigands », lesMaedes, les Besses, les Corpilles, loin de s'opposer à leur irruption, se seraient peut-être unis avec eux, ce qui eût doublé le danger. Les tribus du Sud elles-mêmes, qui occupaient le Rhodope jusqu'à la vallée du Nestos et étaient connues sous le nom de Thraces « libres », auraient certainement fait cause commune avec les Trihalles, comme jadis lors de l'incursion contre Abdère. Les régions limitrophes du côté du Nord, régions à moitié soumises, notamment le pays entre le Strymon et FAxios supérieur et la principauté importante encore des Péoniens*, bien qu'elles fussent encore tranquilles pour le
*} Les Péoniens tenaient le côté sud des défilés de Skoupia et faisaient la cérémonie du « bain royal » dans le fleuve Astycos (Poly.en., IV, 12, 3), probablement la Pschtinya actuelle. L'existence d'une principauté de Péoniens à cette époque n'est pas chose parfaitement certaine. On sait qu'elle existait encore dans les premières années du règne de Philippe II, par Diodore (XVI, 22) et par le texte du traité conclu par les Athéniens avec Kétriporis le Thrace et ses frères Grabos l'Illyrien et Lykpeios le Péonien (voy. ci-dessus, p. 82). Diodore dit de ces trois princes que Philippe les battit/ v-ct'i rjvâyy.aTs TrpoGOÉGOat to-,; May.sôocrt . Les matériaux dont nous dispo-
118 TES TRiniTs ni-: la thrace [I, 3
niomenl, (Hainil loin (rollVir une sùcurito absolue au royaume niaeétlonien ; les Thraces qui occupaii^nt les bords de l'IIîîbi'e jns(iirji la Proponlide au sud, jusqu'au Pont à l'est, ne seuiblaieul pas moins douteux. Tous ces Tbraces, issus de la maison royale de Térès, roi des Odryses au temps de Périelès, avaient jadis formé une quantité de p(;tites principautés qui eurent une importante puissance collective tant qu'elles trouvèrent dans le royaume des Odryses une sorte de lien qui les réunissait ; le roi Pbilippe avait réussi, par de longs et sanglants combats, à les désunir de plus en plus et à les réduire sous sa dépendance * ; les Atbéniens, en exigeant du roi la restauration de Kersoblcpte et du vieux ïérès, avaient causé la cruelle guerre de 340. Il est possible qu'après la victoire de Cbéronée, Pbilippe ait aussi mis en ordre les affaires de Tbrace, et il n'est pas douteux que quelques-uns de ces princes conservèrent leur patrimoine, sous la dépendance toutefois
sons ne nous permettent pas de déiuder si Ja principauLé en pays péonien prit fin alors ou survécut à la crise. Plus tard, en 310, on cite de nouveau un roi des Péoniens, Audoléon, fils de Patraos (Diodor., XX, 19) : on a d'Audoléon des tétradrachmes avec la légende Aùoo/iovTo; pa<7i)ito;, frappées au même coin et au même poids que ceux d'Alexandre : d'autres monnaies de lui (sans paaOiioç) et aussi de son père ne suivent pas l'étalon macédonien, ce qui montre bien qu'ils ne tenaient au royaume macédonien que par des liens assez lâches. Le fait que le fils d'Audoléon — dépouillé de sa principauté vers 282 par Lysimaque — s'appelait Ariston, comme le chef de la cavalerie péonienne dans l'armée d'Alexandre, a suggéré l'idée que ce dernier appartenait à la famille des princes, et que, par conséquent, la principauté devait subsister encore au temps d'Alexandre (Arrian., I, 5, 1). Cependant, H. Droysex a fait remarquer que, sur les beaux didrachmes de Patraos, l'ennemi abattu par le cavalier péonien est un ^lacédonien, comme on le reconnaît à son chapeau et à son bouclier. Pausanias (X, 13, 1) mentionne dans sa description de Delphes un ex-voto en bronze, une tète de bison péonien, consacré par ApoTrîwv Aéovxoç pacriXcùç Ilaiovcov : c'est le même prince dont il est parlé dans une inscription récemment découverte à Olympie : ...TTÎova AéovToç | ...Xéa îlatôvtov | xai xTio-ur^v xb xotvbv | tcov Ilaiôvcov àvéOrixe | àpeTr,? â'vexôv | xai eùvolaç elç auToù; [Avch. Zeltung^ 1877, p. 38). La forme ou le contenu de l'inscription ne permet pas d'en déterminer la date. Dropion étant qualifié de « fondateur », on peut conjecturer que l'État des Péoniens, désorganisé peut-être déjà par son annexion au royaume de Lysimaque, à coup sûr par la formidable invasion des Celtes (280-277), a été comme créé à nouveau par Dropion après 276.
') D'après Démosthène {Philipp. III, § 27), le roi Philippe écrivait en 341 aux Athéniens : £txo\ 6' ecttiv zlp^f^•^■/) izph^ toÙ; àxouetv lixou pou)vO{jLévo'jç.