ATTAQUE CONTUE LES GÈTES
Les Gètes, au nombre d'environ quatre mille cavaliers et de plus de dix mille fantassins, s'étaient rangés sur la rive nord du Danube, en avant d'une ville mal fortifiée qui se trouvait un peu dans l'intérieur des terres. Ils pouvaient espérer queTennemi emploierait des journées à traverser le fleuve, et qu'ils trouveraient ainsi l'occasion de tomber sur chaque partie des troupes qui débarqueraient et de les écraser séparément. On était au milieu de mai, etles champs qui entouraient la ville des Gètes étaient couverts de moissons dont les chaumes déjà assez hauts pouvaient cacher aux yeux de l'ennemi des troupes abordant à la rive ^ Le tout était de surprendre les Gètes par une prompte attaque. Comme les vaisseaux de Byzance ne pouvaient contenir une quantité suffisante de troupes, on réunit, de tout le voisinage, une multitude de petits bateaux dont les habitants se servaient pour pécher, pour pirater ou pour visiter leurs amis de l'autre rivage; de plus, les peaux qui servaient de tentes aux Macédoniens furent remphes de foin et solidement liées ensemble. Au milieu du silence de la nuit, quinze cents cavaliers et quatre mille fantassins, conduits par le roi, traversèrent le fleuve et abordèrent au-dessous de la ville, sous la protection des immenses champs de blé. Au lever du jour, ils s'avancèrent au milieu des moissons; les fantassins marchaient en avant, avec ordre de coucher les blés avec leur sarisses et de s'avancer jusqu'à ce qu'ils trouvassent un terrain non cultivé. La cavalerie, qui jusque-là avait suivi les fantassins, se porta, sous la conduite du roi, dans ce terrain, près de l'aile droite, tandis qu'à gauche, appuyée sur le fleuve, la phalange marchait en ligne déployée, sous les ordres de Nicanor. Effrayés par l'inconcevable hardiesse d'Alexandre, qui en une nuit avait ainsi facilement traversé le plus grand de tous les fleuves, les Gètes, se sentant incapables de résister à l'attaque de la cavalerie ainsi qu'à la force de la phalange, se jetèrent à la hâte dans la ville; puis,
opérer contre les Triballes. Mais comme, en dépit de la barrière du Danube, ils rassemblèrent leurs forces, Alexandre jugea sans doute nécessaire de leur donner, à eux aussi, une leçon.
*) D'après une communication verbale d'un botaniste qui a vu dans ces régions le blé à hauteur d'homme dès la mi-mai.
126 ALKXA.NDUK lU.l'ASSK LK DAMIJi; 1 | , ,'{
\(»y.iiil (|m' rnincini s'en .'ijJiH'Ochail, ils se inirnil ;i l'iiir v(.'rs riiih'ririir (1rs Icircs, iHCDaiil avec eux niilanl de Icinmcs ri (r(Mifanls ([lie les chrvaiix en ]Mnivai«'nl jtorler. Leroionira dans la ville, la mil au pillat^e, envoya le bulin en Macédoiin; sous la garde de Philippe cl de Méléagre, puis ollrit sur la rive du l)anul)e un sacrilire d'action de givlces à Zeus Sauveur, à Héraclès el au fleuve. Son inlenlion n'élailpas d'élendrc les limites de sa puissance jusque dans 1(ïs vaslesplainesqui se deroulenl au delà du Danube du côlé du nord : les Gèles avaient ap]>ris à connaîlrc la puissance des Macédoniens ; le largue fleuve était désormais une frontière sûre, cl dans le voisinage ne se trouvait aucune peuplade donl on eût à craindre la résistance. Alexandre, après avoir marqué par ce sacrifice le terme qu'il s'était proposé d'atteindre au nord, s'en retourna le même jour d'une expédition qui ne lui pas avait coûté un homme, el rentra dans son camp au sud du fleuve \
Les peuplades qui habitaient près du Danube, si rudement et si soudainement attaquées, envoyèrent des ambassadeurs dans le camp du roi avec des présents de leur pays et demandèrent la paix, ce qu'Alexandre leur accorda volontiers. Le prince des Triballes, Syrmos, voyant bien que son île du Danube ne serait pas en état de tenir, se soumit aussi. Une ambassade des Celtes qui habitaient les montagnes voisines de la mer Adriatique vint également au camp.Ces Celtes, «qui sont de haute stature et ont une haute opinion d'eux-mêmes», ainsi que le raconte un témoin oculaire, avaient appris les exploits du roi et voulaient lui demander son amitié. Pendant le festin, le jeune roi leur demanda ce qu'ils craignaient le plus. Alexandre pensait qu'ils allaient dire que c'était lui; ils répondirent qu'ils ne craignaient rien, sauf peut-être que le ciel ne leur tombât un jour sur la tête, mais que l'amitié d'un héros tel que lui était ce qu'ils prisaient le plus». Le roi les appela ses amis et ses alliés et les congédia chargés do riches présents; mais, après leur départ, il ne se fit pas faute de dire que les Celtes étaient des fanfarons ^
') Arrian., I, 4, 5.
^) Arrian., I, 4, 8. Strab., VII, p. 301 (d'après Ptolémée).
33o| maiicul: sur i'élion 127
Après avoir ainsi dompté les Thraces libres, contraint les ' Odryses au repos, établi la domination macédonienne sur les peuples du Danube par sa vict(9ire sur les Triballes et par la défaite des Gètes, s'être assuré du Danube comme frontière, Alexandre avait atteint le but de cette expédition: il se hâta de revenir vers le sud, à travers le territoire de ses alliés les Agrianes (plaine de Sofia*), pour rentrer en Macédoine. Déjà il avait reçu la nouvelle que le prince Clitos, avec ses Illyriens, s'était emparé des défilés de Pélion, que Glaucias, prince des Taulantins, s'avançait pour s'unir à Clitos, et queles Autariates, de concert avec eux, se disposaient à tomber sur l'armée macédonienne pendant sa marche à travers les montagnes.
La position d'Alexandre était difficile ; plus de huit jours de marche le séparaient encore des défilés des frontières de l'ouest déjà franchis par les Illyriens ; il n'était plus en état de sauver Pélion, qui était la clef des vallées des deux rivières, THaliacmon et FApsos (De vol). Pour peu que l'attaque des Autariates le retint deux jours, les Illyriens et les Taulantins réunis étaient assez forts pour s'avancer de Pélion jusqu'au cœur de la 3Iacédoine, occuper l'importante ligne de la rivière de l'Erigon et couper au roi les communications avec le sud de son royaume et avec la Grèce, où déjà une agitation pleine de périls se faisait sentir, tandis que les communications des Barbares avec leur pays restaient ouvertes pour eux par le défilé de Pélion. Il est vrai que Philotas occupait la Cadmée avec une forte garnison et qu'Antipater, en Macédoine, avait encore des troupes sous la main pour le soutenir ; mais ils ne pouvaient que peu de chose sans l'armée qui était avec le roi, et cette armée se trouvait dans un sérieux embarras. iVlexandre jouait gros jeu ; une rencontre malheureuse, et tout ce que son père et lui avaient élevé avec tant de peine s'écroulait d'un seul coup.
^) D'après la situation du pays des Agrianes, on peut conclure presqu à coup sûr qu'Alexandre a traversé le territoire des Péoniens par le haut du bassin de l'Axios, en suivant la route qui mène par Sofia et Kœstendil à Skoupia, et qui était le chemin le plus direct pour aller à la frontière occidentale menacée. C'est pour cela qu'Arrien dit : è-' 'Aypiàvwv xa\ Ila'.ôvwv Tzpo'jxwpei (I, 5, 1). A Sofia, Alexandre était encore à 48 milles environ de Pélion.
128 U'IS AC.IUANKS CON'IUK LIS AlTAiUATKS |l, 'i
Laiij;aros, le prince des Af^riaiies, qui déjà du temps de l*hilii)p(^ avait donné dos preuves d'une inébranlal)l(* lidélité cl dont le contin^cnl avaitrond)allu avec une vaillance signalée dans la canipaf;ne (jui venait de se terminer, était venu jï larenconlre d'Alexandre avec ses hypas])istes et les troupes les plus belles et les plus vaillantes qu'il eût alors sous la main. Comme Alexandre, inquiet du retard que pouvaient lui causer les Aulariates, s'informait de leurs forces et de leur armement, Langaros lui apprit qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter à cause de ce peuple, qui était le moins rcdoulablo de toutes les tribus des montagnes, ajoutant que, si le roi le permettait, il irait lui-même faire une invasion dans leur pays et leur donnerait assez à faire pour les empêcher de songer plus longtemps à attaquer les autres. Alexandre y consentit, et Langaros fit irruption dans la vallée des Autariates, pillant et saccageant, tant et si bien qu'ils ne troublèrent pas davantage la marche des Macédoniens. Le roi rendit hommage aux loyaux services de son fidèle allié, lui fiança sa sœur consanguine Cynane, et l'invita avenir à Pella après la fin de la guerre pour célébrer les noces. Langaros mourut de maladie aussitôt après son expédition.
Dans le puissant rempart de montagnes qui sépare les bassins fluviaux de l'Illyric et de la Macédoine se trouve, au sudest du lac Lychnitis (lac d'Ochrida), une trouée large de près de deux milles, à travers laquelle l'Apsos (Devol) coule dans la direction de l'ouest : elle forme une porte naturelle entre la Haute-Macédoine et llllyrie. Le roi Philippe n'avait pas eu de repos qu'il n'eût reculé ses frontières jusqu'au lac. Parmi les positions et les forteresses qui commandaient ce passage, Pélion était la meilleure et la plus importante. Pareille à un bastion opposé aux contreforts des montagnes illyriennes qui l'entourent en cercle, elle protégeait aussi le chemin qui au sud conduisait de la vallée de FÉrigon à celle de l'Haliacmon et dans la Macédoine méridionale. La route qui allait de là à Pélion * descendait le long du lit encaissé de l'Apsos et était
*) La position de Pélion, que J'en plaçait jadis beaucoup trop loin au N.-E. parce qu'on ne tenait pas coraple des dates données par Tite-Live (XXXI, 40), a été déterminée en gros avec assez d'exactitude par Barbie
Eté 335] COMBATS CONTRE LES ILLYKIENS 129
par instants si étroite qu'une armée pouvait à peine y pénétrer par quatre hommes de front. Celte importante position était déjà aux mains du prince illyrien. Alexandre remonta le cours de l'Éri^on à marches forcées, afin de reprendre la forteresse, s'il était possible, avant Tarrivée des Taulantins.
AiTivé devant la ville, il établit son camp sur l'Apsos, pour attaquer le lendemain. Clitos avait déjà occupé aussi les hauteurs boisées qui environnaient la ville, menaçant ainsi les derrières de l'ennemi sil osait tenter une attaque. Suivant la coutume de son pays, ce prince offrit en sacrifice trois garçons, trois filles et trois béliers noirs: puis il s'avança comme s'il voulait en venir auxmains avec les Macédoniens. Mais,, dès que ceux-ci marchèrent contre les hauteurs, leslllyriens abandonnèrent en toute hâte leur forte position, laissant même sur le sol les victimes de leur sacrifice qui tombèrent aux mains des Macédoniens, et ils se réfugièrent dans la ville, sous les murs de laquelle Alexandre établit alors son camp. Le roi. voyant que l'attaque avait été sans résultat, voulait entourer Pélion d'une tranchée et la forcer à se rendre. Mais, dès le lendemain. Glaucias se montrait sur les hauteurs avec une puissante armée : Alexandre, qui aurait eu à dos les Taulantins postés sur les montagnes, dut renoncer à tenter avec les forces dont il disposait alors un assaut contre la forteresse, pleine elle-même de soldats. Dans sa position, la plus grande prudence était nécessaire. Philotas, qui avait été envoyé pour fourrager, avec les troupes et les attelages nécessaires, avait failli tomber entre les mains des Taulantins : heureusement Alexandre s'avança promptement derrière lui avec les hypaspistes. les Agrianes. les archers et trois cents cavaliers, assura son retour et sauva l'important convoi. La situation de l'armée devenait de jour en jour plus critique ; Alexaudre, presque enfermé dans la plaine, n'avait ni assez de troupes pour tenter un coup décisif contre les forces des deux princes, ni
DU Bocage. Il faut chercher l'ancienDe Pélion à peu près dans les environ'» de la Korytza actuelle, peut-être encore plus près de rélroit défilé de Tchangon, par lequel le Devol se fraye un passa^re vers l'ouest, à l'endroit où KiEPEhT [Karte der Fiussgcbkte der Brin und des Wardur, 1867) place Plvassa, devant l'entrée occidentale du défilé.
i:U) COMBATS (UMUi: LKS ILLVIIIKNS |l, 3
assez (le jnovisioiis de houcluî pour allcmlic l'arrivLMî «le r(;iiforls. Il élail (il)lii;é de se i'elii-(îr, mais le roloiir S(;nil)lail (louhlemeiil [H'rilleiix. CJilos et (ilaiieias croyaient, non sans roiuleiueiil, (jik; le roi, acculé sur uu terrain dos plus dcfavoral)les, u'écluipperaiL pas do leurs mains ; ils avaient garni les hauteurs environnantes d'uiK,' nombreuse cavalerie avec beaucoup» d'arclicrs, do frondeurs et de soldais pesamment armés, qui pouvaient surprendre Tarméi! dans cet étroit chemin et la massacrer, tandis que les Illyriensde lafortercsse tomberaient sur ses derrières une fois la retraite commencée.
Par un mouvement hardi, tel que seule une armée macédonienne pouvait l'opérer, Alexandre changea en désastre l'espérance des ennemis. Tournant la plus grande partie de sa cavalerie et toutes ses armes légères contre rennemi renfermé dans la ville, il écarta tout péril de ce côté ; puis, formant la phalange sur 120 hommes de profondeur et couvrant ses lianes par 200 cavaliers, il la fit avancer dans la plaine, après avoir ordonné le plus profond silence, afin que les commandements fussent immédiatement entendus. La plaine était environnée en forme d'arc par les montagnes, du haut desquelles les Taulantins menaçaient les flancs de l'armée en marche. Mais le carré tout entier, baissant la lance, se porta directement contre les hauteurs, fit subitement demi-tour à droite et s'avança dans cette direction, puis fit front contre une autre troupe d'ennemis qui menaçait son nouveau flanc. Alternant ainsi, et répétant plusieurs fois et avec la plus grande précision leurs mouvements changeants, les Macédoniens s'avancèrent entre les hauteurs ennemies, puis se formèrent par le flanc gauche « en forme de coin » comme s'ils voulaient faire une trouée ^ A la vue de ces mouvements irrésistibles et exécutés avec tant d'ordre et de rapidité, les Taulantins n'osèrent pas risquer l'attaque et évacuèrent
') Je ne sais si j'ai bien compris la partie teclinique de cette manœuvre. On nous dit que « la profondeur de la phalange » était de 120 hommes. Peut-être faudrait-il utiliser ce renseignement pour évaluer la force de l'infanterie groupée ici « en phalange », la profondeur indiquée faisant supposer qu'il s'agit d'un bataillon carré, ayant un front à peu près égal à sa profondeur.
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les premières éminences. Mais lorsque les Macédoniens poussèrent leur cri de guerre et se mirent à frapper leurs lances contre leurs boucliers, les Barbares, saisis d'une terreur panique, s'enfuirent à la bâte par les montagnes pour se réfugier dans la ville. Une seule troupe resta en possession d'une hauteur sur laquelle passait la route ; Alexandre ordonna aux bétseres de son état-major^ de monter à cheval et de s'élancer sur cette bauteur ; si l'ennemi faisait mine de résister, la moitié devaient mettre pied à terre et combattre mêlés à ceux qui seraient restéssur leurs cbevaux.Maisà peine les ennemis eurent-ils vu cette troupe d'assaillants s'élancer sur eux avec fureur, qu'ils se précipitèrent du haut de leur éminence dans toutes les directions. Le roi occupait maintenant cette colline ; il y fit monter en toute hâte à sa suite le reste des escadrons de la cavalerie, les deux mille archers elles Agrianes; il ordonna ensuite aux hypaspistes, et après eux aux phalanges, de passer la rivière, puis de s'avancer en ordre de bataille sur la gauche et d'y mettre les batistes en batterie. Luimême resta sur cette hauteur avec l'arrière-garde, observant les mouvements des ennemis. Dès que les Barbares virent que l'armée avait traversé le fleuve, ils s'avancèrent vers les montagnes pour tomber sur les troupes qui se retiraient les dernières avec Alexandre. Une charge du roi contre eux et le cri de guerre que fit entendre la phalange, comme si elle voulait repasser la rivière, les fît reculer, et Alexandre, suivi de ses archers et de ses Agrianes, s'élança à toute vitesse à travers la rivière. Il arriva le premier sur l'autre bord et, voyant que son arrière-garde était pressée par l'ennemi, il fit jouer les batistes contre les Barbares qui étaient sur la rive opposée et ordonna aux archers de faire volte-face au milieu de la rivière pour tirer. Pendant que Glaucias avec ses Taulantins n'osait s'avancer à portée des projectiles, les derniers Macédoniens passèrent le fieuve, sans qu'iVlexandre eût perdu un seul homme dans cette dangereuse manœuvre. Il avait combattu
1) TOÎ; (TwijLaTOYUAa^. 7.a\ TOÎ; à[J-?' a'jTov sTaipo'.; (Arrtan., I, 6, 5), ce qui ne veut pas dire les sept personnages ayant titre de o gardes du corps», mais le bataillon des paatXcxo'i Tiatoeç, qui sont souvent mentionnés dans les campagnes postérieures.