XVI AVA.M-IMUJI'OS
crois bon do diro, que Ton pout g(^n6ruliser los observalions laites à propos do l'œiwro do M. Droyson cl ne pjis trop le délaehcr du milieu où s'est l'açonnée sa pensée. C'est qu'en efTet le milieu joue ici un ^rand rôle. Confime les doctrines religieuses, les systèmes philosophiques trahissent les aspirations des sociétés au milieu desquelles ils se forment, et quiconque a examiné de près plusieurs systèmes philosophiques sans s'attacher à aucun sait que, dans cet ordre d'études, la dialectique est l'art de conduire un raisonnement à un hut marqué d'avance. Fichte, qui n'était point un sceptique, a dit lui-même que « le choix qu'on lait d'une philosophie dépend de ce que l'on est».
L'observation est juste et peuts'étendre à ungrand nombred'individus sans perdre de sa justesse. C'est donc, si l'on veut, l'Allemagne, autant que Hegel et que M. Droysen, qui, lasse de la vie bourgeoise des petits États [Kleinstaaterei), s'est prise d'enthousiasme pour les hommes énergiques et les grandes ambitions, pour les épopées soldatesques et les triomphes de la force.
Cette antipathie pourles petits États apparaîtenmaint passage de V Histoire de l'Hellénisme. Si l'auteur esquisse d'un trait rapide Tétat de la Grèce avant Alexandre, ce qui le frappe tout d'abord, ce sont les effets désastreux du particularisme à outrance, des a autonomies minuscules » qui usent en frottements sur place les forces vives de la nation et la font « mourir chaque jour en détail >> . Les ligues ou fédérations ne parviennent pas à grouper ces molécules dont chacune a une volonté propre. L'inconsistance et l'impuissance que le particularisme perpétue en Grèce, le gouvernement démocratique l'introduit dans la cité. L'auteur ne cache aucunement son aversion raisonnée pour la démocratie, ou tout au moins pour celle qui survit à ses vertus. Il saisit volontiers les occasions de faire remarquer que les Athéniens ont dû à ce régime, qui ne leur permettait aucun esprit de suite dans la conduite de leurs affaires, une bonne part de leurs malheurs. Sans doute, il n'ignore pas que le particularisme hellénique, en multipliant les foyers d'activité, a accéléré l'essor de la civilisation et affiné plus vite les individus ; le contraste offert parles peuples plus massifs et plus compactes suffirait à le lui apprendre : mais ces forces individuelles ainsi surexcitées restent sans emploi utile si elles ne
« qui trouve dans chaque mouvement opposé à sa pression l'occasion de u s'élever plus haut, et dont la pression croissante provoque uns nouvelle .( résistance, laquelle, à son tour, autorise ce pouvoir toujours grandissant à « l'écraser » {Hlst. d'Alexandre, p. 21).
DU TRADUCTEIK XVll
s'unissent ensuite pour une action commune. Pour cela, il faut que le régime change; la thèse a épuisé son effet et l'antithèse commence.Ce qui était bon à son heure devient mauvais quand le progrès nécessaire de l'évolution appelle à la vie des organismes nouveaux et évoque, pour marquer un but à leur activité, des pens(;es nouvelles.
La Macédoine, antithèse vivante de l'Hellade, entre en conflit avec ce monde vieilli, l'absorbe et se donne aussitôt pour tâche d'éliminer en se l'assimilant un autre contraste, la civilisation asiatique. Le peuple macédonien ne saurait avoir conscience de sa mission. Il concentre d'instinct tout ce qu'il a de force et de volonté dans la personne de son roi; c'est au point où convergent toutes ces vagues aspirations qu'apparaît la grande âme de la nation, le génie d'Alexandre. M. J. G. Droysen s'étend fort peu sur l'éducalion d'Alexandre : il note brièvement les circonstances au milieu desquelles s'estformé son caractère, mais une analyse psychologique trop minutieuse irait contre son but. Ce n'est pas au jeu des passions individuelles, aux habitudes du cœur et au pli de l'imagination, qu'il compte demander l'explication de la vie d'Alexandre. Le héros est, lui aussi, un instrument de l'Idée qui se réalise par lui K II acquiert de sa mission une conscience de plus en plus nette ; il comprend à la tin que la conquête est un moyen et non un but; « la force des choses lui montrait chaque jour d'une façon plus claire u et plus inéluctable les voies qu'il devait suivre pour achever « l'œuvre ^commencée » ; mais ses premiers pas dans la carrière sont aussi sûrs que s'il avait lu dans l'avenir. Point d'hésitations, de demi-mesures, d'erreurs ; il partage déjà l'infaillibilité de la Raison supérieure qui s'est comme incarnée en lui.
Cette infaillibilité, pour le dire en passant, ne laisse pas que d'atténuer le relief de cette grande peinture oii les ombres manquent pour mettre en valeur les lumières. Horace voulait un Achille c( coléreux et inexorable)): rAchille de M. Droysen a vraiment trop de sérénité et de raison. Il est presque impossible de le surprendre abandonné à quelque faiblesse humaine, et la métaphysique devient nécessaire pour expliquer l'ardeur latente, toujours inassouvie, qui pousse ce génie si pondéré de
l) M. Droyseu dégageait plus nettement sou point de vue dans la pi'einièn; édition : « Alexandre était lui-même un instrument dans la main de l'histoire: X cette fusion du monde occidental etdu monde oriental, où il voyait «ausdoute « un moyen d'assurer ses conquêtes, était pour l'histoire le but en vue duquel « elle lui accordait de vaincre » {Nachfolger Alcxaaders, p. 4).
XVIll AVANT-I'HOI'OS
champ do l)jil.iill(3 en champ de bataille el d'Alexandrie en Alexandi-ie. <« Il marchait toujours en avant, ne regardant que son but et « voyant en lui sa justilicalion.» Ses imprudences mAme, qui mirent plusieut's Ibis ses Jours en danger, ressemblent moins à des excès (le bravoure irrénôchie qu'à des moyens d'entraîner Tarmée et de hâter le succès.
M. Droysen se donne une peine inlinie pour supprimer ces ombres dont je regrettais tout à l'heure l'absence. L'exécution de Philotas paraît bien être le châtiment d'un crime réel, mais le meurtre de son père Parmcnion, l'roidemcnt ordonné par Alexandre, est une précaution qui n'a rien de commun avec la Justice. On le juge dangereux et on le supprime. « Lors môme « qu'il n'aurait pris aucune part directe à la trahison de son fils, « après l'exécution de celui-ci, les résolutions les plus iunestes « semblaient possibles de la part du père. » Cette considération sullit aux Macédoniens pour le condamner sans l'entendre, et M. J. G. Droysen s'en contente, parce que la raison d'Etat doit toujours prévaloir contre le droit individuel. A quelque temps de là, Alexandre tue Glitos dans un accès de colère. L'historien regrette ce fâcheux éclat, mais il a vite l'ait d'absoudre le monarque ofîensé. « Il se repentit du meurtre ; il sacrifia aux dieux : les u moralistes qui le condamnent négligent de nous dire ce qu'il « aurait dû taire de plus. » Au Tond, Clitos est surtout coupable d'opposition au régime nouveau; il est de ceux qu'il fallait briser tôt ou tard : si Alexandre l'avait simplement livré au bourreau, l'historien emploierait ici une de ces formules expéditives qu'il étend volontiers comm e un voile discret sur les victimes des grandes crises.
Plus tard, Alexandre réclame pour sa personne les honneurs divins et enjoint aux cités grecques d'instituer à son intention un culte officiel. M. Droysen démontre à merveille l'utilité politique de cette mesure, mais cela ne lui suffit pas : il laisse entendre que les prêtres d'Ammon, habitués par leur « symbolique profonde w à considérer les rois comme les fils des dieux, ont bien pu faire partager cette croyance à Alexandre, et que celui-ci joue avec une sincérité relative son rôle de dieu. Gela ne lui suffit pas encore ; il estime que les habitudes du polythéisme hellénique auraient dû faire trouver celte prétention toute naturelle, et, s'il ne blâme pas ouvertement les Athéniens de s'être montrés récalcitrants à ce propos, il se réserve de les prendre plus tard en flagrant délit d'apothéose, décernée cette fois