‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 63 sur 231 · POLY.EN., VII · texte numérisé non relu

POLY.EN., VII

-) Comme Arrien (I, 17, 9) dit que cet Amyntas s'était enfui de Macédoine, ce ne peut pas être l'Amyntas qui avait été envoyé en Asie comme avant-garde avec Parménion et Attale en 336 (Justin., IX, 5, 9),

Été 334 : ol. cxi, 3] éphèse 201

bataille du Granique ; Memnon, avec les débris de Tarmée vaincue, s'était enfui vers les côtes d'Ionie et se dirigeait vers Épbèse, où la nouvelle de la défaite des Perses avait causé la plus vive agitation ; le peuple espérait la restauration de la démocratie; roligarchie courait les plus grands dangers. A ce moment Memnon parut devant la ville ; le parti de Syrphax se bâta de lui ouvrir les portes et commença, de concert avec les troupes perses, à exercer sa rage sur le parti populaire. Le tombeau d'Héropythos, le libérateur d'Épbèse, fut fouillé et profané; le trésor sacré dans le grand temple d'Artémis fut pillé, la statue du roi Philippe dans le temple renversée ; en un mot, on commit toutes les dévastations qui d'ordinaire accompagnent la chute plus encore que les débuts des pouvoirs despotiques*. Cependant, Farmée victorieuse d'Alexandre s'approchait de plus en plus; déjà Memnon s'était retiré à Halicarnasse, pour y prendre des mesures de défense aussj énergiques que possible; Amyntas, qui ne se sentait plus en sûreté au milieu de l'agitation populaire et qui ne pensait pas qu'on pût défendre la ville contre les Macédoniens, se hâta, avec les mercenaires qui étaient dans la place, de s'emparer de deux trirèmes dans le port, et s'enfuit vers la flotte perse qui, forte de quatre cents voiles, s'était déjà montrée dans la mer Egée. A peine le peuple se vit-il délivré de ces bandes, qu'il se souleva tout entier contre le parti oligarchique ; un grand nombre d'hommes distingués prirent la fuite; Syrphax, son fils et les fils de son frère, se sauvèrent dans les temples; le peuple les arracha des autels et les lapida; on se mit à la recherche des autres pour les dévouer à une mort semblable. Le lendemain de la fuite d' Amyntas, Alexandre entra dans la ville et mit fin au massacre ; il ordonna que ceux qui avaient été bannis à cause de lui fussent rappelés et que la démocratie

1) Si tenté qu'on soit de se représenter la «politique sacerdotale » comme ayant fait cause commune avec les oligarques et s'étant déclarée pour la Perse, il faut avouer que cette conjecture n'est guère appuyée par les textes. La statue de Philippe dans le temple (Arrian., I, 17, 11) montre que les prêtres n'étaient même pas simplement d'opinion antimacédonienne. C'est l'oligarchie victorieuse avec l'aide de Memnon qui a renversé ladite statue : c'est elle aussi, et non pas le dcmos^ qui a pillé le Trésor du temple (Arrian., ibid.).

202 ALEXANDRE A i^:pni':sE |II, I

ITil à jamais lo goiivornonionl de la cilc. Los taxos qui jus- (jii'alors avaient été payées aux Perses furent, d'aprbs sou ordn^ assignées au temi)le d'Aitémis, dont il étendit le droit d'asile jusqu'à un stade h parlir des degrés de rédifice \ 11 est possible que la nouvelle limite du tnmhios ait été déterminée en même temps, pour prévenir un nouveau conflit entre les autorités religieuse et politique. Par l'intermédiaire d'Alexandre, la paix fut rétablie dans la commune elle-même, et (( si quelque chose fait honneur au roi », dit Arrien, « c'est la conduite qu'il tint en cette occasion à Ephèse ».

Dans cette cité arrivèrent des députés de Tralles et de Magnésie sur le Méandre pour apportera Alexandre la soumission de ces deux villes, qui étaient les plus importantes de la Carie septentrionale. Parménion fut envoyé pour en prendre possession, avec un corps de cinq mille hommes de pied et de deux cents chevaux ^ En même temps Alcimachos ^, frère de Lysimaque, fut envoyé dans le Nord, avec un nombre égal de troupes, vers les villes éoliennes et ioniennes, avec ordre d'abolir partout l'oligarchie, de restaurer la puissance populaire, de rétablir les anciennes lois, et d'exempter ces villes

*) L'anecdote suivant laquelle Alexandre aurait promis aux Éphésiens d'achever la construction de leur temple, s'ils le laissaient inscrire son nom sur la frise de l'édifice, date d'une époque postérieure, comme l'indique l'anachronisme commis par TÉphésien qui est censé lui répondre : u II ne convient pas qu'un dieu consacre un temple à une déesse ». On prendrait l'historiette pour une invention des écoles de déclamation, si elle n'était déjà rapportée par Artéraidore (ap. Strab., XIV, p, 641). La garantie de cet Éphésien, qui vivait au temps des guerres de Mithridate, ne la rend pas plus croyable. Quant à ce qu'il ajoute à propos de cette offre du roi, xoù; 5; 'E3;s<7''o"J!; [J.r, sÔEXTicrai, 7:o).ù (xâ).Xov oùx àv eÔEAr.aavTa; IS kpo(7v)/'a; xa\ aTio- (7T£pr,(T£wç cpiXooo^sîv, on cst eucore moins en droit d'en conclure qu'un parti a décliné sèchement l'offre d'Alexandre, en qualifiant d'isGOTu^ta la dédicace projetée par lui, tandis que l'autre parti aurait su donner à son refus la forme courtoise mentionnée plus haut.

*) Cet envoi et celui d'Antimachos — chacun, suivant Arrien, de 2,500

irsî^ol Ttbv ^ivwv y.a\ May.sôovî; r.y.py.T.Ar^n'.oi et 200 ititTcTç twv Ixaipcov — montrent d'une manière irrécusable que, pour ces sortes d'expéditions, on ne tenait pas compte du groupement en phalanges.]

^) On trouve 'AvT-i(jLa-/ov dans leCocl. Flor., 'A).-/.''ij,a)-ov dans d'autres mss. Celui de Paris, dont s'est servi C. Muller, donne 'A)>y.':[xa-/ov. C'est le personnage auquel on décerne des honneurs dans l'inscription du C. I. Attic. II, n° 123.

Zs7^'334: ol. cxt, 3] Alexandre a éprèse 203

des tributs qu'elles avaient jusqu'ici 'payés aux Perses. Cette expédition eut pour résultat que, dans Chios même, l'oligarchie, qui avait Apollonide à sa tête, tomba, qu'à Lesbos la tyrannie fut détruite à Antissa et à Érésos, et qu'on s'assura de Mitylène par une garnison macédonienne * .

Le roi lui-même resta encore quelque temps à Ephëse, dont le séjour lui était rendu doublement cher par ses relations avec Apelle, le plus grand des peintres de ce temps. C'est de cette époque que date le portrait d'Alexandre portant la foudre dans sa main, tableau qui fut longtemps un ornement du grand temple d'Artémis ^. Le roi était occupé de toutes sortes de projets pour la prospérité des villes grecques de la côte \ Tout d'abord, il ordonna de relever Smyrne qui, depuis que le roi de Lydie l'avait détruite, s'était disséminée en plusieurs bourgades; de relier par une digue la ville de Clazomënes avec l'île qui lui servait de port, et de percer l'isthme de Clazomënes jusqu'à Téos, afm que les vaisseaux ne fussent pas forcés de faire un long circuit autour du cap Noir. Ce travail ne fut pas exécuté; mais longtemps après on célébrait encore dans l'isthme, au milieu d'un bois consacré au roi Alexandre, les jeux institués par» la ligue des Ioniens» en l'honneur de leur libérateur'*.

Après avoir encore une fois sacrifié dans le temple d'Artémis et avoir passé en revue ses troupes revêtues de leur arme-

1) L'expulsion des tyrans dans les deux villes lesbiennes est mentionnée par [Demosth.,] De fœd- Alex., §7; la garnison mise àMitylène, par Arrien (II, 1,3). Seul, Aristonicos, que Polyaenos (V, 44, 3) appelle Aristonymos, paraît s'être maintenu encore à Méthymne (Arriân., III, 2, 4).

2) Pltn., XXX, 5,10. ^LiAN., Var.Hist.,ll, 2. XII, 34. Élien fait ici des confusions de toute sorte. L'histoire de Pancaste nue paraît être, d'après Plutarque {Alex., 21), un conte charmant, imaginé à la plus grande gloire d'Alexandre.

3) C'est à cette époque que doit remonter la dédicace pour la construction ou reconstruction du temple de Priène, attestée par l'inscription du C. I. Gr^c, II, n°2904 (Le Bas, III, 1, nM87) : BaaiXeùç 'A>£|avôpoç | àvéO-oxe tov vabv I 'A8-ovacr, lloX'.àoi. LeBaatXeùç paraît cependant indiquer que la dédicace a eu lieu plus tard, vers la fm du règne.

*) àX<70ç xaOcep(op.£voç 'A>.£^àvop(o xw 4>tXÎ7i7tou xa\ àywv ûtio toO xotvoO xcov 'Itovwv 'AXe^âvôpsia xaxayYéXXexai cruvxeXoujjLsvoç evxaOôa (StrAB., XIV, p. 644). Du reste, ce n'est pas précisément le mont Mimas, comme le dit Pausanias II, 1, 5), qu'Alexandre a eu l'intention de percer de part en part.

20 i MARCHE srn mua:t [If. 1

mont complet comme i)onr uno hataillo, Ahwandrc partit le lendemain avec son armée, composée de quatre escadrons de cavalerie macédonienne, descavaliers thraces, des Af^niancs, des archers et d'environ 12,000 lioplites et hypaspistes, et prit la route de Milet '. A l'approche de Tarrière-saison, celle ville était, à cause de son vaste port, d'une 1res grande importance pour la flollo des Perses, si elle voulait tenir la mer Egée. Le Grec Ilégésistrate, commandant de la garnison perse de Milet, avait précédemment écrit au roi pour lui offrir la reddition de la place; mais, ayant été informé de l'approche de la grande flolle des Perses, il avait résolu de leur conserver ce port de mer important. Cette circonstance ne lit qu'exciter l'ardent désir qu'avait Alexandre de s'emparer de la ville.

Milet était située sur un promontoire au sud du golfe Latmique, à trois milles au sud du promontoire de Mycalc et à quatre milles de l'île de Samos qu'on voit surgir des eaux à l'horizon; la ville elle-même, partagée en faubourgs et en ville intérieure, celle-ci munie de fortes murailles et de fossés profonds, ouvre sur le golfe ses quatre ports, dont le plus spacieux et le plus important se trouve dans l'île de Ladé, à quelque distance de la côte. Ce port, assez vaste pour abriter une flotte, fut plus d'une fois la cause que des batailles navales se livrèrent dans le voisinage, batailles dont la garnison de la ville décida souvent le succès. Les porls contigus à la ville, séparés les uns des autres par de petits îlots rocheux, sont très commodes pour le commerce; mais ils sont moins spacieux et la rade de Ladé les commande tous. La riche et commerçante cité n*avait pas été précisément opprimée par les Perses, qui lui avaient laissé sa démocratie ; peut-être avait-elle espéré pouvoir rester neutre dans la lutte des deux puissances ; en tout cas, elle avait envoyé à Athènes demander du secours -.

*) Comme les deux colonnes de Parménion et d'Alcimachos comptaient 10,000 hommes de pied et 400 cavaliers, que les cavaliers thessaliens et grecs et les contingents des alliés en infanterie — c'est-à-dire certainement plus de 6,000 hommes de pied et plus de 1,200 chevaux — se trouvaient détachés en Bithynie sous Calas, Alexandre n'avait pas sous la main plus de i'S à 14,000 hommes de pied et environ .3.000 cavaliers, Parménion doit l'avoir rejoint avec sa colonne sur la route d'Éphèse à Milet.

') Gell., II, 9.

Été'SS^ : OL. CXI, 3] milet 205

Nicanor, qui commandail la « flotte hellénique », atteignit la hauteur de Milet avant l'arrivée de la flotte perse qui était supérieure en nombre, et vint mouiller près de File avec ses cent soixante trirèmes. Au même moment,, Alexandre était apparu sous les murs de la ville; il s'était emparé des faubourgs et avait enfermé la ville intérieure par une circonvallation. Pour renforcer l'importante position de Ladé, il avait fait occuper File par les Thraces et quatre mille mercenaires environ, et donné ordre à sa flotte de bloquer très attentivement Milet du côté de la mer. Trois jours après, la flotte des Perses était en vue : s'apercevant que le golfe était occupé par des vaisseaux helléniques, Fennemi gouverna au nord et vint mouiller devant le promontoire de Mycale. Sa flotte était forte de quatre cents voiles.

Les flottes hellénique et perse étaient si rapprochées l'une de Fautre qu'un combat naval semblait inévitable ; bon nombre des généraux d'Alexandre le désiraient; on paraissait assuré de la victoire, et le vieux et prudent Parménion lui-même conseillait le combat, car on avait vu, disait-il, — c'est un argument qu'Arrien met dans sa bouche — on avait vu un aigle se poser sur le rivage à la proue du vaisseau d'Alexandre ; les Grecs avaient toujours vaincu sur mer les Barbares, et d'ailleurs le présage tiré de Faigie ne laissait aucun doute que telle était la volonté des dieux. Il ajoutait qu'une victoire navale serait d'une extrême utilité pour toute l'entreprise, tandis qu'une défaite ne pouvait faire perdre que ce qu'on n'avait déjà plus^ puisque les Perses, avec leurs quatre cents navires, étaient maintenant les maîtres de la mer. Enfin Parménion déclarait qu'il était prêt à monter à bord et à prendre part au combat \ Alexandre repoussa ce conseil : hasarder un combat dans les circonstances présentes serait aussi inutile que périlleux; ce serait une témérité folle que de vouloir engager cent soixante vaisseaux contre une flotte aussi supérieure en nombre, et d'entreprendre de combattre les C}^riotes et les Phéniciens avec des marins aussi peu expérimentés que les siens. Les Macédoniens, invincibles sur la terre ferme, ne devaient

') Arrian., I, 18, 6.

2(M) IMUSK IH; .MU. Kl jll, 1

pas, disait-il, s'exposer à devonir la proie des Barbares sur la mer, qui leur iHail peu familière el où l'on était obligé de tenir compte de mille hasards ; car une défaite n'entraînerait pas seulement un grave préjudice pour l'avenir de son entreprise, mais encore fournirait aux Hellènes un prétexte à défection, tandis qu'une victoire n'apporterait qu'un mince avantage, attendu que le cours de sa campagne sur la terre ferme amènerait de lui-même l'anéantissement de la Hotte des Perses. Tel était, ajoutait-il, le sens du prodige; l'aigle qu'on avait vu se tenait sur la terre pour montrer que c'était sur la terre qu'on vaincrait les forces navales des Perses : ce n'était pas assez de ne rien perdre ; ne pas gagner était déjà une perte. La flotte resta donc tranquille dans la rade de Ladé.

Alors Glaucippos, un des notables de Milet, vint au camp du roi pour déclarer, au nom du peuple et des bandes mercenaires aux mains desquels était présentement la ville^ que Milet était prête à ouvrir ses portes et ses ports indistinctement aux Macédoniens et aux Perses, si Alexandre voulait lever le siège. Le roi répondit qu'il n'était pas venu en Asie pour se contenter de ce qu'on voudrait bien lui accorder, et qu'il saurait imposer sa volonté; c'était de sa générosité qu'on avait à attendre, pour la violation de la parole donnée, ou le pardon, ou le châtiment que la ville avait mérité par une résistance aussi coupable que vaine; Glaucippos n'avait qu'à retourner promptement dans la ville pour annoncer aux Milésiens qu'ils pouvaient s'attendre à un assaut. Le lendemain, les balistes et les béliers commencèrent à fonctionner; bientôt une brèche s'ouvrit dans la muraille ; les Macédoniens s'élancèrent dans la ville, tandis que leur flotte, ayant vu de l'endroit où elle se tenait à l'ancre l'assaut commencé, fit aussitôt force de rames et barra l'entrée du port de la ville, de manière que les trirèmes, serrées l'une contre l'autre et la proue en dehors, empêchaient la flotte perse de porter secours aux Milésiens et ceux-ci de se sauver sur la flotte perse. Habitants et mercenaires, pressés de tous côtés dans la ville et sans espoir d'échapper, cherchaient leur salut dans la fuite. Les uns, se laissant flotter sur leurs boucliers, atteignirent un des îlots des ports : d'autres cherchèrent à échapper avec des bateaux aux

Aaloiiine : 334 ol. cxi, 3] 3iilet 207

trirèmes helléno-macédoniennes ; la plupart périrent dans la ville. Les Macédoniens, maintenant maîtres de la place, se dirigèrent alors vers Tilot, sous la conduite même du roi, et déjà les échelles étaient appliquées des trirèmes à la rive escarpée pour opérer de force l'escalade, lorsque le roi, pris de compassion pour tous ces braves qui cherchaient encore à se défendre ou qui étaient prêts à mourir avec gloire, ordonna de les épargner et leur fit offrir leur grâce, à condition qu'ils prendraient du service dans son armée. Ainsi furent sauvés trois cents mercenaires grecs. Alexandre accorda la vie et la liberté à tous les Milésiens qui n'avaient pas trouvé la mort durant Tassant.

De Mycale, la tlotte perse avait assisté à la chute de Milet sans pouvoir faire la moindre chose pour sauver la ville. Chaque jour elle croisait en face de la Hotte hellénique, dans l'espoir de l'attirer à un combat, et le soir elle rentrait, sans avoir réussi, dans la rade du promontoire. Cet ancrage était fort incommode, car les Perses étaient obligés d'aller la nuit puiser de l'eau potable dans le Méandre, éloigné d'environ trois milles. Le roi entreprit de les chasser de leur position sans faire perdre à sa propre flotte la place à la fois assurée et assurante qu'elle occupait. Il envoya les cavaliers et trois régiments d'infanterie, sous les ordres de Philotas, le long de la côte du promontoire de Mycale, avec ordre d'empêcher toute tentative des ennemis pour descendre à terre ; de sorte que, bloqués pour ainsi dire sur mer, ils furent alors contraints par le manque complet d'eau et de vivres d'aller à Samos pour prendre à bord le nécessaire. A leur retour, ils disposèrent de nouveau leurs vaisseaux en ligne de bataille comme pour offrir le combat; mais, voyant que la Hotte hellénique se tenait au repos à Ladé, ils envoyèrent cinq navires dans le port qui était situé entre le camp et les îlots et qui séparait l'armée de la flotte, dans l'espérance de surprendre les vaisseaux dégarnis de leur équipage; car ils savaient qu'ordinairement les hommes quittaient leurs navires et se dispersaient pour se procurer du bois et des provisions. Dès qu'Alexandre eut vu s'approcher ces cinq vaisseaux, il donna aussitôt à ses marins, qui justement étaient présents, l'ordre de monter sur dix tri-

'2i)H MCKNCIKMEM DK I.A lloril- jH, |

rèmes cl do s'avancer «m larj^e pour donner la chasse à l'ennemi. Les vaisseaux perses se hâtèrent de re^^agner h'ur flotte, avant que les (rirènies ne fiissenl à poilée; l'un d'eux, qui était mauvais voilier, (omba aux mains des Macédoniens ei fut coulé; c'était un vaisseau d'iasos en (larie. L'escadi'e perse, sans renouveler ses tentatives contre Milet, se retira à Samos.

Ce qui venait de se passer avait convaincu le roi que la Hotte perse n'exercerait plus aucune influence sensible sur les mouvements de ses forces de terre, qu'elle ne larderait même pas à être chassée complètement loin de la terre ferme par une occupation progressive des côtes, obligée de renoncer désormais à toute intervention dans les actions décisives et à se tenir provisoirement à l'ancre près des îles. Alexandre, en plein élan offensif sur la terre ferme, voyait donc maintenant ses forces navales réduites à la défensive et dans l'impossibilité de tenir la mer en face d'un ennemi trois fois plus nombreux. Malgré les importants services que sa flotte lui avait rendus au commencement de la campagne en couvrant les premières opérations de l'armée de terre, elle lui était devenue à peu près inutile depuis que la puissance des Perses était renversée en Asie-Mineure, tandis qu'elle entraînait à des dépenses énormes. Cent soixante trirèmes exigeaient trente mille matelots et soldats, effectif presque aussi grand que l'armée destinée à renverser l'empire perse : elles coûtaient par mois plus de cinquante talents de solde, et peut-être autant d'entretien, sans rapporter ni nouvelles conquêtes, ni nouveau butin, ainsi que le faisait chaque jour l'armée de terre, qui ne coûtait guère plus d'entretien. Les caisses d'Alexandre étaient épuisées et il n'avait à attendre pour le moment aucune rentrée importante, puisque les cités grecques affranchies avaient été exemptées de tribut et que les villes de l'intérieur ne devaient être ni mises à contribution, ni pillées, mais seulement soumises à l'ancienne taxe, qui était fort minime. Tels furent les motifs qui portèrent le roi à licencier sa flotte dans l'automne de 334 ; il ne retint près de lui qu'un petit nombre de vaisseaux pour les transports le long des côtes, entre autres les vingt navires qu'Athènes avait fournis ; le but de cette mesure était

Automne 334: ol. cxi, 3] la carie 209

soit d'honorer les Athéniens, soit de conserver un gage de leur fidélité, dans le cas très probable où la flotte ennemie se tournerait du côté de la Grèce K

Maintenant, après le licenciement de la flotte, il devenait doublement important pour Alexandre d'occuper toutes les régions du littoral, toutes les villes maritimes, tous les ports, pour exécuter ce blocus continental par lequel il espérait épuiser les forces navales des Perses. Sur la côte de la mer Egée restait encore la Carie, et dans la Carie Halicarnasse, ville doublement importante par sa situation à l'entrée de cette mer, et parce que les derniers débris des forces perses en Asie Mineure s'étaient réunis dans cette place exceptionnellement forte et s'y préparaient à la résistance.

Une cinquantaine d'années auparavant, au temps d'Artaxerxès II, la Carie avait été sous la domination du dynaste Hécatomnos d'Halicarnasse. Il portait le titre de satrape perse, mais il était à peu près indépendant et prêt à soutenir à la première occasion cette indépendance les armes à la main ^ Il avait transporté sa résidence à Mylasa, dans l'intérieur de son territoire, et de là avait entrepris d'étendre notablement son domaine. Mausole, son fils et son successeur, suivit les plans de son père, et augmenta de toutes façons sa puissance et ses richesses. Après qu'on lui eut confié la Lycie ^, il régna sur deux importantes provinces maritimes de l'Asie Mineure, ce qui lui donna l'occasion de développer — son père ayant déjà combattu contre Cypre en qualité denavarque, —

1) Diodore dit que certains auteurs ont admiré, dans le licenciement de la flotte, un moyen stratégique employé par Alexandre pour contraindre les Macédoniens à faire preuve de bravoure en leur rendant le retour impossible. Ce moyen ne ferait honneur ni au talent stratégique du roi, ni au courage de son armée.

2) Theopomp., fragm. \{\ ap. Phot.. cod. 176. Isocrat., Panegyr., § 162. Isocrate l'appelle Kapîa; £7i:(7Ta8[xoç : son fils Mausole est, d'après l'inscription du C. I. Gr^c, II, n» 2691 c, « satrape » (£^ai6pa7i£-Jov-oç) en Carie.

3) Ceci résulte d'un passage des Économiques attribuées à Aristote (II, 15). Isocrate écrit bien, vers 380 : A'jxîaç ô" o-jô' zU ucotcotô Ilspaûv expàT-r.acv: mais il se peut que plus tard la Lycie ait été adjugée à l'avide « satrape » de Carie pour habituer à l'obéissance cette confédération opiniâtre. L'inscription malheureusement très mutilée qu'a publiée G. Hirschfeld {Monatsbev. der Berl. Akad., 1874, p. 716), et où l'on reconnaît tout d'abord un traité entre Mausole et Phasélis, doit dater de cette époque.

-Il) ALKXANDHK KN CAUIK |II, 1

les icirces navales dont il dispusciit. Il reporta sa résidence à llalicarnasse qu'il agiaiidiL en y annexant six petites localités, souleva la guerre Sociale contre Athènes, afin d'allaiblir la puissance maritime des Athéniens, et étendit même la main jusque sur Milet '. Après la mort de sa sœur et épouse Arténiise, qui, d'après les mœurs cariennes, lui avait succédé (351), son second frère, Idrieus, avait pris le gouvernement (349) et, favorisé par les circonstances, avait soumis à sa domination Chios, Cos et Rhodes. Idrieus eut pour successeur sa sœur et épouse Ada (343); mais celle-ci, quatre ans après, fut dépouillée de la souveraineté par son plus jeune frère Pixodaros, de sorte qu'il ne lui resta plus que la forteresse d'Alinda. Pixodaros avait l'intention de se préparer à lutter pour son indépendance, au moyen d'une alliance avec la maison royale de Macédoine, dont les plans au sujet de l'Asie n'étaient plus un secret; et ce qui montre combien il se croyait avancé, c'est qu'il faisait frapper des monnaies à son nom % ce qui — suivant l'opinion générale — n'était permis à aucun satrape. La discorde qui régnait à la cour de Philippe détruisit ses plans, de sorte que, obtempérant au désir du Grand-Roi, il maria sa fille avec le noble Perse 0 thon topâtes ^, et celui-ci, à la mort de son beau-père, en 335, devint le chef de la dynastie carienne \

Aussitôt qu'Alexandre fut entré en Carie, Ada accourut à sa rencontre et lui promit de l'aider de toutes manières dans

') On sait que, durant la guerre Sociale, les dynastes carions avaient des garnisons à Rhodes, à Cos et à Chios ; en 346, Démoslhène dit encore, dans son discours pour la Paix : tov Kapa £to(;.3v xàç vr,(70'jç 7.axaXa|x6av£cv Xiov xa\ K&v xa\ Tooov. Un passage de Polyœnos (VI, 8) indique qu'ils portèrent aussi Ja main sur Milet : quant aux monnaies milésiennes avec EKA et MA, il est douteux qu'il faille en rapporter la légende à Hécatomnos et Mausole (Cf. Waddingto.x, Mél. de Numism., p. 14).

2) mZQAAPOY (avec Q et non pas O, comme le transcrit Pinder, Die ant. Mimzen des Berl. Muséums, 1851, no 350. 351). Sur ses monnaies d'or, voir les renseignements donnés par BnxNms, Mûnzwesen Vorderasiens, p. 475.

3) OGONTOriATO (Mionnet, III, 400 s. VI, t. 7, 5) et non pas 'Opov- ToêàxrjÇ, comme l'écrit Arrien (I, 23, 1. 8). Sur la série des dynastes de Carie, voy. Strab., XIII, p. 657. Il est impossible de déterminer exactement la durée de chaque règne.

*) Arrian., ibid. Cf. Strab., ibid.

Automne 334 : ol. cxi, 31 halicahnasse 21 1

la conquête de cette province ; son nom seul devait gagner des amis au roi ; les gens aisés du pays étaient mécontents, disaitelle, de l'alliance renouvelée avec les Perses, tandis qu'elle, à l'opposé de son frère, avait toujours pris parti contre la Perse et pour la Grèce. Gomme gage de laloyauté de ses intentions, elle priait le roi de vouloir bien être son fils adoptif. Alexandre ne repoussa pas ses propositions et lui laissa la possession d'Alinda. Les Gariens rivalisèrent de zèle pour se soumettre au roi, spécialement les villes grecques ; il restaura chez eux la démocratie, leur accorda Fautonomie et les exempta de tribut.

Il ne restait plus qu'Halicarnasse; Othontopatès s'y était retiré; Memnon lui-même, qui à Éphèse et à Milet n'avait trouvé ni le temps, ni l'occasion d'organiser une résistance avec quelque espoir de succès, s'était transporté dans cette ville avec les débris de l'armée vaincue au Granique, pour défendre la dernière position importante sur les côtes de l'Asie Mineure, de concert avec le satrape de Garie. La ville était entourée de trois côtés par de puissantes murailles, et le quatrième côté, celui du sud, faisait face à la mer. Elle possédait trois forteresses, l'Acropole, située sur une hauteur du côté du nord, la Salmacis, à Fangle sud-ouest, tout au bord de la mer, à l'entrée d'une presqu'île qui ferme à l'ouest la baie d'Halicarnasse, et enfin le Ghâteau royal, sur une petite île à l'entrée du port, lequel forme le fond du golfe. Memnon envoya au Grand-Roi sa femme et son enfant, sous prétexte de les garantir de tout danger, mais en réalité pour donner une marque et un gage de sa fidélité, que son origine grecque avait déjà trop souvent donné occasion de soupçonner. Le roi de Perse, pour reconnaître son dévouement et pour lui donner la latitude d'opérations que méritaient ses talents militaires reconnus et souvent éprouvés, lui avait confié le commandement en chef de toutes les forces navales perses et de tout le littoraP. Si la Perse pouvait encore sauver quelque débris de

*) ToO TE va'JTixoO TcavTo; Yjyejxwv xa\ Trjç TcapaXiou ^u(jL7ra<7r,; (ArRIAN., II, 1,1). Après lui vient Autophradate : ce ne peut guère être celui qui, trente ans auparavant, avait défendu la cause du Grand-Roi (en qualité de Karanof ?) contre les satrapes révoltés ; c'est sans aucun doute l'Autophradate qui avait tout dernièrement marché sur Éphèse.

'2\'2 ALKXAMUU-: DKVAM II '.LlCAWNASSl': |IL I

sa [Hiissaiici', Mcninon [)îiraissait <Mrc riioiniiie Ccii)al)I(3 d'opércr ce sauvetaj^o. Avec une aclivité extraordinaire, il avait encore augmcnlé la force d'IIalicarnasse, autour de laquelle il avait notamment fait creuser un fossé large et profond; il avait augmenté la garnison, formée de Perses et de mercenaires, el fait rentrer dans le port ses vaisseaux de guerre ', alin de s'en servir pour protéger la défense et fournir des subsistances à la ville, en cas d'un long siège. Par ses ordres, Tile d'Arconnèse, qui conmiandait la baie à l'est, avait été fortifiée, et des garnisons avaient été mises dans Myndos, Caunos, Tbéra, Callipolis - ; tout, en un mot, avait été préparé pour faire d'IIalicarnasse un point central de mouvements très importants, et un boulevard contre l'envahisscmenl des Macédoniens. C'est pour cette raison qu'un nombre assez considérable d'bommes appartenant aux partis vaincus en Grèce étaient venus à Ilalicarnasse; parmi eux se trouvaient les athéniens Ephialte et Thras3-bule. LeLyncesteNéoptolème, un de ceux qui s'étaient enfuis lors du meurtre de Philippe, s'y trouvait aussi réfugié, et cet Amyntas, fils d'Antiochos, dont il a été question plus hairt % semble également s'être sauvé d'Ephèse avec les mercenaires et s'être retiré dans Ilalicarnasse. Si Ton parvenait, dans cette forte position, à arrêter les forces des Macédoniens," leurs communications avec leur patrie se trouveraient coupées, puisque la flotte perse commandait la mer, et il ne serait pas difficile d'exciter en Grèce une nouvelle levée de boucliers en faisant retentir le cri de liberté.

Cependant Alexandre marcha sur la ville, et, s'attendantàun long siège, il plaça son camp à environ mille pas des murailles. Les Perses commencèrent les hostilités en tombant sur les Macédoniens qui venaient d'arriver; mais ils furent repoussés sans beaucoup de peine. Peu de jours après, le roi s'avança vers le nord, autour delà ville, avec une portion considérable

*} Le al' Te Tp tr.peîç dans Arrien (II, 5, 7) semble bien indiquer que la flotte s'était retirée à Halicarnasse.

-) Arriax., II, 5, 7. Nous ne sommes plus en état de préciser la situation des deux dernières localités.

^j Voy. ci-dessus, p. 200.

Automne 334 : ol. cxi, 3] siège d'haltcarnasse 213

de Tarmée \ en partie pour inspecter les murailles, mais principalement pour s'emparer de Myndos. Celte ville, peu éloignée d'Halicarnasse^ pouvait être d'une grande importance pour le cours du siège, et la garnison de la place lui en avait promis la reddition s'il voulait se présenter pendant la nuit devant ses portes. Alexandre arriva, mais personne n'ouvrit. Enflammé de colère en se voyant ainsi trompé, le roi, qui n'avait ni machines, ni béliers, puisque l'armée ne s'était point préparée à une attaque, donna cependant l'ordre à ses soldats pesamment armés de s'avancer au pied des murailles et de commencer à les miner. Une tour s'écroula, mais sans ouvrir toutefois une brèche assez large pour qu'on put tenter l'attaque avec succès. Au lever du jour, les habitants d'Halicarnasse, ayant remarqué la sortie des Macédoniens, envoyèrent aussitôt par mer des renforts à Myndos, et Alexandre retourna sans avoir abouti dans ses positions devant Halicarnasse.

Le siège de la place commença. Bientôt le fossé, large de vingt-cinq pieds et moitié aussi profond, fat comblé sous la protection de plusieurs « tortues », comme on appelait ces toits de boucliers, ce qui permit de faire approcher des murailles les tours au moyen desquelles on balayait les défenseurs des remparts, ainsi que les machines dont on se servait pour ouvrir des brèches \ Déjà les tours étaient près des murs, lorsque les assiégés firent une sortie pendant la nuit pour les incendier; mais l'alarme se répandit promptement parmi le camp; les Macédoniens, éveillés au milieu de leur sommeil, coururent porter secours à leurs avant-postes, et, après un court combat livré à la lueur des feux du camp, les assiégés furent rejetés dans la ville sans avoir atteint leur but. L'ennemi laissait sur le champ de bataille cent soixante-quinze cadavres, parmi lesquels celui du Lynceste Néoptolème. Les

^) Il prit avec lui lesîVes de la cavalerie, les hypaspistes, et les trois iaxe^ d'Amyntas, Perdiccas, Méléagre.

^) Les terrassements exécutés lors du siège et la construction de machines permettent de conclure à coup sûr que les « armes spécia'es » étaient représentées dans l'armée d'Alexandre, encore qu'il faille admettre que les travaux ordonnés et dirigés par les ingénieurs étaient exécutés par les combattants. Nos sources ne nous permettent pas de préciser davantage.

lil'i siÈr.K d'iiamcarnassk |11, l

Macédoniens n'eurent que dixmorls, mais le nombre de leurs blessés monta à trois cents, parce qu'ils n'avaient pu se couvrir snllisamment au milieu de l'obscurité de la nuit.

Les machines commencèrent à fonctionner. Bientôt, du côté nord de la ville, deux tours et la partie des murailles qui les séparait ne furent plus qu'un amas de ruines; une troisième tour était fortement endommagée, et il était facile de l'abattre en la minant. Une après-midi, deux Macédoniens de la phalange de Perdiccas étaient assisàboire dans leur tente; comme chacun vantait ses mérites et ses hauts faits, ils firent le serment de s'emparer, à la pointe de leur lance, d'Halicarnasse tout entière et de tous ces poltrons de Perses qui la remplissaient. Aussitôt les deux soldats prennent leur bouclier et leur lance, et s'en vont tout seuls droit au mur; ils brandissent leurs armes et poussent des cris en levant la tête vers les créneaux. Ceux qui se trouvaient sur les remparts, voyant et entendant ces bravades, firent une sortie contre les deux hommes; ceuxci, sans lâcher pied, abattaient quiconque s'approchait de trop près et allongeaient des coups à ceux qui reculaient. Mais la foule des ennemis croissait à chaque instant, et les deux champions, qui malgré tout tenaient ferme, furent enfin accablés par le nombre. Cependant leurs camarades, qui avaient vu du camp cette étrange attaque, se précipitèrent pour leur porter secours ; en même temps les soldats sortaient de la ville en plus grand nombre, et un combat acharné s'en suivit sous les murs. Les Macédoniens eurent bientôt l'avantage ; les ennemis furent rejetés dans la place et, comme en ce moment les remparts se trouvaient presque sans défenseurs et déjà renversés sur un point, il semblait qu'il ne manquât pour s'emparer de la ville qu'un ordre d'attaque générale de la part du roi \ Alexandre ne le donna pas; il aurait voulu conserver la ville intacte, et il espérait qu^elle capitulerait.

Mais les ennemis avaient construit, en arrière de la brèche, un mur qui allait d'une tour à l'autre en forme de demi-lune. Ce fut contre cette nouvelle muraille que le roi dirigea ses efforts . Déjà l'angle rentrant qu'elle formait avait été débarrassé des

1) Cet incident caractéristique se trouve clans Arrien (I, 21).

Auto77me 33 i:oL. CXI ^ 3] siège d'halicarnasse 21o

décombres et des ruines et aplani de manière à permettre de commencer une nouvelle attaque ; on y fit avancer des paravents tressés en osier, de hautes tours de bois, des tortues et des béliers. Les assiégés firent une seconde sortie pour incendier les machines, tandis que des soldats, du haut des deux tours et de la muraille, soutenaient vivement leur attaque ; déjà plusieurs paravents et même une tour étaient en feu, et ce fut à grand peine que les troupes de Philotas, préposées à la garde du camp, purent préserver le reste. Alexandre parut alors pour leur porter secours, et les ennemis, jetant à la hâte leurs torches et leurs armes, se retirèrent derrière les murailles d'où ils décochèrent leurs traits sur les flancs et en partie dans le dos des assaillants, de manière à leur faire subir une perte assez importante.

Cette résistance opiniâtre montra au roi qu'il fallait agir plus énergiquement. Il fit de nouveau jouer les machines et présida lui-même à leur fonctionnement. Ce fut alors que Memnon résolut de tenter une sortie générale, sur les instantes prières qu'Ephialte, dit-on, lui fit de ne pas attendre la dernière extrémité ^ Une partie de la garnison, sous la conduite d'Éphialte, s'élança au dehors, du côté où la muraille était très compromise, tandis que l'autre partie s'avançait contre le camp par une autre porte, celle de Tripylon, du côté où l'ennemi s'y attendait le moins. Éphialte combattit avec la plus grande valeur; ses soldats lancèrent sur les machines des torches à feu et des ronds de poix, mais l'attaque énergique du roi, soutenue par la grêle de traits et de grosses pierres qu'on lançait des hautes tours de siège, força les ennemis à plier après un combat des plus acharnés ; un grand nombre d'hom-

1) DiODOR., XVII, 26. Diodore donne sur ces combats autour d'Halicarnasse une foule de détails, mais peu sûrs et parfois confus. C'est le cas lorsqu'il fait succomber Néoptolémos comme stratège macédonien. Que cette partie de son récit soit empruntée à Clitarque ou à Callisthène, il est visible que son auteur a voulu flatter les Athéniens. Il peut être exact que les vieux soldats macédoniens aient été obligés de remonter le courage des jeunes recrues: mais le vétéran Atharrias, qui reparaît encore à plusieurs reprises même dans Quinte-Curce, est visiblement un miles gloriosiis, un de ces types qu'emploie volontiers un historien artiste. Ce doit être le Tharrias qui, d^'après [Plut.,] De glor. Alex. y II, 7, avait perdu un œil au siège de Périnthe.

210 sifcoK d'haucarnassk [If, 1

mes, cl parmi eux Mphiallo, restèrent sur h; champ de bataille, cl un jtlus grand nombre encore périrent dans leur fuile parmi les déronibres des murs écroulés et à Tentrée trop étroite des portes de la ville. I*endanl ce lemps, de Taulre coté, deux régiments d'bypaspisles et (juclques troupes d'inlanterie légère, commandées par le garde du corps Plolémée, avaient fait face à l'ennemi. Le combat dura longtemps ; Ptolémée lui-même, le chiliarque des bypaspisles Adda^os, le commandant des archers Cléarchos, un grand nombre d'autres Macédoniens de distinction étaient déjà tombés, quand on parvint enfin à repousser Tennemi : le pont étroit qui traversait le fossé se rompit sous le poids des fuyards ; un grand nombre furent précipités et périrent, les uns étoulïés par ceux qui tombaient sur eux, les autres transpercés par les lances macédoniennes. Pendant cette déroute générale, ceux qui étaient restés dans la ville avaient promplement fermé les portes, afin que les Macédoniens n'entrassent pas à la suite des fuyards, de sorte que devant les portes se pressait une multitude de malheureux soldats qui, livrés sans armes, sans courage, sans moyen de salut aux Macédoniens, furent tous égorgés. Les assiégés remplis d'épouvante pensaient que les Macédoniens, enflammés par un si grand succès et favorisés par l'obscurité naissante, allaient enfoncer les portes pour se précipiter dans la ville même, lorsqu'au contraire ils entendirent sonner le signal de la retraite. Le roi désirait encore à ce moment sauver la cité; il espérait qu'après cette journée, qui ne lui avait coûté que quarante hommes tandis que l'ennemi en avait perdu mille, et qui avait assez clairement montré que la ville ne résisterait pas à une nouvelle attaque, les assiégés feraient des propositions, et il n'attendait que cela pour mettre fin à cette lutte contre nature de Grecs contre une cité grecque.

Dans Halicarnasse, les deux commandants, Memnon et Othontopatès, tenaient conseil pour savoir quelles mesures il convenait de prendre. Ils ne se dissimulaient pas que, dans les circonstances présentes, avec une partie des murailles déjà détruite et une autre prête à s'écrouler, avec une garnison affaiblie par le grand nombre des tués et des blessés, le siège ne pouvait durer longtemps. D'ailleurs, à quoi bon défendre

Automne 334: ol. cxt, 3] siège d'haucarnasse 217

encore la ville, maintenant que le pays était déjà perdu ? le port, qu'il était important de conserver à cause de la flotte, pouvait être suffisamment garanti par l'occupation de la Salmacis * et du château royal qui étaient en avant des ports, ainsi que par celle des places fortes situées dans le golfe de Carie : ils résolurent d'abandonner la ville. Vers le milieu de la nuit, les gardes du camp macédonien aperçurent les flammes d'un incendie s'élevant par-dessus les remparts. Des fuyards, qui s'échappaient de la ville embrasée et cherchaient leur salut du côté des avant-postes macédoniens, annoncèrent que la grande tour qui s'élevait en face des machines des Macédoniens, ainsi que les magasins d'armes et les quartiers qui avoisinaient les murailles étaient en feu. Un vent violent chassait les flammes vers l'intérieur de la ville, et l'on apprit que les assiégés activaient le feu de toutes les façons. Malgré la nuit, Alexandre donna aussitôt Tordre d'avancer et d'occuper la ville embrasée. Ceux qui alimentaient l'incendie furent massacrés; nulle part on n'éprouva de résistance ; les habitants qu'on trouva chez eux furent épargnés. Enfm les premières lueurs du matin parurent ; les ennemis avaient évacué la ville et s'étaient retirés dans la Salmacis et dans le château, d'où ils dominaient le port et d'où ils pouvaient, dans une sécurité à peu près complète, inquiéter le champ de ruines tombé aux mains de l'ennemi.

Le roi comprit leur dessein, et, pour ne pas s'arrêter au siège de la forteresse,, qui ne pouvait plus lui donner de résultats décisifs dans les circonstances actuelles, il fit ensevelir les morts de la dernière nuit; puis il envoya à Tralles le parc de ses machines de siège, et ordonna de détruire de fond en comble les restes de la cité qui s'était opposée à la cause commune des Hellènes avec tant d'opiniâtreté, car ces débris pouvaient encore devenir dangereux à cause du voisinage des Perses qui étaient dans laSalmacis et à Arconnèse. Les citoyens furent dispersés dans les six bourgades que le dynaste Mau-

^) C'est bien la Salmacis (Arrian., I, 23, 3), distincte de l'acropole à rintérieur de la ville, comme le montre le plan dressé par Newton {History of discoveries at Halwarnnssiis, 1862).

'2\H ui':gli:mknt iji:s aitaiuks dm cmuk i[l \

solo avait annexées à sa résidence quarante ans aii{)aravant'. Ada ohlinl de nouveau la satrapie d(; Carie, mais les villes grecques de cette provinces restèrent autonomes et exemptes de tribut. Les revenus du pays continuèrent à être perçus par la princesse. Alexandre laissa pour sa garde et pour celle de la province trois mille mercenaires vX environ deux cents cavaliers commandés par Ptoléniée -, qui reçut l'ordre de se réunir avec le commandant de Lydie pour chasser complètement Fennemi des places maritimes qu'il occupait encore, puis de commencer aussitôt le siège de la Salmacis en établissant des circonvallations^

L'automne était arrivé. Avec la chute d'Halicarnasse, Alexandre pouvait regarder comme terminée la conquête de la côte occidentale de l'Asie-Mineure ; la liberté restaurée à nouveau dans les villes maritimes helléniques, et les garnisons macédoniennes dans la Phrygie d'Iiellespont, la Lydie et la Carie, garantissaient ces parages contre de nouvelles attaques de la tlotte perse. Les opérations suivantes devaient avoir pour but de barrer à cette flotte l'accès de la côte sud de TAsie-Mineure, et en même temps de soumettre l'intérieur du pays. Comme il était à prévoir que la résistance ne serait nulle part bien sérieuse, ni dans les villes du littoral, qui en cette saison ne pouvaient guère être secourues par mer, ni dans l'intérieur du pays, que les Perses avaient pour ainsi dire complètement évacué depuis longtemps, il était inutile d'employer toute l'armée à cette fatigante opération : d'ailleurs, l'armée avait besoin d'être renforcée par de nouvelles troupes tirées d'Europe, pour les grands mouvements qui devaient ouvrir la campagne de l'année suivante. Il y avait dans l'armée un grand nombre de soldats nouvellement mariés ; on les renvoya en congé dans leur pays, afin qu'ils pussent passer l'hiver près de leur femme et de leurs enfants.

*) Pline (V, 29, § 107 éd. Detlefsen) dit bien qu'Alexandre a fait cadeau à la ville d'Halicarnasse de six villes, parmi lesquelles Pédason; mais cela se rapporte à une époque postérieure.

2) Comme Arrien n'ajoute pas le nom du père, on ne voit pas quel est ce Ptolémée ; peut-être était-ce celui qui commandait une phalange à Issos (Arrian., II, 8, 4).

3) DiODOR., XVII, 27.

//2rey' 334/3: OL. CXI, 3] congés et repos 219

Trois nouveau-mariés d'entre les officiers se mirent à leur tête ; c'étaient Ptolémée, fils de Séleucos, un des gardes du corps du roi, Gœnos, gendre du vieux Parménion, et Méléagre, tous deux stratèges de phalange ; ils reçurent l'ordre de ramener en Asie aussitôt que possible, outre les hommes en permission, un nombre considérable de troupes fraîches et de rejoindre le gros de l'armée à Gordion au printemps suivant. On peut se figurer avec quels transports fut reçu ce congé, avec quelle joie fut salué le retour de ces braves dans leur famille, comment on les écoutait lorsqu'ils parlaient de leurs hauts faits, de leur roi, du butin, des belles contrées de l'Asie ; il semblait que l'Asie et la Macédoine eussent cessé d'être des pays éloignés et étrangers.

Avec les troupes mobiles qui restaient en Asie, défalcation faite d'un millier d'hommes environ qui étaient dans les garnisons, Alexandre forma deux colonnes de marche, dont la plus petite, sous les ordres de Parménion, se composait de la cavalerie macédonienne et thessalienne, des troupes alliées * ainsi que du parc des chariots et des machines; elle gagna Sardes, en passant par Traites, pour hiverner dans la plaine de Lydie et se diriger sur Gordion au commencement du printemps. Les hypaspistes, les régiments de phalange, les Agrianes, les archers, les Thraces ', formaient la plus forte colonne qui, sous la conduite du roi lui-même, s'éloigna de la Garie pour pénétrer dans les contrées du littoral et de l'intérieur et en prendre possession.

Alexandre dirigea sa marche vers la Lycie en passant par

^) Arrian., I, 24, 3. Comme la cavalerie thessalienne et les contingents helléniques étaient restés avec Calas et qu'on ne parle pas de leur marche sur Halicarnasse, il est possible que Parménion les ait ralliés seulement sur la route de Sardes. Que Calas ait été repoussé par le prince bithynien Bas, c'est ce que dit Memnon {fr. 20 ap. C. Mûller, Fr. Hist. Grsec, III, p. 537), dans un passage où Calas, il est vrai, est appelé à tort stratège.

2) Il va de soi et Arrien (I, 28, 4) fait entendre que le roi emmenait aussi avec lui des cavaliers : mais on ne voit pas quel corps ; peut-être quelques îles de sarissophores ou des Odryses. Comme les alliés helléniques étaient confiés à Parménion, que 3,000 mercenaires étaient restés en Carie, que parmi les soldats en congé il y avait à coup sûr beaucoup de phalangites, les phalanges qui partirent avec Alexandre devaient avoir un effectif très faible.

220 ALEXANDRE EN LYCIE [Tî, i

llyparna, ville forlo siirlafronliî'ro,(]ontla f^-arnison, composée do mercenaires grecs, livra même la ciladelle, sons condilion de pouvoir se retirer librement. La Lycie était incorporée au royaume des Perses depuis le temps de Cyrus; cependant non seulement elle avait conservé sa constitution fédérale, mais encore elle avait bientôt recouvré assez d'indépendance pour n*envoyer à Suse qu'un tribut déterminé, jusqu'au moment où, comme nous l'avons dit, le satrape de Carie obtint également la Lycie. Dans les dernières années, le roi de Perse avait encore annexé à la Lycie la contrée montagneuse de Milyade, située sur la frontière du côté de la Phrygie. Il n'y avait pas de garnison perse en Lycie, et Alexandre s'empara sans obstacle de cette contrée parsemée de villes nombreuses et de bons ports de mer. Telmissos, et au delà du fleuve du Xanthe, Pinara, Xanthos, Patara et trente autres localités plus petites se soumirent aux Macédoniens. On était au milieu de l'hiver; Alexandre remonta vers les sources du Xanthe, dans le pays de Milyade * ; là il reçut une ambassade des Phasélites, qui lui envoyaient une couronne d'honneur en or, selon la coutume hellénique, ainsi que les députés de plusieurs villes de la Basse-Lycie qui demandaient chacune la paix et son amitié. Il promit aux Phasélites d'aller bientôt chez eux et de s'y reposer pendant quelque temps ; le poète Théodecte, que le roi honorait de son amitié, était leur concitoyen : il y avait peu de temps qu'il était mort à Athènes, et son père vivait encore ^ Alexandre ne reçut pas moins amicalement les autres envoyés lyciens et leur ordonna de remettre leurs villes aux officiers qu'il enverrait à cet effet. Il nomma ensuite satrape de Lycie et du littoral qui y confine à Test Néarchos d'Amphipolis, originaire de Crète, pour lequel il avait une amitié particulière ^. Les événements postérieurs nous font voir qu'il se trouvait à

^) £v àxfxr^ Y|ô-o ToO -/st(JLtovo? (Arrian., I, 24, 5). La contrée de Milyade s'étend, dit Strabon, depuis les défilés au-dessus de Termessos et le pays qui plus haut va rejoindre le Taurus vers Ifinda jusqu'à Sagalassos et Apamée.

^) Suidas, s. v. (Westermann, Biogr., p. 147) : on avait de son fils et homonyme un panégyrique d'Alexandre d'Epire.

^) aaxpaTteueiv A'jxcaç xal; t/jç Ixo|J.£va]; Auxîaç -/copa; ecttc sui xbv TaOpov to opo; (Arrian., III, 6,6). Par conséquent, ce n'est pas comme lyciarque qu'il l'installe.

Hiver 334/3 : ol. cxi, 3] la lycie 221

celte époque dans la Hotte des Perses un contingent de vaisseaux lyciens; on doit supposer qu'Alexandre en demanda le rappel comme une conséquence de Talliance conclue, ou comme une condition de ce qu'il accordait ; car il est certain que les Lyciens ou Termèles, comme ils s'appelaient euxmêmes, conservèrent leur constitution fédérale antique et sagement ordonnée. D'après cette constitution, vingt-trois villes avaient chacune un Conseil et une assemblée du peuple, et à la tète de leur administration un « stratège », qui portait peut-être la dénomination lycienne de (( roi » de la ville ; il y avait en outre, pour tout le territoire confédéré, une assemblée des villes, dans laquelle les six plus importantes avaient chacune trois voix, celles qui étaient moins considérables, chacune deux, et enfin les plus petites, chacune une; la répartition de l'impôt fédéral avait lieu dans la même proportion; enhn, comme directeur de l'Union, se trouvait le « lyciarque », qui portait peut-être aussi le titre de « roi », et était élu par l'assemblée fédérale comme les autres fonctionnaires et juges de la confédération \

Alexandre se mit alors en marche sur Phasélis. Cette ville, d'origine dorienne et assez importante pour prétendre au titre de cité hellénique, était située dans une position extrêmement favorable sur le golfe de Pamphylie et possédait trois ports auxquels elle devait sa richesse. A Touest, les montagnes s'élèvent, en terrasses superposées, jusqu'à une hauteur de sept mille pieds. Ces montagnes décrivent une courbe peu accentuée autour du golfe de Pamphylie jusqu'à Perge, et se rapprochent tellement de la côte qu'en beaucoup d'endroits c'est seulement lorsque le vent du nord chasse les eaux du rivage que les vagues laissent le chemin libre. Si l'on veut éviter ce chemin, on est obligé de prendre, à travers les montagnes, une

1) Strab., XIV, p. 664. Le titre de stratèges pour les villes prises isolément est attesté par Dion Cassius (XLVII, 34). Les inscriptions .C. L Gr.ec, III, n° 4270. 4303 h, etc.) nomment r, po'j/r, xa\ 6 or,|xo; de certaines villes. Le titre de lyciarque se rencontre dans Strabon et dans des inscriptions de répoque romaine (C. I. Gr.ec, III, no 4198. 4247). Théopompe [fr. 111) parle du a roi » Périclès, et une épigramme triomphale du fils d'Harpage (vers 01. C) parle des avyvevéai Tr,,- pa(7tA£:a; (G. I. Gr-ïc, III, n« 4269: auxquels le vainqueur avait donné une part de butin.

222 \M:\A.M»m. \ imiasklis |ll, 1

route heaiicoiip plus longue et plus diflicile; encore ladite route était-elle précisément alors interceptée par une tribu pisidienne, qui s'était bâti uik; forteresse à l'entrée des défdés et, de là, faisait des iiicui\si(^ns chez les Phasélites. De concert avec ces derniers, Alexandre attarpia ce repaire de brigands et le détruisit; on fêta par des banquets riieureusc délivrance de la ville, que ces pillards avaient souvent inquiétée, et la victoire du roi; il est bien possible que ce fût la première fois, depuis les victoires de Cimon sur l'Eurymédon, que la cité voyait une armée hellénique. Ces jours-là, Alexandre luimême semble avoir été de fort bonne humeur; on le vit, après un des festins, se diriger vers le marché, environné de la

joyeuse escorte de ses fidèles; il s'arrêta devant la statue de Théodecte et l'orna de couronnes de fleurs, pour honorer la mémoire d'un homme dont il faisait grand cas ^

Cette même journée se dévoila une trame infâme, doublement odieuse, car elle était ourdie par un des premiers officiers de Tarmée, par un homme auquel Alexandre avait beaucoup pardonné, auquel il avait confié davantag'e encore. Le roi avait reçu des avertissements de plus d'une sorte; peu de jours avant encore, Olympias avait écrit à son fils, le conjurant de se tenir en garde contre d'anciens ennemis qu'à l'heure présente il considérait comme des amis.

Le traître, c'était Alexandre le Lynceste : les prétentions équivoques de sa famille au trône de Macédoine avaient en lui un défenseur aussi dissimulé qu'il était opiniâtre. Soupçonné d'avoir pris part à la conjuration contre la vie de Philippe, que ses deux frères avaient payée de leur tête, non seulement il avait obtenu grâce parce qu^il s'était incontinent soumis au fils du monarque assassiné et, le premier, l'avait salué roi de Macédoine, mais encore Alexandre l'avait retenu près de sa personne et lui avait confié plusieurs commandements importants; dernièrement encore, il l'avait chargé de la conduite des cavaliers thessaliens pour l'expédition en Bithynie et contre le domaine de Memnon. La confiance même que lui témoignait le roi ne put changer les coupables pensées

1) Plut., Alej:. 17.

/^R'^/' 334/3 : OL. CXI, 3J complot decol vert 223

de cet homme ; la conscience d'un crime pardonné, mais dont il ne se repentait pas, l'orgueil impuissant et doublement blessé par la générosité du jeune roi auquel tout réussissait, le souvenir de ses deux frères dont le sang avait coulé pour l'entreprise commune, le désir personnel du pouvoir, d'autant plus excité qu'il avait moins d'espoir, en un mot l'envie, la haine, l'ambition, la crainte, tels durent être les motifs qui poussèrent le Lynceste à renouer, ou peut-être même à ne pas rompre ses relations avec la cour de Perse. Ce Néoptolème qui venait de trouver la mort à Halicarnasse en combattant pour les Perses était son neveu. Par Amyntas, fils d'Antiochos — celui qui s'était enfui de Macédoine, puis d'Éphèse, lorsqu'il avait vu l'armée des Macédoniens s'approcher, et qui s'était réfugié à Halicarnasse d'où il avait ensuite gagné la cour de Perse — Alexandre avait fait faire, par écrit et de vive voix, des ouvertures au Grand-Roi, et Sisinès, un des confidents de Darius, sous prétexte de porter des ordres à Atizyès, satrape de la Grande-Phrygie, était venu en mission secrèle dans les provinces extérieures du royaume et s'était ensuite etTorcé de pénétrer dans les quartiers de la cavalerie thessalienne. Parménion l'ayant fait prisonnier, Sisinès avoua le but de sa mission au général, qui l'envoya sous escorte à Phasélis : devant le roi, il confessa qu'il devait otTrir de la part du Grand- Roi mille talents et le royaume de Macédoine au Lynceste s'il assassinait Alexandre.

Le roi convoqua aussitôt ses amis, afin de se concerter avec eux sur la manière dont il devait se comporter envers le coupable. Leur avis fut que déjà on avait eu tort de confier à un homme aussi peu sur le noyau de la cavalerie, et qu'il semblait d'autant plus nécessaire maintenant d'agir sans retard, pour lui enlever au moins les moyens de nuire avant qu'il eût le temps de gagner davantage à sa cause la cavalerie thessalienne et de l'entraîner dans sa trahison. Après cette décision, on envoya à Parménion un des officiers les plus sûrs, Amphotéros, frère de Cratère. Celui-ci se mit en route en costume du pays et accompagné de quelques Pergiens, pour ne pas être reconnu pendant le voyage, et arriva incognito au lieu de sa destination. Le roi n'avait pas voulu confier un

22Ï MVIU.IIK SI U I.A l'\MIMIVI.IK |II, 1

sccri'l aussi dangereux à une Icllrc duiil il eut été facile de s'emi)aror cl (ra])nser; Amjdiotéros accomplit donc son message de vive voix, et aussitôt le Lynceste fut enlevé sans bruit et mis en lieu sur. Le roi différa encore à ce moment de porter une senlence conlre le traître, d'abord par égard pour Anlipater dont il était le gendre, mais surtout pour ne pas donner lieu à des bruits qui auraient pu causer de Tagitation dans Tarmée et en Grèce *.

Après ce retard, Alexandre quitta Phasélis pour gagner la Pampbylie et Perge qui en était la ville principale. 11 envoya en avant une partie de Farmée par la voie longue et difficile des montagnes que les Tbraces, par son ordre, avaient rendue praticable au moins pour l'infanterie, tandis que lui-même, paraît-il, avec la cavalerie et une partie des fantassins pesamment armés, prit la route de la côte ; c'était en réalité une entreprise assez risquée, car à ce moment, au milieu de l'hiver, le chemin était submergé. On mit toute une journée à traverser l'eau, car en certains endroits les hommes en avaient jusqu'à la ceinture ; mais l'exemple et la présence du roi, qui ne connaissait pas le mot « impossible », donnait aux soldats de l'émulation pour surmonter toutes les fatigues avec patience et bonne humeur, et lorsqu'une fois arrivés au but ils jetèrent leurs regards sur le chemin qu'ils avaient parcouru, sur la houle écumante qui le couvrait, il leur sembla que c'était un prodige qu'ils venaient d'accomplir sous la conduite de leur héroïque souverain. La nouvelle de cette marche, ornée des circonstances les plus fabuleuses, se répandit parmi les Hellènes ; malgré le vent du sud qui soufflait avec violence et poussait les flots jusque sur les montagnes, le roi était descendu sur le rivage, et aussitôt le vent avait tourné et, soufflant au nord, avait refoulé les eaux ; d'autres prétendaient savoir pertinemment qu'Alexandre avait conduit son armée à pied sec à travers la mer, et le péripatéticien Callisthène, écrivant le premier l'histoire de cette expédition à laquelle il avait assisté, se laissa emporter par son enthousiasme au point de dire que la mer avait voulu rendre hommage au roi et

^) Arrian.. I, 25. DioDOR., XVII, 32. 80. Cukt., VII, 1, etc.

Comm. de 333 : ol. cxi, 3J la pamphylil: 22o

s'était prosternée devant lui'. Quant à Alexandre, il écrivit dans une lettre (si tant est que ce document soit authentique ') ces simples paroles : qu'il avait fait frayer une route à travers l'échelle de Pamphylie, — c'est ainsi qu'on appelait les talus de ces montagnes, — et qu'il l'avait traversée en partant de Phasélis.

C'est ainsi qu'Alexandre s'avança avec son armée dans la partie de la province de Pisidie qui borde la côte et porte le nom de Pamphylie. Cette région maritime, bornée au nord par le Taurus, s'étend jusqu'au delà de la ville de Sidé, où les montagnes viennent de nouveau se rapprocher du rivage pour se prolonger au nord-est à travers la Cilicie, la première région au delà du Taurus; de sorte qu'Alexandre, après avoir pris possession delà Pamphylie, pourrait dire qu'il avait achevé de soumettre le littoral en deçà du Taurus. Perge, qui était la clef pour traverser la chaîne et pénétrer au nord et à l'ouest dans l'intérieur des terres, se soumit ; la ville d'Aspendos envoya une ambassade au roi pour offrir sa soumission, et pour demander en même temps qu'on ne lui imposât pas de garnison macédonienne. Alexandre acquiesça à cette demande, à condition qu'on lui livrerait un certain nombre de chevaux que la ville avait coutume d'envoyer au roi de Perse au lieu de tribut, et lui compterait en outre cinquante talents pour la paie des soldats. Il se transporta lui-même à Sidé, ville frontière de la Pamphylie, qui passait pour avoir été fondée par des émigrés de Kyme en Èolido ; mais le langage de ces Hellènes était tout particulier, car ils avaient oublié celui de leur pays sans prendre celui de la contrée^; Alexandre laissa dans leur ville une garnison, qui fut placée sous les ordres de Néarchos, ainsi que toutes les côtes du golfe de Pamphylie.

Ensuite il se remit en marche pour revenir à Perge, afin de

1) Callisthène (fragm. 25) emploie l'expression technique pour cet hommage à la mode perse : t'va sv xô) uTioy.'jpTO'jaOat r^oi; ooxr, 7:pO(7x-jv£Îv.

-) £v xaî; eutaroXai:... oôouotr;aat çr,(Tt Tr,v )>£yO[jL£vr,v K),:[xaxa xat ôieXôeîv op[j.r|0-a? ey. <ï»acrr,)a'oo? (Plut., Aîex. 17).

^) C'est ce que dit Arrien (I, 27, 4). Les anciennes monnaies de Sidé portent des caractères qu'on dit semblables à ceux de Palmyre (de LuyiNES, Xmn. des Salniprs. p. 23) : le reste de la bibliographie dans Imhoof-Blumer (in von Sallels Xuin. Zcilschrifl, 111, p. 330).

L*2() ALKX AM»HK KN l'AMI'Il YI.IK jH, |

surprendre S\ llion, forteresse élevée dans les montagnes (;t pourvue d'une garnison d'indigènes et de mercenaires étrangers* ; mais il échoua et laissa à son lieutenant le soin de s'en emparer, car déjà la nouvelle lui était arrivée que les Aspendiens ne voulaient ni Hvrer les chevaux qu'ils avaient promis, ni payer les cinquante talents dont ils s'étaient reconnus redevables, et qu'ils s'étaient préparés au contraire à une résistance sérieuse. Il marcha contre Aspendos, et s'empara de la ville basse que les habitants avaient abandonnée ; puis, sans se laisser émouvoir par la force de la citadelle, dans laquelle les Aspendiens s'étaient retirés, ni par le manque de machines de sièg-e, il renvoya les ambassadeurs que les citoyens eflrayés par son approche lui avaient dépéchés pour offrir leur soumission aux conditions du précédent traité, en les avertissant que la ville, en dehors des chevaux et des cinquante talents exigés d'abord, devrait encore payer cinquante talents, livrer ses principaux citoyens comme otages, et de plus se soumettre à une décision juridique au sujet du territoire qu'elle était accusée d'avoir enlevé par la force à ses voisins-, obéir au lieutenant du roi dans cette contrée et payer un tribut annuel ^ Le courage des Aspendiens fut bientôt à bout ; ils se soumirent.

Le roi revint sur Perge, pour continuer sa marche à travers la contrée inég^ale et montagneuse de la Pisidie vers la Phrygie. Il ne pouvait entrer dans ses desseins de soumettre vallée par vallée ces montagnards alors partagés en un grand nombre de tribus presque toujours en querelle avec leurs voisins ; il suffisait de leur faire sentir en passant

^) Suivant Arrien, cette forteresse est située entre Aspendos etSidé. Dans l'expression de Strabon : ttoX-.; ui^^r^Xoç wç toi; ex népy'')? ^ttotîto; (Strab. , XIV, p. 667), G. HiRscHFELD {Monatsber. der Berl. Akad., 1874, p. 724) a reconnu le fort de Syllion et rétabli le nom, qui manque au texte de Strabon. On est renseigné sur le dialecte de ces villes par l'inscription de Syllion, dont Hirschfeld donne une nouvelle transcription, et par les légendes des anciennes monnaies : SEATNITS pour Syllion, E^TFEAIITi] pour Aspendos. IIPEIIAs pour Perge (Friedlànder in von Sallets Num. Zeit^ schrift, IV. p. 298 sqq.>

-) D'après Polybe (V, 73), on peut croire que les voisins ainsi dépouillés étaient les Sidètes.

3) sopo'j; aTTO^épeiv oaa ïi/] Maxeôôoi (Arrian. , I, 27, 4).

CoDiDi. de 333 : ol. cxi, 3] passage du taukus 227

sa main puissante : il comptait laisser aux commandants qu'il installerait dans les régions avoisinant la chaîne le soin d'assurer d'une façon durable la route ainsi frayée entre la côte de Pamphylie et la Phrygie.

La route qu'il choisit conduit de Perge vers l'ouest à travers la plaine du littoral jusqu'au pied du Taurus, puis s'engage dans un défilé difficile commandé par la forteresse de Tcrmessos \ où une poignée de soldats pouvait facilement barrer le chemin même à une nombreuse armée. La route gravit une montagne à pic dominée de l'autre côté par une montagne non moins escarpée ; la ville est placée derrière, dans une dépression qui sépare les deux sommets. Toute la population de Termessos était sortie pour aller occuper les deux montagnes, de sorte que le roi préféra camper en avant du défilé, car il était persuadé que les ennemis, voyant les Macédoniens faire halte de cette façon, penseraient que le danger n'était pas pressant et se retireraient dans la ville en laissant seulement une garde pour la sûreté du défilé. Ce fut en effet ce qui arriva; la multitude se retira, et on n'aperçut bientôt plus que quelques postes sur les hauteurs. Aussitôt le roi marcha en avant avec l'infanterie légère ^ ; les soldats des postes furent obligés de céder et les montagnes occupées; l'armée s'avança sans résistance à travers le défilé et vint camper devant Ja ville. Les Selgiens, qui étaient deracepisidienne comme les Termessiens, mais constamment en guerre avec ces derniers, envoyèrent alors des ambassadeurs au camp pour conclure une transaction amicale avec l'ennemi de leurs ennemis, et restèrent fidèles à partir de ce moment. Comme Alexandre aurait été obligé de séjourner longtemps pour s'emparer de Termessos, il continua sa marche sans s'arrêter davantage.

Il marcha contre la ville de Sagalassos % hcibitée par les

*) Termessos ou Telraissos E7:ixei[JL£VY) toÎç cttevoÎç ô:' œv 07ispoa(Ttç zaxiv el; Tr,v M^uaSa (Strab., XIV, p. 666). Cf. les renseignements donnés plus loin (vol. II, liv. 1, ch. 4) à propos des événements de l'an 319.

*^) Il prit pour cela les archers, xàç tûv àxovT-.aTtbv xà^ôcç, ainsi que twv ouXawv ocroi xo'JçoTîpot (ArrIAN., I, 27, 8).

^) Leake {\sia Minor, p. 150) a eu raison de retrouver cette ville dans le site d'Aglason {Aghlasun dans la Carte en deux feuilles de H. Kiepert).

228 l»A8SA(.i; DU TAIIUS |l|, I

plus bclliqiiriix (h» (ous les Pisidiciis. Siliice au pied de la plus liaulo terrasse des Alpes de; l*isidie, celle cilé ouvre le passade par où Ton pénètre sur le plateau de IMiryf^ie. Les Sagalassiens, unis aux Tcrmessiens, s'élaicnl postés sur une hauteur au sud de la ville et barraient ainsi la route aux Macédoniens. Alexandre disposa aussitôt sa ligne d'attaque; à l'aile droite s'avançaient les archers et les Agrianes, puis venaient les hypaspistcs et les régiments de la phalange; les Thraces de Sitalcès formaient la pointe de l'aile gauche. Le roi confia le commandement de l'aile gauche au Lynceste Amyntas \ et prit lui-même celui de l'aile droite. On était déjà parvenu à l'endroit le plus escarpé de la montagne, lorsque soudain les Barbares se précipitèrent par bandes sur les ailes de l'armée qui s'approchait, avec d'autant plus de succès qu'ils s'élançaient en descendant la pente contre les soldats qui la gravissaient. Ce furent les archers de l'aide droite qui reçurent le choc le plus violent; leur commandant tomba et ils durent céder: les Agrianes tinrent bon; déjà l'infanterie pesante approchait conduite par Alexandre; les attaques furieuses des Barbares vinrent se briser contre la masse serrée des hommes armés de boucliers, et dans la mêlée, les Pisidiens armés à la légère succombèrent sous les armes pesantes des Macédoniens : cinq cents d'entre eux tombèrent sur le champ de bataille; les autres s'enfuirent et, grâce à leur connaissance des lieux, parvinrent à s'échapper. Alexandre poursuivit sa marche sur le grand chemin et s'empara de la ville.

Après la chute de Sagalassos, les autres villes de Pisidie furent prises, les unes de vive force -, les autres par capitulation. Alors la route du haut plateau qui commence avec la Phrygie de l'autre côté des montagnes de Sagalassos se trouvait ouverte. Dans une dépression de ce plateau, du côté de

^) Amyntas commandait ordinairement les escadrons des sarissophores : tes cavaliers n'avancèrent pas avec rinfanterie, comme oùx (I)?£Ài[xot èv tt, &'jo-/a)pta (Arrian., I, 28, -4).

2} Diodore (XVll, 28; parle d'une entreprise contre les Marmares, qui trouve sa place ici : mais les détails très précis que donne Diodore ne s'appliquent à aucun des engagements signalés par Arrien dans cette saison d'hiver.

Co?7im. do 333 : ol. cxi, 3] cél.ex.e 229

l'est, se trouve le lac d'Égerdir, dont la grandeur est à peu près égale à celle du lac de Constance, et qui est entouré au nord etàTouest par de puissantes masses de montagnes; à huit milles environ à l'ouest de ce lac s'en trouve un autre plus petit, le lac Ascanien, et il y a environ trois milles de la pointe nord du lac Ascanien à la ligne de faîte derrière laquelle, sur le versant nord, le Méandre prend sa source. Dans les défilés qui conduisent à la vallée du Méandre s'élève l'ancienne ville de Célaenae, oii jadis Xerxès, après les défaites qu'il avait éprouvées en Grèce et sur la mer, avait bâti une puissante forteresse, pour arrêter l'invasion des Hellènes du littoral qui venaient de recouver leur liberté. Depuis cette époque, Célaenae était le point central de la satrapie de Phrygie et la résidence dû satrape.

C'est de ce côté qu'Alexandre dirigea sa marche en quittant Sagalassos ; passant devant le lac Ascanien, il atteignit la ville en cinq étapes \ Le satrape Atizyès s'était enfui et le roi trouva Célœnae aux mains de onze cents mercenaires, dont mille Cariens et cent Hellènes, qui oflrirent de rendre la ville et la forteresse, si, à tel jour qu'ils désignèrent, les secours perses qui leur avaient été promis n'étaient pas arrivés *. Le roi accepta la proposition ; il n'aurait pu s'emparer de la citadelle sans une perte de temps considérable, et plus il arriverait promptement à Gordion pour revenir vers le Taurus avec l'autre partie de son armée, à laquelle il avait donné rendezvous dans cette ville, plus aussi il empêcherait les Perses de secourir Célaenae. Il laissa un détachement d'environ quinze cents hommes devant cette dernière ville, confia la satrapie de Phrygie à Antigone, fils de Philippe, qui jusqu'alors avait

1) La construction élevée par Xerxès est mentionnée par Xénophon [Anah, I, 2, 9). Le lac Ascanien, un lac salé, est le Ghendieli-Gheui, qui a été souvent visité dans ces derniers temps. Céleenee (Apameia Cibotos) est à 14 milles de Sagalassos : l'armée a dû faire, par conséquent, à peu près trois milles par jour.

2) Quinte-Curce (III, 1, 8) parle d'un délai de soixante jours. Ce laps de temps n'a rien d'invraisemblable en soi. Malheureusement, nos sources ne nous donnent aucun renseignement sur les étapes de ces marches d'Halicarnasse à Gordion ; elles ne parlent même pas des neiges et des mauvais temps rencontrés dans les montagnes de Pisidie.

2'M) ni^:srLTAT.s m: l\ rniCMifcni: campagne [If, 1

commaiulù les contingonis dos alliés, et nomma pour stralège (1rs alliés Halacros, lils d'Amyiitas.

Après un repos de dix jours à Célaina^, Alexandre poursuivit sa marche vers Gordion sur le Sani^arios, d'où la grande route conduit ii Suse en franchissant lllalys et traversant la Cappadoce.

Les résultats qu'Alexandre avait obtenus pendant cette première année de guerre étaient peu considérables, môme sous le rapport du chemin qu'il avait parcouru, et il est bien possible qu'en Grèce les hommes d'Etat et les stratégistes aient pris des airs dédaigneuxen voyant que la bataille du Granique, dont on avait fait tant de bruit, n'avait rapporté que la conquête des côtes occidentales et de la moitié des côtes méridionales de l'Asie-Mineure, conquêtes que Memnon, par un calcul adroit, avait laissé faire, afin de couper les communications d'Alexandre avec la Macédoine en se rendant maître de la mer et des îles.

Les motifs qui dirigeaient Alexandre sont faciles à concevoir. Son dessein n'était certainement pas d'occuper un espace toujours plus étendu de territoire et de pénétrer toujours plus avant dans l'intérieur de l'Asie-Mineure, tant que la flotte perse commanderait la mer et pouvait causer en Grèce des troubles incalculables; il suftisait que, par l'effet de la première grande bataille qu'il avait livrée, il eût chassé complètement les navires ennemis des côtes et des ports d'oii ils auraient pu menacer ses derrières lorsqu'il pénétrerait plus avant vers l'est, dans une seconde campagne.

Il est vrai que la manière dont il s'avançait rompait complètement avec les traditions helléniques. C'est à peine si la puissance athénienne, aux temps de Cimon et de Périclès, avait osé se hasarder dans l'intérieur des terres au delà des villes du littoral de l'Asie-Mineure ; les Spartiates, aux jours de Thibron et d'Agésilas, Gharès et Charidème avec les forces militaires de la seconde ligue maritime athénienne, y avaient bien pénétré, mais, après avoir pillé et rançonné quelques localités, ils s'étaient hâtés de retourner sur leurs pas, tandis que les ni{*sures stratégiques d'Alexandre avaient pour but de fonder une occupation définitive et un état de choses durable.

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