‹ Histoire de l'hellénismeChapitre 72 sur 231 · OL. cxii, i] dartus · texte numérisé non relu

OL. cxii, i] dartus

trônes (le l'Asie; mais, emporté par le torrent des événements auquel un Cambyse ou un Ochos auraient résisté peut-être, il prêta les mains, pour se sauver, lui et son royaume, à des plans indig-nes et criminels, sans en retirer d'autre fruit que le remords de ne plus se sentir sans reproche vis-à-vis de celui qu'il combattait en vain. Avec le danger croissait la confusion, l'inconséquence et l'iniquité dans toutes ses actions et ses tentatives. L'avenir pour le royaume des Perses et pour sa juste cause se couvrait de nuages toujours plus sombres ; déjà la porte de l'Asie était forcée; déjà les riches satrapies du littoral étaient la proie du vainqueur; déjà les fondements de la puissance des Achéménides étaient ébranlés. Peut-être le Grand-Roi, avec sa nature douce, aurait-il pour son propre compte supporté facilement la perte de ce qui lui échappait et fait à la paix de plus grands sacrifices encore : mais cet homme, dont le cœur semblait plus attaché à sa femme et à ses enfants qu'au trône etàTempire, devait sentir la grandeur de sa chute à l'intensité de la douleur qui avait prise sur son âme.

C'est là le thème que les documents dont nous parlons analysent et dépeignent avec les plus vives couleurs. Ils font ressortir que Sisygambis, mère- du Grand-Roi, que ses enfants, que Statira, son épouse, la plus belle femme de l'Asie et qui lui était d'autant plus chère qu'elle portait un enfant dans son sein, étaient prisonniers d'Alexandre. Pour leur rançon, Darius offre à l'ennemi la moitié de son empire et d'immenses trésors, et l'orgueilleux ennemi exige la soumission ou un nouveau combat. A ce moment l'eunuque Tireus, serviteur des reines prisonnières, qui était parvenu à s'enfuir du camp de l'ennemi, arrive près de Darius; il lui apporte une douloureuse nouvelle : là reine est morte dans les douleurs de l'enfantement. Darius se frappe le front; il pousse de bruyants gémissements : Statira est morte ; la reine des Perses ellemême va être privée des honneurs de la sépulture. L'eunuque le console : le roi de Macédoine n'a pas oublié qu'elle était l'épouse d'un roi, ni pendant sa vie, ni après sa mort; jusqu'à ce jour, il a rendu les plus grands honneurs à la mère et aux enfants du Grand-Roi ; il a fait ensevelir la royale dépouille

:{|(l l'HfCPAHATIFS DK DMIUS |II, l\

avocla ]>liis ,i;iaml(; pompe cl soloii les rihis des Perses; il a lionoré sa inrinoiri; <!<' srs larmes. b]lonné, J)arins demandi; si la iciiic est restée pure, si elle esl demeurée lidrde, si Alexandre ne Ta pas ((uiti-ainte à éln; à lui malgré (die. L'euiiiKpie se jelle alui's à ses pieds; il le eoujurc de ih; |)as souiller la mémoire de sa noble maîtresse et de ne pas se priver lui-même de la dernière consolation qui lui reste dans son immense; malheur, celle d'être vaincu par un ennemi qui send)le être plus qu'un mortel; ses serments les plus sacrés aflirment que Statira est morte pure et fidèle, et que la vertu d'Alexandre est aussi grande que sa valeur. Darius lève les mains au ciel ; il implore les dieux : « Puissiez-vous », leur dit-il, « relever mon empire et me le conserver, pour que, vainqueur, je puisse traiter Alexandre comme il a traité les miens ; et, si je ne dois plus être le maître de l'Asie, ne donnez la tiare du grand C} rus à personne autre qu'à lui * ! »

Déjà le Grand-Roi avait appelé aux armes toutes les satrapies de l'empire; le territoire tombé aux mains de l'ennemi, quoique vaste qu'il fût, était cependant peu important en comparaison du royaume entier. Tout l'Iran, l'Ariane, la Bactriane, toutes les contrées jusqu'aux sources de l'Euphrate étaient encore intactes ; c'étaient les peuples les plus vaillants et les plus fidèles de l'Asie, qui n'attendaient que les ordres du roi pour entrer en campagne: qu'étaient l'Egypte, la Syrie, l'Asie-Mineure, en comparaison des immenses régions qui s'étendaient depuis le Taurus jusqu'à Tlndus, depuis l'Euphrate jusqu'à riaxarte? Qu'était la perte de ces peuples du littoral, d'une fidélité toujours suspecte, en comparaison des peuples dévoués des Mèdes et des Perses, en comparaison de

1) C'est le récit de Plutarque {Alex., 30. De fort. Alex., II, 6), enjolivé encore par Q. Curce (IV, 10, 34). Diodore le connaissait déjà, comme on s'en aperçoit en lisant le passage où il relate la mort de la reine (XVII, 54) un peu avant la bataille de Gaugamèle, car c'est là aussi que Q. Curce place son récit. Le fond doit être de Callislhène, amplifié ensuite par Clilarque. Arrien en parle aussi (IV, 20, 1), et la formule qu'il emploie (/.ôyo; v.y.iiyj.i) indique qu'il ne puise pas dans Ptolémée et Aristobule : il ne dil mot de la grossesse et de la mort de .Statira; l'eunuque s'est enfui << peu de temps » après la bataille d'Issos. C'est seulement vers ce temps que pourrait se placer cette mort dans les douleurs de l'enfantement, qui, présentée comme elle l'est par les amateurs de rhétorique, se moque absolument de la chronologie.

Page 1