CHAPITRE PRE31IER
Poursuite de Bessos. — Insurreclion en Arie. — Marche de l'armée vers le sud, à travers l'Arie, la Drangiane, l'Aracliosie, jusqu'aux versants sud du Caucase indien. — La pensée d'Alexandre et la théorie d'Aristote. — Conjuration découverte. — La nouvelle organisation de l'armée.
Vers le temps de la défaite des Spartiates, Alexandre se trouvait eh Hyrcanie, sur le versant nord de cette chaîne couverte de forêts qui sépare l'Iran et le Touran; devant lui, la route de la Bactriane et de llnde, la route de cette mer inconnue qu'il pouvait espérer trouver au delà des deux pays pour en faire la frontière de son royaume; derrière lui, la moitié de l'empire des Perses et, à des centaines de milles en arrière, la Grèce, sa patrie. Il était informé de la levée de boucliers d'Agis, de son influence croissante dans le Péloponnèse, des dispositions douteuses du reste de l'Hellade; tout cela rendait plus périlleuses encore les vicissitudes de la fortune des armes; il connaissait la valeur de son adversaire Spartiate, sa prudence, son activité. Et cependant, il continuait toujours à s'enfoncer plus avant dans l'Orient, sans envoyer de troupes à x\ntipater ou sans attendre des nouvelles favorables. Si cependant Agis avait remporté la victoire?... Alexandre étaitil enivré par sa fortune? méprisait-il le danger auquel il ne pouvait plus faire face? n'osait-il pas, pour sauver la Grèce, poursuivre les meurtriers du roi avec la moitié des troupes qui lui avaient suffi pour vaincre à Gaugamèle et à Issos?
Il est vrai que, dans le principe, la tranquillité de la Grèce et la reconnaissance par les Grecs de l'hégémonie macédonienne avaient été le fondement essentiel de sa puissance et la raison de ses victoires; maintenant ses victoires lui garantissaient la tranquillité de la Grèce, et la possession de l'Asie
•104 iu:iv\nr d'alkxanduk [lll, 1
lui ji.ssiiiiiiL racccplalion iilLôricnriî du coltc; lic^(';rnoni(' <jii'il v\\\ ('U' pins insensé (|no [u'îi'illcnx do lui dispnlor. Anlipiih'i* oùt-il sncconihr (jnc les salrajies do Lydie, do IMiry^ie, de Syrie et (l'Ej;y[>le élaieiil prèls à exig"er Jiu nom iU) leur roi, non la lerre el Teau, mais satisfaction pour h; crime de félonie et (!<' trahison ; et cet amour de la liberté affiché par des mécontents, cet héroïsme douteux do phrases, d'intrigues et de corruption n'aurait pas trouvé de Marathon.
Sans s'inquiéter de Tagitation qu'il laissait derrière lui, le roi devait poursuivre les plans que le crime de Bessos lui imposait ou lui rendait possibles. Par la possession des portes Caspiennes, par les garnisons qui étaient restées à l'entrée des défilés de la Médie, sur le Tigre, à Ecbatane,par la colonne mobile qui commandait la ligne de l'Euphrate, Alexandre, bien que déjà séparé de la grande plaine de Syrie par une double muraille de montagnes, était cependant assez sur de ses relations avec les provinces occidentales de son empire pour pouvoir prendre les montagnes de FHyrcanie, ces imposantes frontières jetées entre les contrées et les peuples, comme un point de départ pour de nouvelles entreprises.
Après avoir accordé quelque temps de repos à son armée, après avoir célébré, selon les mœurs helléniques, des jeux solennels et des joutes d'armes et avoir sacrifié aux dieux, il partit de la résidence d'Hyrcanie. Pour le moment, il avait près de lui environ 20,000 hommes de pied et 3,000 cavaliers^, notamment les hypaspistes — dont le stratège éprouvé, Nicanor, fils de Parménion, ne devait que trop tôt succomber à une maladie, — la plus grande partie des phalangites", et enfin toute la cavalerie macédonienne, sous la conduite de Philotas, dont le père, Parménion, commandait le poste important d'Ecbatane. En fait de troupes légères, Alexandre avait avec lui les archers et les Agrianes ; les autres
*) C'est le chiffre donné par Plutarque {Alex., 47), — dans un passage, il est vrai, où le reste est puisé à la même source que les renseignements fournis par Q. Curce (VI, 8, 17) et Diodore (XVII, 74).
-) Arriencite les xaEetç de Cratère, d'Amyntas (Ifl, 23, 2) et de Cœnos (III, 24, 1) : il devait encore y avoir près du roi un autre régiment (celui de Perdiccas), car il n'était resté que 6,000 hommes à Ecbatane.
A?fto??77ir ^30 : ol. cxit, 3] marctîI': sur bactrks 40o
corps devaient rejoindre l'armée les uns après les autres pendant la marche : Clitos en particulier devait conduire les six mille phalangites d'Ecbatane vers la Parthie, et Parménion amener lui-même en Ilyrcanie les cavaliers et troupes légères avec lesquelles il était resté en arrière \
11 résulte de témoignages exprès que l'intention d'Alexandre était de se rendre à Bactres, capitale de la grande satrapie de Bactriane^ C'était là, il le savait, que Bessos s'était retiré avec ses partisans, là que tous ceux qui tenaient pour le vieux parti des Perses s'étaient donné rendez-vous pour s'opposer au conquérant macédonien, s'il osait traverser THyrcanie. Alexandre devait espérer qu'en se portant rapidement sur les bords de l'Oxus, il rencontrerait et anéantirait la dernière armée un peu importante qui voulait encore lui résister, avant que les renforts despays ariens ne se fussent réunis à elle; pour le moment, il laissait à droite de sa route ces satrapies ariennes, mais il était à prévoir qu'elles aussi se soumettraient avant le coup qui allait écraser les meurtriers du roi.
Il prit la grande route qui conduit d'Hyrcanie en Bactriane, en suivant le versant nord des montagnes, puis en traversant les parties de l'Arie et de la Parthie qui avoisinent le désert touranien. Lorsqu'il eut atteint les frontières de l'Arie, Satibarzane, le satrape de ce pays, vint à sa rencontre à Susia ^, la
^) On passe ici sous silence le récit du mécontentement, de la nostalgie de l'armée, de l'ardeur guerrière que réveille en elle la parole d'Alexandre (Plut., Alex., 47. Diodor., XVII, 74, et surtout Curt., VI, 8, 17), car Arrien ne dit mot de tout cela. Plutarque cite, il est vrai, une lettre du roi où il est fait allusion à cet incident; mais la dite lettre sent la fiction et la rhétorique tout autant que le récit de Quinte-Gurce. Il faut rapporter à la même origine l'histoire de la reine des Amazones Thamestris, que. les auteurs précités intercalent ici. Plutarque {Alex., 46) nomme les auteurs qui la racontent, et parmi eux il n'y a qu'Onésicrilos qui soit contemporain d'Alexandre.
2) Le fait est attesté par Arrien (III, 25, 4) : ïyjùv TiSc-av o'Jva[x'.v r.ei £tc\ Bâxxpwv... lovTi ôè xf,v Itz\ BâxTpa. De même Strabon (XV, p. 724):
ô'.coxuiv Tou; 7C£p\ Briacrov wç Itz\ Baxxptov.
3] Sur la situation de cette ville, voyez les détails donnés dans l'étude sur les villes fondées par Alexandre (à V Appendice du tome III). Il y a trois routes qui mènent des défilés Gaspiens vers l'est à travers le Khorassan : ce qui montre qu'il a pris celle du nord, c'est qu'il est parti de l'Hyrcanie. Gomme il avait hâte d'arriver en Bactriane, il a dû prendre le chemin le plus court,
4()(; MMKiii: d'ai.kxanfuu-: |III, 1
ville la i>liis voisinr de la IVoiilic^ro, j)Oiir se soiiniellrt;, lui cl la coiilrôe, cl on nièiiu; Icmps pour lui faii'c friiTi|)Oitantes (•(uniminicalions au sujet de Uessos. Le roi laissa Snlihai'zaiu; eu [lossession de sa sjiliapie ; Auaxij)]H)S, un des liélaTCiS, fut laissé ou arrière avec soixanlc acouLisles à cheval pour garder la place et recevoir les colonnes qui suivaient. Ces dispositions montraient assez qu'en se contentant d'une suzeraineté nominale qui n'avait pas grande importance, Alexandre voulait simplement pour Tinstant retenir dans l'inaction les puissants satrapes qui se trouvaient immédiatement sur les flancs de sa route, afin de pouvoir continuer en sécurité sa marche précipitée. Ainsi que Satibarzane l'avait annoncé et que la plupart des Perses venus de la Baclriane à Susia l'avaient coniirmé, Bessos avait en effet déjà pris la tiare, le titre de roi d'Asie et le nom royal d'Artaxerxès; il avait réuni autour de lui les troupes perses qui étaient en fuite, ainsi que beaucoup de Bactriens, et il attendait une armée auxiliaire des territoires scythes du voisinage.
C'est ainsi qu'Alexandre s'avançait sur la route de la Bactriane ; déjà les cavaliers alliés que Philippe conduisait d'Ecbatanc, les cavaliers mercenaires et les Thessaliens qui avaient pris du service à nouveau s'étaient réunis à l'armée \
et comme il voulait surprendre, il a 5û éviter les routes toutes faites. Autrement, il lui aurait fallu, après avoir passé les montagnes, revenir sur Hécalompylos pour atteindre TOchos (Arios) par la route du midi, celle de Nischabour, oupar la route intermédiaire, celle qui passe à Djadjerm et Meschhed. Comme, d'après Arrien (III, 25, 1), Alexandre a traversé la Parthie (wç Ini riapôuacouç) pour aller de là à Susia (eiù xà xviç 'Apetaç opta xai SouTÎav irôXtv Tîj; 'Apsîaç). il a suivi à peu de chose près la route qu'indique Isidore de Charax et qui se dirige vers Susia en passantparNisa-la-Parthe(lIap6auvtaa) et lariche vallée de Kabouschan. Wilson {Ariana antiqua) a cru retrouver Susia dans Souzan, qui est marquée sur la carte de Al. Burnes entre Meschhed et Hérat. Il est plus probable que Susia n'est autre que Toûz, l'antique cité de Djemschid, à quelques milles de Meschhed sur la route de Kabouschan, là où la route venant d'Hyrcanie rejoint celle qui vient de Schahroud.
^) D'après Q. Curce (VI, 6, 36), il était arrivé 500 cavaliers grecs, 3,000 illyriens, 130 thessaliens, 300 lydiens et 2,600 fantassins lydiens. Ce renseignement est suspect d'exagération : il l'est doublement à cause de la mention qui y est faite de troupes illyriennes. Arrien dit : Alexandre se lança sur la Bactriane, ayant déjà autour de lui toutes ses forces ; il fut rejoint en route par Philippe venant d'Ecbatane. Évidemment, les troupes étaient arrivées à Susia en plusieurs colonnes de marche, et elles doivent avoir pris les grandes routes pour traverser les montagnes du Khorassan.
Automne 330 : ol. cxtt, 3] défection de i/arie 407
Le roi pouvait espérer qu'avec ses renforts et en employant sa promptitude habituelle, il aurait bientôt accablé l'usurpateur. Il était en pleine marche, lorsque les nouvelles les plus inquiétantes lui arrivèrent de l'Arie : Satibarzane avait surpris par trahison les postes macédoniens et les avait massacrés jusqu'au dernier avec Anaxippos, leur commandant; puis il avait appelé aux armes la population de sa satrapie ; Artacoana, la ville royale de la satrapie, était le lieu de rendez-vous des révoltés; de là, aussitôt qu'Alexandre aurait dépassé les frontières de FArie, le satrape félon voulait se réunir avec Bessos et attaquer les Macédoniens, n'importe où il les rencontrerait, de concert avec le nouveau roi Artaxerxès Bessos. Alexandre ne pouvait se dissimuler qu'un tel mouvement sur le flanc de sa route de marche était un péril des plus grands ; des ennemis postés en Arie pouvaient couper complètement ses communications, et aider de mille manières l'usurpation de Bessos : de plus, le satrape de Drangiane etd'Arachosie, régions qui confinaient immédiatement à l'Arie, était Barsaëntès, un des meurtriers du roi, et il était à prévoir qu'il s'unirait au mouvement des Ariens. Poursuivre sa marche sur la Bactriane dansde telles conditions eût été une témérité insensée; même au risque de laisser à l'usurpateur le temps de faire de plus grands préparatifs, il fallait réparer d'une manière prompte et décisive la faute qu'on avait commise en confiant toul le flanc de ses opérations à un allié douteux, et chercher d'abord à soumettre le territoire entier qui se trouvait sur ce flanc. Pour le moment, Alexandre abandonna la poursuite de Bessos et la conquête de la Bactriane pour s'assurer de la possession de l'Arie et du reste des pays ariens, afin de pouvoir reprendre de là avec d'autant plus de sécurité son entreprise interrompue et atteindre l'usurpateur.
A la tête de deux phalanges, des archers, des Agrianes, de la cavalerie macédonienne et des acontistes à cheval, le roi se porta en toute hâte contre le satrape révolté, tandis que le reste de l'armée, sous les ordres de Cratère, dressait son camp au lieu même où l'on se trouvait. Après deux jours de marche forcée, Alexandre était devant la ville royale d'Artacoana * ; il y trouva
^) Il n'est plus possible de déterminer l'emplacement des localités de cette
408 SOUMISSION DE i/arik [îll, \
loiil (lîiiis niic cxliviiic a^il.'ilion. S.-ilihaizano, déconcorlt; par TariiviM^ inalUMuluc du roi cl abandonna par los troupes qu'il avait réunies, avail IVanclii h's nionla{^nes avec un polit noinhre tic cavaliers cl s'clail enfui près de Jk'ssos; les Aric^ns avaient aliandonnc leurs villes et villai^es et pris la fuite dans les montagnes. Alexandre se lança sur eux : treize mille hommes armés furent cernés; une partie fut taillée en pièces, le reste réduit en esclavage. Cette prompte et sévère justice réduisit les Ariens, et la satrapie fut confiée au Perse Arsame.
L'Arie est un des territoires les plus importants de la Perse ; c'est la contrée qui sert de passage entre l'Iran, le Touran et l'Ariane : à l'endroit où le fleuve Arios dirige brusquement son cours vers le nord se croisent les grandes voies venant d'IIyrcanie et de Parlhie, deMargiane et de Bactriane, de l'oasis de Seistan et de la partie supérieure du bassin du Kaboul. Dans cette position importante, une colonie macédonienne fut fondée sous le nom d'Alexandrie en Arie, et aujourd'hui encore la population d'Hérat garde le souvenir de son fondateur Alexandre *.
Par les renseignements qu'Alexandre obtint en changeant
région. En aucun cas, Artacoana (sur l'orthographe du nom, voy. Mutzell ad Curt.VI,6, 3-4) ne saurait être Hérat : la description de Q. Curce, si tant est que la couleur locale y soit exacte [irrœrupta rupes est quse spectat occidcntcm. VI, 6, 23), indique que la ville était dans une vallée orientée au nord, et non pas vers l'oi^est, comme celle d'Hérat ; et Strabon dit que le pays a 2,000 stades de long sur 300 stades de large dans la plaine, ce qui indique que le principal district des Ariens se trouvait dans une vallée pourvue d'un cours d'eau. D'après Ptolémée (VI, 17) Articaudna est située 40' plus à l'ouest et 10' plus au nord que Alexandria Areion ou Hérat : comme Alexandre, au moment de son départ pour la Bactriane, se trouvait à 600 stades de celte forteresse (Arrian., III, 25, 6), il a dû se diriger sur Merv-roûd.
*) Herbelot, II, p. 240. Sainte-Croix, p. 822, etc. Ammien Marcellin (XX1II,6,69) dit que l'on va en bateau d'Alexandrie à la mer Caspienne : la distance qu'il donne, i,500 stades, est trop faible, mais il n'y a pas lieu de mettre en doute le fait lui-même, car d'une part, Strabon (XI, p. 509) dit que l'Hyrcanie est arrosée par l'Ochos jusqu'à son embouchure et que Nissea se trouve sur le bord du fleuve, et, d'autre part, Plolémée indique avec précision les deux embouchures de l'Ochos et de l'Oxos. Il semble bien que cet Ochos des anciens était formé par la réunion de la rivière de Merv-roûd et de la Tedjend, cette dernière formée elle-même par la rivière de Hérat et celle de Meschhed, tandis qu'aujourd'hui les deux cours d'eau se perdent dans le désert avant de se rejoindre.
Automne 330: ol. cxti, 3] la drangiane 409
]a direction de sa marche, il dut acquérir une idée topographique approximative des satrapies ariennes du côté de la Bactriane et de l'Inde, des montagnes et des fleuves qui déterminent la configuration de ces pays, des routes et des défilés qui les relient. Il dut lui paraître nécessaire d'occuper d'abord tout le côté sud du pays bactrien avant de se tourner contre l'usurpateur en Bactriane, afin de lui enlever l'appui qu'il espérait tirer des contrées ariennes et indiennes, l'enfermant ainsi dans un large circuit pour tomber enfin sur l'extrémité de l'aile des positions ennemies, d'après le système stratégique qu'il avait adopté après les batailles du Granique, d'Issos et de Gaugamèle. En remontant vers l'Arie^ il avait déjà commencé ce mouvement, qui le faisait passer d'abord par la Drangiane et par FArachosie. Dès que Cratère l'eut rejoint, Alexandre se dirigea vers le sud pour soumettre Tun après l'autre les districts de cette contrée, alors riche et peuplée. Barsaëntès n'attendit pas son arrivée ; il s'enfuit au delà des fi'on. tières orientales de sa satrapie, chez les Indiens, qui plus tard le livrèrent. Alexandre s'avança dans la vallée du fleuve Ardekan, qui aboutit au lac Aria (Haraiva), dans le pays des Dranges ou Zaranges, dont la capitale, Prophthasia*, se soumit sans difficulté.
Au sud des Dranges, dans la plaine fertile du Seistan méridional, qui n'était pas encore ensablée alors, les Ariaspes — ou, comme les Grecs les nommaient, les Evergètes % — peuple pai-
*) Arrien ne prononce pas ce nom : cependant on a de bonnes raisons de l'accepter pour la capitale des Zaranges. Wilson {Ariana antiqua, p. J54) retrouve la vieille capitale de la Drangiane à Peschaveroun, sur la route de Douschak à Fourrah : d'autres opinions ont été relevées par Spiegel [op. cit., II, p. 451). J'ai pris jadis Fourrah pour l'ancienne Prophthasia ; mais la connaissance plus exacte qu'on a aujourd'hui des cours d'eau tributaires du lac d'Aral ne permet pas de considérer la rivière de Fourrah comme celle qu'a suivie Alexandre : la première qu'il a rencontrée dans cette marche est l'Ardekan, dontKnAMKOFF a longé Je cours.
-) Les textes concernant les Evergètes ont été rassemblés par les commentateurs de Q. Curce (VIT, 3) : leur nom primitif était Ari-aspes (Arienscavaliers), leur pays était arrosé par le fleuveÉtymandros (Arrîan., IV, 6, 6), FHindmend moderne. Ce fleuve coule à travers le désert, encaissé dans une vallée étroite bordée de rochers : c'est seulement à l'approche du lac d'Aral que les roches i pic s'écartent et donnent accès dans un pays fertile et riant où l'on retrouve encore aujourd'hui les ruines de plusieurs grandes villes,
ilO AHIASPKS KT r.IÎ:r)IU>SIKNS [III, 1
sil)lo (l'af^rimlliMiis, (Hal)li de I(mîi|)s iiiiinrmDri.il dans celle « IciiT tlii iiiiiilcmps », nieiiaieiil la sic |iaisil)l(', laborieuse i>l laiii^rc ;i la(|iit'll(' l,i (locliiiir de /aralliiislra allarlit; un si liant prix. Alcxaiidic Ikhioi;! de loiilcs façons leur liospilalih''. Il est ccrlain qu'il élail j)oui' lui (Tuoc ini[)()iiaiicc particulière do savoir que ce coin de terre, riche et senihlahlc à une oasis au uiilieu des monlai^nes et des déserts de l'Ariane?, lui était favorable. Un séjour assez loni; parmi ces tribus, une légère extension de territoire qu'ils désiraient depuis longtemps, le maintien de leurs anciennes lois et de leur constitution qui semblaient ne le céderen rien à celles des cités grecques, enfin vis-à-vis de l'empire une sujétion assez douce, moins rigoureuse en tout cas que celle des autres satrapies *, tels furent à peu près les moyens par lesquels Alexandre gagna au nouvel ordre de choses ce singulier peuple des Ariaspes, sans laisser de colonies au milieu d'eux et sans employer de mesures violentes ".
Les tribus des Gédrosiens^", dont il toucha le territoire en continuant sa marche \ ne se montrèrent pas moins amicales envers lui. Les Arachosiens, leurs voisins du nord, se soumirent aussi ; leur pays s'étendait jusqu'à la région des défilés ^ qui conduisent dans le bassin des affluents de l'Indus. Ce fut pour cette raison qu'Alexandre confia cette satrapie au Macédonien
de canaux et d'aqueducs. C'est là probablement qu'il faut chercher le séjour des Ariaspes.
*) xaTafxaÔwv avopa; oO xarà to'jç àXAo-j; to'jç Taurr, Papêâpo'jç TroXiTc'JOvxaç, àXkoL ToO ôixaîoy îaa xa\ toÎç xpaTÎTTOi; Ttov *E).Xr,va)v [xsTaTioto'jfxévouç, eXsuÔspouç à^r.xç etc. (Arrian., III, 27, 5).
-) D'après Q. Curce, on leur donna pour satrape le secrétaire privé de Darius : suivant Diodore, ils furent gouvernés par Tiridate en commun avec les Gédrosiens : suivant Arrian, ils restent libres.
^) Plus lard, on trouve ordinairement associés les satrapies d'Arachosie et de Gédrosie d'une part, l'Arie et la Drangiane d'autre part; et il ressort d'un passage de Q. Curce (IX, 10, 20) que le satrape d'Arachosie reçut également le gouvernement des Gédrosiens mentionnés dans le texte. Les Dranges (Drangiens) et Zaranges sont certainement le même peuple : les indications fournies par Slrabon sur l'habitat de toutes ces tribus sont si précises qu'il ne peut rester d'incertitude sur leur position géographique.
'•) Alexandre paraît avoir fondé ici une ville portant son nom (cf. YAppen-^ (lice du tome III).
^) Ce sont les défilés de Kelat et d'Ourghoundab (voy. Sultan Baber, Mém., p. 171 . 224 etc.; Chereffeddix, II, c, 47, p. 366).
Nov. 330: ol. gxtt, 3] lks paropamisades 411
Ménon, sous le commandement duquel il plaça 4,000 fantassins et 600 cavaliers \ avec ordre de fonder cette Alexandrie d'xVrachosie (Kandaliar) qui, placée à l'entrée des défilés et restée jusqu'à ce jour une des cités les plus florissantes de la région, a conservé jusque dans son nom moderne le souvenir de son fondateur ". On était à peu près à l'époque du coucher des Pléiades, vers le milieu de novembre, et toute cette contrée montueuse était couverte d'une neige épaisse lorsque l'armée macédonienne, quittant TArachosie, s'avança, au milieu de difficultés sans nombre, dans le pays des Paropamisades, la première tribu indienne qui se trouva sur son chemin^; au nord de cette contrée se dresse le Caucase indien, qu'il fallait traverser pour aller au pays de Bessos.
Telles furent à peu près les étapes par lesquelles x\lexandre, dans les derniers mois de l'année 330, conduisit son armée de l'extrémité septentrionale du Khorassan jusqu'au pied du Caucase indien. Cette période remplie de fatigues, pauvre en gloire militaire, devait acquérir par le crime une triste célébrité. Il s'agissait cette fois d'assassiner Alexandre, comme Darius avait été assassiné; les coupables, pour exécuter leur plan, comptaient sur Tadbésion de l'armée, qui semblait excédée de marcher toujours en avant sans avoir un instant de repos.
Par ce que le roi faisait et laissait faire, il était inévitable
1) Arrian., III, 28, 1. Q. Curce (VII, 3, 5) donne le chiffre des soldats.
2) D'après les traditions de l'Orient, telles qu'on les trouve dans Férishta, Aboul-Gazi, etc. (Cf. Elphixstone, Cahiil, II, p. 152, trad. Ruhs\ Kandaliar, dont il s'agit ici, doit être considérée comme une ville fondée par Alexandre, et les objections de Wilson (Asiat. Researches, XV, p. 106) ne paraissent pas avoir ébranlé encore cette opinion.
3) D'après Lassen {Ind. AKerth. I^, 27, note 4), le nom de la montagne est Paropa-nischadha, la « montagne basse », par opposition à la « montagne haute », Nischada, nom que l'on donne à la haute crête de l'Hindou-Kousch. Le texte babylonien de la grande inscription de Darius donne Parupara- 'isana : par conséquent, la plus correcte des nombreuses variantes de ce nom dans les auteurs grecs doit être celle de Ptolémée, qui écrit Ilapouavt(7oç. Cependant j'ai cru bon de m'en tenir à l'orthographe consacrée. On voit par l'intéressante description de Baber {op. cit., p. 209) quelle quantité de neige il tombe en hiver dans ces régions. Strabon (XV, p. 724) dit que le roi a fait route otà twv napoTraixto-aôcov 67:0 IlXs'.âooç o-jo-jv ; ce renseignement fait paraître impossible ce que dit Q. Curce (VII, 3, 4), à savoir qu'Alexandre a séjourné 60 jours chez les Évergètes.
412 i.A im:\si^;i: D'Ar.KXANnnF, ||||, 1
(|iir Imcii (les cspénanccs fiissoiit Ironipécs, bien des iiKjiiiéliidcs (uilnîtemies , Inen des niéconlenlements justifiés, h cause de ses roncjuèles (jui allaient toujours ^randissanl, de la rapidité de Forganisation nouvelle qu'elles exi^'-caient et de la direction qu'il croyait devoir lui donner.
Un savant anglais, à propos du jugement k porter sur Alexandre, est arrivé à cette conclusion, que « la passion qui chez lui absorbait tout, c'était la conquête, à l'est et à l'ouest, au nord et au midi »: c'est une déclaration qui le dispense ensuite de l'obligation de comprendre. Si Alexandre remporta des victoires avec le succès irrésistible que nous constatons, s'il détruisit l'organisme gouvernemental qui jusque-là avait relié entre eux les peuples de l'Asie, si, en brisant l'ancien, il en ébaucha du même coup un nouveau, il fallait qu'il fût sur du plan d'après lequel il voulait construire son œuvre, de la pensée qui devait donner aux premières assises de cette œuvre leur direction et leur mesure.
Le plus profond penseur de l'antiquité, le précepteur du roi, Aristote, l'a plus d'une fois aidé de ses conseils dans ces questions ; il lui a recommandé de se conduire en « hégémon » avec les Hellènes et en maître avec les Barbares, de traiter les Hellènes comme des amis et des hommes de même race que lui, et les Barbares comme s'ils étaient des animaux et des plantes \ Il est d'avis que c'est la nature elle-même qui jus-
^) o"j yàp toç 'ApicTOT £)>/;!; auve^ouXeuev aOx-ôJ toiç [j.èv "EA),r(<7i r,y£[JLOvtxtbç, toTç ôc Papoâpoi; ôîffTTOTtxtbç "/paj[jL£voç, xa\ xtov {xàv toç çîXtov xat oîxeîtov £7rt(i.£).oûjx£voç (c'esl-à-dire comme un épimélète), toî; ôà to; î^woiç ri çuroiç Ttpoaçôp ôixevoç (Aristot., fr. 81, ap. Plut,, De Alex. s. virt. s. fort. y I, 6). L'authenticité contestée de ce fragment est mise, ce semble, hors de doute par la citation identique au fond que Strabon emprunte à Eratosthène. L'expression <Tuv£gouX£U£v employée par l'auteur de l'opuscule sur la fortune d'Alexandre se combine sans le moindre effort avec une phrase de Cicéron qui fait allusion à l'écrit aristotélique d'où a été tiré le passage en question : Cicéron, écrivant à Atlicus (XII, 40, 2), parle du projet qu'il a d'adresser un écrit à César victorieux : c-j[jLoo'jX£UTtxov sœpe conor, nihil reperio et quidem mecum haheo et 'Ap-. (jtotéXouç et 0£O7:6{X7rou upoç 'AXI^avôpov. Il abandonne plus tard son idée (XIII, 31), puis il y revient encore (XIII, 28, 2) : de epistola ad Cœsarem jurato mihi crede non possum... nam quœ sunt ad Alexandrum hominum eloquentium et doctorum suasiones, vides quihusin rébus versentur : adolescentem incensum cupiditate verissimse gloride, cupientem sibi aliquid consilii dari quod ad laudein sempiternam valeret, cohortantur ad decus. Cet opuscule Ttpbç 'AXé^avôpov, que Cicéron avait sous les yeux,