CHAPITRE III
De la naissance de Vhérésie en Béarn.
Tandis (5) qu'a vescu le Iloy Henri d'Albret (6), aucune sorte d'hérésie n'a peu s'eslablir en cette province ; celle de Luter parut en 1545, mais elle en feut préservée par le zèle de ce Roy très catholique; il mourut en 1555, six ans après la Pveyne Marguerite, son espouse. Depuis son décès, Jeanne (7), leur fille, feut Reyne de Navarre, dame souveraine de Béarn, et quoique par lettre patente du Roy, elle feust héritière, sous le bénéfice de la
(1) Que vient faire ici cet horloger ? Toute cette phrase mal lue et mal copiée, ne signilie rien. Plus loin, dans une lettre, il est question du même horloger.
(2) Dans le texte : « aun lous sie adjut ». (;}) Signature impossible à identifier.
(4) Encore un nom mal copié. — Plus haut, réception, etc., texte corrompu.
(5) C'est-à-dire : « tant qu'a vécu le roi ».
(6) Henri d'Albret, marié à Marguerite de Valois, sœur de François Jer, -1516-15.55.
(7) Jeanne d'Albret, mariée d'abord au duc de Cléves, puis à Antoine de Bourbon, frère du prince de Condé et descendant d'un des lils de S'-Louis, gouverna le Béarn avec Antoine, de 1555 à 1572.
Reyne Margueritte, sa mère, elle conserva toutes ses terres de France, lesquelles estoient de grande valeur et sur lesquelles elle se tenoit la plus grande partie du temps. Elle fout mariée avec Antoine de Borbon, premier prince du sang de France, fort catholique (1). Geste Reyne tomba dans les pièges de l'hérésie, non pas de Luter, mais de celle de Calvin, laquelle depuis 1.535 estoit en France. Elle embrassa la religion prétendue réformée, solhcitée par le ressentiment qu'elle avoit contre les seigneurs de Guise (2), lesquels occupoient au gouvernement de l'Estat (3) les premières places, appartenantes au Roy son mary, et au prince de Condé, son beau-frère; otïrant de trouver au parti des hérétiques du secours assez afin de repousser ces seigneurs. Revenant en Béarn en 1556, elle y porta l'hérésie et mena quatre ministres hérétiques, appelles David (4), frère Pierre Henry de Barran (5), Solon (6) et Lemée (7). Ils portaient le nom de ministres que les peuples ne sçavoient pas encore ces pasteurs prétendus, des hérétiques. On croyoit qu'ils estoient des catholiques (8) par excellence. Le pre-
(1) « Ondoyant et divers » connue dit d'Aubigné. Catholique, puis protestant, puis clief du parti catholique, tué au sieg-e de Rouen, le 17 novembre
(2) Cette opinion est curieuse parce qu'on a toujours dit que Jeanne d'Albret et son royal époux se jetèrent dans la Réforme par dépit contre le Sainl-Siége, le pape Jules II s'étant déclaré contre les souverains de Béarn et Navarre, lors de la perte de la Haute Navarre (1512).
(3) Dans le texte, Lescav.
(4) David, appelé aussi François Gay, ou Lapierre et aussi Bois-Normand. Cf. N. DE BoRDENAVE. Hif<toire lie Bcarn et Navarre, Société de l'Hist. de France, Paris, Vve Renoir, in-8", 1873, pp. 84, 86, 87. V. Dubarat. Le Protestantisme en Béarn, Pau, Yignancour, 1895, in-8», p. 51.
(5) Ancien dominicain. Cf. V. DuBAR.vr. Doaimenls et bihliogr. sur la Réforme, Pau, Yignancour, 1900, in-S», p. 44. Documents sur Henri Barran (15.58-1560).
(6) Bernard Solon, ministre d'Orthez en 1569. Il adressa le 17 juin de cette année une supplique au baron d'Arros en faveur des ministres réfugiés à Navarrenx. Cf. Léon Cadier, Docum. sur la Réforme en Béarn, 1886, p. 29 du tirage à part. Poevdavant, Hisl. des troubles, I, p. 50.
(7) Pierre Lemée serait peu connu sans l'ouvrage de Salefranqur. Il figure cependant comme ministre de Pau et témoin au testament de Catherine d'Oliver, le 18 mars 1.562, (v. style). Arch. B.-P., E. 1997.
^(8) A voir, en eflet, le manège dont use Lemée avec l'évèque do Lescar et les ordres de la reine, on pouvait croire Lemée un véritable catholique.
mier estoit destiné pour la maison de la Reyne, et les trois autres pour prescher ailleurs. La Reyne dissimuloit à ses sujets la nouveauté qu'elle portoit, obligeant l'évesque de Lescar, Louis d'Albret, de donner aprobation de sa mission h ces faux catholi- -qu.es, moyenant quoi, ils preschoient dans les églises aux catholiques, les hérésies de Calvin. L'évesque mesme leur prestoit des livres et recevoit leur soumission, de même que celle des pasteurs catholiques (1), ainsy qu'il paroit des lettres suivantes, esquelles le ministre Lemée se qualifie indigne ministre et commence. Salut par Christ.
La Reyne voulut doncq que ces ministres eussent leur vocation et leur envoy de l'évesque pour qu'ils feussent agréables au peuple et leur prêche receu par les catholiques. La Reyne même se déclaroit sousmise à l'évesque en matière de religion et sa première parroissiene, car cest évesque, ayant permis sa mission à David, afin de prescher à Pau, dans la paroisse, frère Pierre Henry Barran voulut y prêcher, en vertu de la mission de l'évesque; les jurats s'y opposèrent et fermèrent la bouche à Barran, à cause de quoy la Reyne manda les jurats de se présenter par devant elle qui les interrogea sur le refus susdit. Ils se fondèrent sur la mission de David, précédente à celle de Barran, jugeant qu'ils ne dévoient escouter autre que David, envoyé de l'évesque. La Reyne trouva qu'ils avoient eu raison et pour faire réussir le dessein de l'hérésie, escrivit à l'évesque des reprodies de lui avoir osté son ministre pour le donner à la parroisse ; mais elle se soumet à ses ordres comme sa première parroissiene, le prie de confirmer sa mission en faveur de David et de donner mission à Barran afin de prescher à elle et à ses enfants et à sa maison royalle. C'estoit en L556 (2). Et par cette ruse, par cette fausse condescendance de cette soumission hypocrite, elle faisoit establir l'hérésie, sans que les peuples conneussent ce qui se faisoit et qu'ils trouvassent cause de se soulever.
(1) Des ministres recevant juridiction de l'évèque, c'est un point de vue qu'on ne soupçonnait pas et qui ne se vit guère nulle autre part.
(2) Ou plutôt 1557 (n. style) car la lettre de la reine est datée du 2 mars 1550. On voit donc que Jeanne d'Albret embrassa absolument la Réforme, au moins depuis 1556.
Preuve.
8. — Lettres de Lemée à iévesque de Lescar. Salut par Jésiis- Christ. Monseigneur. Le personnage que vous sçavez (l) a esté depuis trois jours en cette ville, qui est cause que je n'ai peu faire le devoir de vostre commandement, ny moins accomplir ma promesse du livre que je vous avois promis envoyer pour vous monstrer, car, suivant la délibération de l'Eglise (2), j'ai à prescher autre matière que ne pensois, qui sera cause que je le retiens auprès de moy pour secourir ce pauvre peuple aftamé.
J'ai baillé au porteur une bible (3) pour vous supplier humblement me faire participant de vostre bonne œuvre, faite de votre main. Ensemble je vous remontreray de vous souvenir de la demy-douzaine de plumes d'Holande et le tranche-plume qu'il a pieu vostre seigneurie (4-) me promettre. Si j'avois moyen et commodité de papier, je tairais plus [longue] lettre (5), mais excusez la pauvreté. Votre très-humble et très-obéissant subject.
P. Lemée, indigne ministre (6).
Il plairra à Vostre Seigneurie bailler au présent porteur Gabriel ce qu'il vous plairra de me donner et le nie faira tenir purement.
Et au dessus : A Monseigneur, Monseigneur d'Alhret, lieutenant du Roy et Règne de Navarre, au pays de Béarn, à Lescar.
9. — Autre lettre du même. Salut par Jésus-Christ. Monseigneur, j'ai receu vostre lettre et le présent qu'il a pieu à Vostre Seigneurie me donner, dont vous remercie bien humblement." Je vous envoyé le livre que Vostre Seigneurie me commande vous envoyer. Quand à l'horrologier, il vous a fait responce fort maigre et quasi homme d'esprit, reconnaissant sa faute.
Quand au personnage qui suit Vostre Seigneurie, il m'a fait responce qu'il n'a aucune volonté de se marier et m'a dénié tout ce que je luy objectois et tout ce que je luy ay proposé. Bref, je n'y trouve point de fond (7), s'il ne change de volonté. Cependant,
(1) Le style de ces lettres est mystérieux, comme l'affaire que l'on traitait.
(2) Évidemment, il s'agit d'un synode ou consistoire.
(3) Il y a dans le texte « une phiole » !
(4) Dans le texte « Notre Seigneur ».
(5) Dans le texte : « Je ne ferais plus lettre ».
(6) Personne n'avait soupçonné cet étrange renversement des rôles,
(7) Dans le texte de « faux ».
je passerai à la charrue, tant que me sera possible, spécialement à quoy j'obeïray toute ma vie, d'aussy bon cœur que je prie Dieu, Monseigneur, vous donner en santé longue et heureuse vie, et vous augmenter ses grâces.
A Pau. Vostre très humble et très obéissant serviteur.
P. Lemée, indigne ministre.
Et au dessus : A Monseigneur, Monseigneur de Lescar, lieutenant des Roy et Reyne de Navarre.
10. — Lettre de la Reyne à VÉvesque sur le fait de Barran. Mon cousin. J'ai ce jourd'huy fait venir devant moi les consuls de ma ville de Pau pour leur remonstrer la faute qu'ils ont faite en la lettre qu'ils vous ont escrite et après plusieurs propos tenus avec eux touchant la suffisance de M" Henry, ils ne l'ont voulu recevoir et se sont couverts de l'aide (1) d'une lettre que leur avez escrite, du troisième jour du mois passé, par laquelle dites qu'ils auroient David, mon prédicateur. Je ne sçay comme vous êtes advancé (2) jusques là, sans premier en avoir sceu mon opinion, bien pensant que le dit David est pour moi et ceux de ma maison. Ce nonobstant, je [le] leur ay accordé, affin qu'ils n'en ayent d'autre que par vostre provision ; et mon consentement [est| que le dit David preschera en la parroisse au matin et M'^ Henry preschera devant moy et mes enfans après disner. Et pour ce, envoyez au dit David vostre placet et permission (3), aftin qu'ils connoissent et entendent que je veux que ce soit par vostre authorité. Et que moy, comme première et principalle parroissiene, et qui première, offre la chandelle à l'offrande, veux en cella obéir à vostre authorité épiscopale, au ministère de laquelle, je supplie le Créateur vous donner son Saint Esprit et grâce et sy bien vous gouverner, que ce soit à son honneur et gloire et édification de tous vos parroissiens de Pau.
Ce second jour de mars 1556. Vostre bonne cousine et maîtresse. Jeanne.
(\) Dans le texte, « crides ».
(2) Dans le texte, « avantage ».
(3) La reine sollicite de l'évèque, pour son ministre, l'autorisation de prêcher.