‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 101 sur 341 · Monluc · texte numérisé non relu

Monluc

Blaise de Monluc, né au commencement du xvi° siècle, près de Condom en Armagnac, soldat dans les armées françaises, occupé surtout en Italie (on connaît particulièrement sa défense de Sienne 1555); 1558 de retour en France, prend part au nom du gouvernement royal aux guerres de religion en Guyenne, dont il est lieutenant 1503 à 1570 ; en 1574 maréchal de France ; mort 1577. Ses Commentaires (1521 à 1576) parurent d'ab®rd (mutilés) à Bordeaux 1592. La meilleure édition, relativement, est celle de A. de Ruble pour la Soc. de l'Hist. de France, 1864 à 1872. Une nouvelle édition par P. Gourteault, est en train de paraître dans la Collection de textes; le premier volume (liv. I et II) a été

188 HlSTOini'; DE I, HISTOniOURAPHlK MdPKRNE

public en 1911. — La première rédaction des Commentaires (1570-71) remontra récrit que Monliic, destitué de son gouvernement de Guyenne, adressa au roi Charles 1\ pour sa justification (1570). Cette rédaction fut plus tard complètement remaniée : du Discours de ma vie naquirent les Commentaires. Un livre dispense de toute la littérature antérieure ; c'est le grand ouvrage de P. Courteault, Bl. de Monluc historien, 1908, que l'auteur lui-même fit suivre 1909 d'un abrégé populaire {Bl. de Monliic) .

Les Commentaires de Monluc ont pour le but que nous nous proposons cet intérêt, que nous sommes à même de poursuivre leur formation jusque dans le détail. Chez d'autres mémorialistes, nous ne savons que pa^r hypothèse s'ils ont consciemment voulu faire de leurs Mémoires des livres d'histoire : chez Monluc nous saisissons le développement qui, de simples notes autobiographiques, en passant par de vrais Mémoires, a conduit à un ouvrage d'histoire régulier.

Dans la seconde phase, on ne trouve encore que des écrits assez décousus d'un certain nombre d'événements remarquables de sa vie. Il transforma plus tard ce Discours de sa vie en Commentaires. Il ajouta, sans doute à l'instar de Du Bellay, des applications pratiques et des réflexions morales, inséra des discours et, à l'aide de données empruntées à des historiens comme Du Bellay, Jove, Paradin, etc., rangea ses souvenirs dans un cadre historique. C'est donc après coup, on peut le démontrer, qu'intervient l'imitation du style humaniste et l'emploi de matériaux étrangers.

Monluc n'est pas un grand historien. Ses commentaires n'ont de prix qu'en tant qu'ils poursuivent un but didactique. Il voulait, comme Commines, écrire un manuel pratique. Ses souvenirs ne s'adressent, d'après son affirmation expresse, qu'à des gens du métier — à des soldats. Aussi, tant que c'est le militaire qui parle, Monluc est-il un rapporteur distingué. Il commet des erreurs grossières en chronologie ; mais sa mémoire topographique est à peu près infaillible. Dès qu'il touche à des choses qui sont en dehors de la technique militaire, il n'y est plus. Il narre excellemment. Mais ses jugements politiques sont insignifiants et changeants.

Il a mis une extraordinaire habileté à placer sa propre personne dans un jour favorable. A cet égard il est moins honnête que Commines. Le courtisan flamand, avec une réserve calculée et très effi-

MÉMORIALISTES (mONLUC) 189

cace, avait en général gardé le silence sur ses propres services. Le soldat Gascon n'est pas aussi modeste. Non seulement il aime à parler de lui, mais il pose. Il joue le rôle du vieux bonhomme de guerrier. La critique qui ne juge que sur des impressions littéraires l'a cru sur parole. Courteault seul a prouvé que Monluc ne serrait de près la vérité que lorsqu'il avait à redouter le contrôle de témoins oculaires, et qu'il supprimait toujours tout ce qui aurait pu révéler sa cupidité et son arrivisme politique.

Brantôme. — Pierre de Bourdeilles, depuis 1556 abbé de Brantôme, né vers 1540 en Périgord, d'abord à la Cour de France, puis entraîné dans une vie agitée de guerres et d'aventures; 1582 banni de la Cour, peu après rendu par une chute de cheval pour toujours impropre au service, mort 1614. Il composa un Recueil d'aucuns discours, devis, contes, histoires, combats, actes,eic., de princes, gentilshommes et dames de son temps, recueil qu'il distribua lui-même plus tard en plusieurs ouvrages indépendants. On peut considérer comme écrits historiques les suivants : i°Les Vies des grands capitaines étrangers du siècle dernier i= le xvi^) et les Vies des grands capitaines français; 2" le livre Des dames, en deux parties, qui furent séparées par les éditeurs du xvii'' siècle en Dames illustres et Dames galantes. Ces dames appartiennent également au xvi'' siècle. — i'" édition dans les OEuvres Leyde 1655-66. Nouvelles éditions, de Lalanne pour la Soc. de l'hist. de France 1864 à 1882 et de P. Mérimée et Lacour dans la Biblioth. elzév., 1858 à 1895. Cf. Pingaud, Brantôme historien dans la Revue des Quest. hist., 1876; H. Bouchot, Les femmes de Brantôme, 1890; L. halanne, Brantôme, 1896; H. Ormont, Notice sur les manuscrits originaux et autographes des œuvres de Brantôme dans la Biblioth. de Vécole des Chartes, 65 (1904) 5 ss. et 687 s.

Les biographies de Brantôme appartiennent aussi au genre hybride des Mémoires drapés en Histoire. Des choses que l'auteur a vues luimême ou entendu raconter dans la conversation, sont groupées par des liens assez lâches avec des extraits d'auteurs connus et inconnus. Il se fonde plus souvent qu'on ne l'a su d'abord sur des sources écrites; il égare sciemment le lecteur, et souvent ce qu'il prétend tenir de la tradition orale ou de sa mémoire personnelle, provient en réalité d'un document plus ancien; il l'a modifié arbitrairement et transporté sur une autre personne. Il s'entendait, il est vrai, si parfaitement à raconter des anecdotes d'autrui rajeunies, qu'il pouvait sans scrupule considérer le bien volé comme sa propriété spirituelle.

Brantôme est donc une source appréciable pour le chercheur qui veut se rendre compte de l'idée qu'un courtisan français du xvi" siècle se faisait de l'honneur chevaleresque. Comme historien, il n'a pas grande importance. Trait caractéristique : il choisit ses personnages d'après l'étiquette des Cours du moyen âge ; ni littérateurs, ni artistes, ni savants ne sont jugés dignes de figurer à côté de princes, de gentilshommes et de soldats. Brantôme en cela est en opposition directe

190 IHSTOIUK DK L'»nST(tU10(".U.M'llll'; MODEUNK

avec les humanistes italiens (cf. ci-dessus, p. 119), il est daccord avec les Espagnols (ci-dessous, p. 282). Le lait qu'il a admis dans son recueil de nombreuses biographies de dames peut être attribué à une inlluence de Boccace et de son école.

Page 1