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Les disciples de l'historiographie politique florentine

[Fr. Bacon).

Jusqu'ici l'historiographie anglaise s'était appuyée exclusivement sur l'ancienne historiographie humaniste. Avec Bacon il se fit une évolution en faveur des grands historiens florentins de la Renaissance.

Le célèbre philosophe et homme d'Etat Francis Bacon, né 1561 à Londres, mort 1626, écrivit 1621 àGorhambury, après sa destitution comme chancelier, The History of the Reiga of King Henry Ihe Seventh \'"' édit. 1622 ; édition Lumby dans Pitt Press Séries, 1889. Traduite plus tard en latin par l'auteur lui-même. — Cf. Busch, England unter den Tudors I.

L'Histoire de Henri VII ne devait être que le commencement d'une histoire des Tudors; mais de la suite Bacon n'écrivit que les premières pages d'une histoire d'Henri 'VllI et un portrait de la reine Elisabeth. Bacon composa en outre divers petits travaux historiques, des esquisses sur l'histoire d'Angleterre, des portraits de César et d'Auguste, etc.

Bacon historien politique. — Bacon écrivit son Histoire d'Henri VII dans une situation analogue à celle oîiGuichardin écrivit son Histoire d'Italie. Comme lui il avait été arraché dans la force de l'âge aux affaires publiques et réduit malgré lui à l'inaction politique. Il n'est

pas surprenant que son jugement sur la politique et ceux qui la font diiïèrc peu de ctdui des grands Florentins.^ Bacon non plus ne fait pas de concessions à la rhétorique ni à l'édification morale. Il avait les mêmes admirations que les Italiens. Les trois princes Henri VII, Louis XI et Ferdinand d'Aragon, dont les deux derniers au moins étaient placés très haut par Machiavel et Guichardin, sont appelés par lui les trois saints rois. S'il n'était pas aussi pessimiste que les Florentins, c'est qu'il appartenait à un État en pleine floraison au lieu d'un Etat sur son déclin.

Ce n'est pas le seul point où se tit sentir l'influence de la politique anglaise contemporaine. Les politiques anglais sous Elisabeth avaient devant eux d'autres problèmes que les Florentins. La limitation traditionnelle de la matière historique ne pouvait plus suffire.

Bacon pour sa part est aussi exclusivement que les Florentins historien politique. Il accorde aussi peu de place à l'histoire de l'humanisme anglais sous Henri VII, que Guichardin à l'histoire de l'art et de la littérature italienne. Mais l'histoire qu'il avait à écrire n'était pas celle d'un pays dont le développement intérieur était sans cesse troublé par des guerres et des révolutions. Aussi, en opposition voulue à la pratique courante (voir sa polémique contre even the best loriters of history), consacra-t-il une grande attention à la législation politique générale. Car les lois sont \es principal acts of peace. Il toucha aussi à l'occasion à des questions économiques. A vrai dire d'une façon peu satisfaisante : il traitait l'histoire économique comme Guichardin l'histoire ecclésiastique et ne considérait la situation économique que du point de vue de l'homme d'État et du législateur. Les problèmes économiques n'ont pas pour lui d'importance par eux-mêmes; les changements qu'ils amènent dans la vie d'un peuple ne l'intéressent qu'autant qu'ils peuvent exercer une action immédiate sur l'administration de l'Etat.

Le style et la forme. — Dans la forme, Bacon se rattache en général aux Florentins. 11 suivit l'ordre des annales avec autant de pédantisme que Guichardin. Il inséra des discours librement inventés — tantôt utiles exposés historiques, tantôt morceaux de bravoure. Dans la langue, par contre, il fut absolument novateur. Les Florentins

eux-mêmes ne s'étaient pas complètement dégagés des flonflons classiques et du pathos pastichant l'Antiquité. Machiavel etGuichardin, dans leurs œuvres imprimées, n'avaient pas osé se mettre en opposition avec le principe que l'historien doit garder la dignité de Vhistoire. Bacon rompit à cet égard avec les idées de l'humanisme. Il se permet de dire : Le roi commença à s'apercevoir où le soulier le blessait. Les clichés de la rhétorique des Anciens ont disparu : les comparaisons sont toujours empruntées à la réalité, quelque vulgaire qu'elle soit.

Ce n'est pas un des moindres attraits de son exposé que l'individualité vivante de son style. Ajoutons que Bacon laisse généralement percer sa personnalité plus fortement que ses prédécesseurs. La forme classique avait visé à l'objectivité; le récit, chez Bacon, est parsemé de réflexions d'une couleur toute subjective. On croit entendre un débat au Parleriient où le chancelier avait à prendre parti personnellement. Aucun autre historien, avant « le siècle des lumières » ne s'exprima avec un pareil sans-gêne.

Une seule institution lui imposa : l'Église. On sait que moitié par respect, moitié par pusillanimité et peur des conséquences dernières, Bacon exclut la religion de sa réforme philosophique. Il agit de même en histoire. On dirait volontiers qu'il était trop Anglais pour manquer au respect dû à l'Église. Un froid penseur politique, un effronté styliste comme lui se sert, quand il vient à parler de l'Église, d'expressions dévotes tout à fait conventionnelles. Le choix même de son sujet tient peut-être à ce manque de liberté : le règne de Henri VII avait précédé les nouveaux conflits religieux. Il est curieux en tout cas que Bacon ait abandonné son histoire d'Henri VIII dès les premières pages. Il est aussi pieux que Polydore Virgile— peutêtre pour les mômes raisons.

Bacon et ses sources. — Busch a, le premier, examiné la méthode de travail de Bacon. Il a vis-à-vis de ses sources la même attitude que Machiavel. S'il use des documents plus copieusement que lui, il ne s'appuie guère, comme lui, que sur des sources littéraires. Et il leur fait subir des altérations arbitraires. Non pas par des motifs suspects. Mais l'imagination et le besoin de constructions philosophiques déformaient à ses yeux aussi les détails de la réalité. Il

espérait par ses inventions faire ressortir plus clairement le sens caché qu'il trouvait à un document. L'opinion personnelle qu'il en avait devait s'exprimer déjà dans le texte original lui-même.

L'indépendance d'allure de Bacon ressort bien par la comparaison avec son contemporain. lohn Hayward, qui resta complètement docile aux opinions de l'école rhétoricienne. Son talent et son goût auraient mené Hayward à l'historiographie pragmatique dans la manière des Italiens ses contemporains. Le classicisme arrêta l'épanouissement de ses dispositions. Il ne se débarrassa pas de la rhétorique et ne gagna rien à prendre comme Mendoza (ci-dessous p. 296), selon le goût du temps, Tacite pour modèle, au lieu de TiLe-Live. Des lieux communs troussés dans un langage précieux côtoient des observations justes ; des exemples de collège tirés de l'histoire ancienne sont cités à côté de bonnes analogies modernes. La narration est surchargée de détails inutiles et de discours sentencieux. Il tira, à l'occasion, des matériaux des archives, mais cela ne rachète pas ces défauts.

John Hayward, né vers 1560 près Felixstowe en Suffolk, littérateur, emprisonné par Elisabeth à cause de son histoire d'Henri IV dédiée au comte d'Essex, libéré sous Jacques \°^ et nommé à l'une des deux chaires d'histoire au futur collège de Chelsea, mort 1627. Ses œuvres sont :

1° The first part of the life arid reign of K. Henry IV (la première année seulement) Londres 1599.

2° The lives ofthe 3 Norman Kings of England, d'abord 1613, Londres. 3<^ The life and reign of K. Edward VI, Londres 1630 (dans la 2° édit. 1636 sont traitées encore les premières années d'Elisabeth).

4° Annals ofthe first four years of the reign of Queen Elisabeth, publié par J. Bruce pour la Camden Soc, 1840.

Pour la jeune génération, l'exemple de Bacon ne fut pas perdu. Le philosophe trouva sur le terrain de l'histoire au moins un digne successeur, Edward Herbert de Cherbury (1581 à 1648 lord, souvent employé dans la diplomatie). Son History of the life and reign of K. Henry VIII (d'abord Londres 1649) est pour ainsi dire une suite de l'histoire d'Henri VII. Herbert chercha comme son modèle, et non sans habileté, à mettre à profit pour l'historiographie sa connaissance des affaires acquises dans la pratique. Il avait de la lecture et de la conscience plus que Bacon. Il lui est bien inférieur comme écrivain. Son style imite les Anciens avec pédanterie; des actes imprimés tout au long interrompent le récit; les discours imaginés sont de pure rhétorique. Herbert s'efforce de tenir le milieu entre Bacon, Morus et Zurita, mais n'aboutit qu'à ne pouvoir satisfaire ni le savant chercheur ni le profane. Il n'a pas non plus l'indépendance de Bacon ; il prend tout le temps parti pour son héros. — Cf. sur les discours Engl. Hist. Rcv. XX (1905), 498. Nous possédons aussi d'Herbert une Autobiographie, qui fut publiée pour la première fois par Horace Walpole en 1764 (nouvelle édition par S. Lee, 1886).

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