II. — Les Annalistes humanistes
A. — La fondation de V historiographie humaniste et Vancienne école florentine.
1. — Les principes de l'historiographie humaniste a. — Le retour aux formes de la rhétorique des anciens.
Tendances de publicistes. — Pétrarque et Boccace avaient écrit l'histoire en moralistes et en lettrés. Leurs œuvres historiques ne formaient qu'une partie, et non la plus importante de leur carrière
L HISTORIOGRAPHIE HUMANISTE ET l'anTIQUITÉ H
d'écrivains. Ils étaient en dehors de la vie politique de leur temps. Ils ne traitaient que des événements particuliers et ne se mesurèrent jamais avec un grand sujet historique. On ne pouvait apprendre d'eux la manière de traiter, par exemple, l'histoire d'un pays ou celle d'un siècle. L'historiographie latine des publicistes qui l'entreprirent ne pouvait puiser chez eux qu'une inspiration générale.
L'historiographie humaniste proprement dite n'apparut qu'après que le style humaniste eut commencé à s'employer dans les relations diplomatiques. C'est quand Coluccio Salutati eut fait place à la nouvelle culture dans le département florentin des affaires étrangères, que son élève Leonardo Bruni put songer à mettre la main à une historiographie officieuse, destinée avant tout à l'étranger.
Des tendances esthétiques et des tendances politiques imprimaient à cette nouvelle création une allure contradictoire. Comme poli- i tiques, les historiens humanistes désiraient mettre le gouvernement de leur pays en bonne posture vis-à-vis de l'étranger ; comme stylistes, ils cherchaient à rendre célèbres leur État et ses héros, c'està-dire à captiver par une exposition brillante le lecteur même que le sujet n'intéressait pas. L'amour de la gloire s'unissait à des buts politiques pratiques. L'historien avait à la fois des devoirs d'artiste j et de publiciste. .^
Rattachement à Ihistoriographie de 1 Antiquité. — Or, l'exacte ^ imitation des modèles classiques romains était aux yeux des disciples de l'humanisme l'unique moyen d'atteindre un style qui fît impression. Comme type de l'annaliste, tant pour la disposition que pour la narration, on ne reconnaissait que Tite-Live, déjà célébré par Pétrarque comme le plus grand des historiens. Bruni et ses disciples ne pouvaient se rattacher à Pétrarque et à Boccace, ceuxci ne suflisant plus aux nouvelles exigences de style, qui visaient à une reproduction méthodique des modes d'expression de l'antiquité.
Le plus brillant représentant romain de l'historiographie rhétori- ' cienne devint ainsi le maître de l'historiographie humaniste. La doc- ./ Irine des anciennes écoles de rhéteurs, qui définissaient l'histoire comme munus oratoris (Cicéron, De Oratore, ii, | o"! ; cf. De Legibus, 1, 2 (I 5) : opus oratorium maxime) fut de nouveau mise en valeur.
12 HISTOIRE DK L'niSTlt(UOGaAPlllE MUDEUNK
Les historiens s'efforcèrent de nouveau de rivaliser avec la poésie (celle des rhéteurs). Leurs récits durent émouvoir, ébranler, comme
1 une tragédie de Sénèque ou un chant de l'Enéide. On retrouva les artifices par lesquels 'les historiens alexandrins avaient charmé un public généralement étranger à la vie politique. Le récit dramatique eut de nouveau la première place. La chronique du moyen âge remontant à l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, était sans art ; elle avait cependant permis d'embrasser aisément dans le cadre de l'histoire tous les domaines de la vie publique : elle fut systématiquement bannie par les Annales à la Tite-Live, qui n'attirent l'attention que ' sur les événements se prêtant à un développement esthétique, — les
• guerres et les révolutions. Au heu de relater les faits importants pour l'existence de groupes entiers, les historiens, qui voulaient frapper l'imagination, s'en tenaient plutôt à l'histoire de certains personnages ; autant que possible ils disposaient leurs plans comme s'il s'agissait de préparer un grand opéra. On ne s'inquiétait guère de savoir si l'historien comprenait bien les problèmes historiques et savait bien interpréter les sources. A quoi servait-il que plusieurs, par leur expérience pratique, fussent bien autrement préparés à écrire l'histoire, que les déclamateurs de l'Antiquité dont ils copiaient la manière? L'autorité des Anciens était trop puissante pour qu'ils eussent pu suivre une voie nouvelle et meilleure.
Ce n'est pas tout. A un certain égard les humanistes avaient une position plus désavantageuse que leursmodèles. Ceux-ci, les Romains du moins, pouvaient parler la langue des gens-cultivés de leur temps. Cette liberté fut enlevée aux historiens humanistes par le purisme vieux-latin, auquel eux aussi devaient obéir à cause de sa belle et uniforme sonorité, c'est-à-dire par des raisons esthétiques^ j Le moyen âge avait naturellement créé des expressions techniques pour des institutions politiques et militaires que l'antiquité n'avait pas connues ; il avait tantôt forgé des mots tout nouveaux, tantôt donné aux anciens un nouveau sens. L'humanisme donna presque un coup mortel à la tractation scientifique de l'histoire en proscrivant plus rigoureusement ces termes nouveaux, dont beaucoup ne pouvaient se traduire par un mot classique. La narration était déjà phraseuse : par surcroît, on prit l'habitude de désigner des objets modernes par des équivalents antiques. C'était plus qu'un
L HUMANISMli ET L ANTIQUITÉ 13
innocent badinage, et il est curieux que, pour la langue elle-même, la science ait dû faire place à l'effet esthétique.
Ces défauts ne doivent pas dérober aux yeux de la critique moderne les progrès qui furent accomplis quand même. Elle peut ^ juger dédaigneusement la poursuite de la forme artistique qui détournait les humanistes des mémoires et des compilations informes du moyen âge finissant ; mais elle ne saurait, même du point de vue de l'historiographie scientifique, condamner absolument l'effort pour couler toute la matière historique dans un nouveau moule. Ce n'est pas sans fruit que des hommes cultivés consacrèrent leur temps et leurs peines à des recherches historiques, et la critique historique ne fit que gagner à la disparition du morcellement inintelligent des compilations du moyen âge. L'historiographie latine du moyen âge, à part les mémoires et les récits empruntés à l'histoire ecclésiastique, n'avait pas créé une forme nouvelle, satisfaisante pour le goût artistique : on comprend que Bruni et ses disciples se soient attachés au maître de l'historiographie romaine. Mais l'historien moderne n'en regrettera pas moins que les humanistes aient poussé leur culte de l'antiquité jusqu'à la suivre même là oii, avec I îurs propres forces, ils auraient pu mieux faire. Brunf et ses successeurs auraient produit des œuvres de plus grande valeur s'ils avaient pu éviter l'imitation des historiens anciens et créer eux-mêmes une forme nouvelle, appropriée à leur temps. On le voit par les essais indépendants tentés au sein de l'humanisme par l'école des grands Florentins. En procédant comme ils le firent, les humanistes endossèrent les défauts d'autruict ne purent qu'imparfaitement mettre en œuvre leurs qualités propres. Si la critique moderne apprécie les continuateurs de la manière du moyen âge plus que les humanistes, c'est uniquement parce que les premiers ont exprimé d'une façon plus immédiate ce qu'ils avaient pensé et éprouvé.
b. — La sécularisation de Ihistoire.
La rupture avec la forme ecclésiastique de l'historiographie eut des causes plus profondes que de simples différences formelles ; de même, derrière la séparation radicale qui détacha l'histoire régionale de l'histoire universelle, se cachaient des tendances politiques. Voilà ce qui, au fond, donne un cachet particulier à l'historiographie
de l'humanisme, et la distingue des nombreuses imitations de Tite- Live tentées au moyen âge.
Parlons d'abord de l'écart qui se produit entre elle et l'historiographie ecclésiastique.
L'humanisme et la conception ecclésiastique de Ihistoire. — C est une question assez difficile à éclaircir. L'humanisme était un mouvement prononcé de laïcisation, et son goût pour l'antiquité provient en grande partie de ce que les écrivains anciens était exempts des conceptions de l'Église chrétienne. Mais on ne sait trop jusqu'à quel point il avait conscience de son opposition.
Les humanistes italiens ont complètement sécularisé l'histoire, même quand on ne les compare qu'à des prédécesseurs laïques qui n'avaient pas reçu la culture humaniste, tels que Giovanni Villani
I et Dino Compagni. Ils ont tout à fait éliminé l'idée qu'une Providence divine fixe soit le cours de l'histoire du monde, soit le détail des évé-
kiements. La théorie des quatre monarchies n'est pas mentionnée même dans les essais d'histoire universelle comme les Ennéades de Sabellicus. Mais ils ne nient pas davantage, directement, la doctrine
♦ ecclésiastique. Contrairement smx philosophes du xviii^ siècle, ils ne
^iscutent pas le système historique de l'Église. Leur détachement de ce système n'a lais.sé dans leurs œuvres aucune trace de lutte, même sourde. C'est qu'au xv* siècle, en face de propos incrédules qui ne tendaient pas à une révolte ouverte ou à des créations sectaires, l'Église se montrait plus tolérante que dans les siècles qui ont suivi la réformation : elle a toléré même les violentes sorties de Machiavel.
Les histoires de miracles. — On peut reconnaître là l'influence de l'historiographie antique. Mais à un autre égard les humanistes i l'ont dépassée. A partir de Bruni, ils se séparent de Tite-Live en ce \ qu'ils excluent de leur narration toute espèce de prodiges. Chez Bruni on chercherait en vain les légendes merveilleuses que raconte Giovanni Villani. Cet exemple fut généralement suivi. Particulièrement quand il s'agissait de miracles chrétiens. On conserva bien plus longtemps les fables dans l'histoire ancienne canonique (et chez quelques historiens celles des histoires de miracles qui ressem-
l'humanisme et les miracles 15
blaient aux prodiges des anciens). Même après s'être complètement débarrassés des récits fabuleux du moyen âge, les humanistes n'osaient pas appliquer ce procédé radical à la tradition antique. Pareillement, dans la première moitié du xix^ siècle, les théologiens n'appliquèrent que peu à peu au Nouveau Testament les principes critiques d'après lesquels ils traitaient l'Ancien. Cependant ce n'est pas sans réserves que les humanistes répétaient les histoires de miracles contenus dans une littérature sacrée pour eux. Ils en restèrent pour la plupart aux voies frayées par Evhémère et les Pères de l'Église : ils se contentèrent de rationaliser les légendes antiques. Ils traitèrent d'ailleurs l'histoire ancienne si rarement que leur attitude à demi critique n'eut guère d'importance pratique.
Cette innovation s'accomplit également sans polémique, sans qu'on eût nié en principe l'apparition de miracles. Comment en j eût-il été autrement? On ne put apercevoir nettement le conflit entre la conception théologique du monde et celle qu'imposent les lois de la nature, que lorsque la philosophie moderne indépendante eut trouvé une base assurée dans les découvertes des sciences naturelles aux xvii^ et xviii^ siècles. L'humanisme n'éprouvait guère d'ailleurs le besoin d'un système philosophique de l'univers. A la philosophie d'école du moyen âge il n'en opposait pas une nouvelle qui lui fût propre ; il n'opposait pas davantage à la philosophie chré- J tienne de l'histoire une théorie purement laïque. En voulant ériger leurs aidées sur l'histoire en système, les humanistes auraient touché une sphère de spéculations abstraites où ils auraient perdu haleine. Machiavel iui-même s'en remet expressément aux gens du métier pour l'explication des prodiges. {Discorsi sopra T. Livio I, 56 ; cf. sur l'hésitation de Pomponace à propos des apparitions de spectres, F. Lange Gesch. des Materialismus, 1. 1, Livre II, SectionlII). Les humanistes ici encore — et cela explique pourquoi ils jugeaient la polémique inutile — suivaient une voie tout empirique. Ils se "? mettaient pour écrire l'histoire au point de vue des laïques cultivés, qui, en Italie, demeuraient sceptiques vis-à-vis de tous les miracles ecclésiastiques modernes, sans nier en principe la possibilité de forces surnaturelles. Ils reflétaient la pensée de leurs gouvernements, qui étaient assez éclairés pour ne pas compter, dans la pratique, sur une intervention miraculeuse de la Providence. En vue du color
16 HISTOIRE DE L HISTOniOGRAPJIIE MODERNE
Iniinus de l'exposition, les miracles chrétiens devaient déjà être exclus ; mais ce qui eut une plus grande influence encore, c'est la froide raison politique des pouvoirs dirigeants. Les banquiers et les industriels florentins surtout, habitués à mener leurs intrigues diplomatiques sans regarder aux intérêts spirituels et ecclésiastiques, étaient peu disposés à concéder au Ciel une grande influence sur la politique.
Cette manière de voir n'était pas particulière aux hommes diktat italiens. Mais c'est le propre de 1 humanisme d'avoir donné aux opinions de laïques instruits une expression libre de toutes les formules ecclésiastiques, modifiée seulement par des tendances artistiques. Le contraste avec la manière médiévale apparaît tout d'abord chez Commines.
c. — Les tendances politiques.
Le penchant des humanistes pour l'Antiquité se rencontra sur un autre point encore avec les aspirations des gouvernements.
La politique ecclésiastique. — Des raisons de style auraient déjà empêché les humanistes de donner volontiers à l'action de l'Église et des siens la grande place qui lui revient dans l'histoire médiévale. L'unité du style antique était menacée par le son moderne des appellations ecclésiastiques ; quand on croyait devoir reproduire dans tous ses détails la technique de l'histoire ancienne, on répugnait autant que les historiens romains à mentionner à côté des généraux et des hommes d'Etat un troisième pouvoir politique, celui 0es prêtres. Quoi qu'il en soit, les humanistes racontèrent autant que possible l'histoire des États du moyen âge comme s'il n'y avait pas eu d'Eglise universelle ni de clergé international auxquels les gouvernements dussent avoir égard dans l'administration de leurs territoires. Le pape lui-même est pour eux un souverain comme un
*^ autre.
r Cette attitude concorde évidemment avec les tendances nationalistes de la lin du moyen âge, avec les efforts pour soumettre les pouvoirs ecclésiastiques de chaque pays à la souveraineté du gou-
'j vernement territorial. C'était en quelque sorte contester les prétentions de la Curie à la domination universelle sur l'Église que