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LES TENDANCES POLITIQUES

d'accorder dans l'histoire une importance aussi minime que possible au gouvernement central de l'Église. Sans doute, cette tendance ne s'exprima que négativement, sans polémique directe. L'Eglise ■ romaine ne fut pas attaquée, mais ignorée. C'était un effet de la ' soumission à la forme antique. Le meilleur exemple de la contrainte qu'elle exerçait, c'est qu'un historien postérieur, de l'école de Machiavel, écrivant en italien une histoire politique de Florence, crut devoir s'excuser de mentionner Savonarole (voir ci-dessous p. 103). Nous n'avons pas besoin de montrer combien l'histoire était ainsi mutilée.

Tendances anti-impérialistes. — C'est par les mêmes raisons que l'histoire régionale se détache de l'histoire universelle. Giovanni Villani avait encore inséré l'histoire florentine dans une chronique mondiale. Bruni met résolument l'histoire de sa propre ville au centre de son exposition, et il ne rapporte ce qui se passe au dehors qu'autant que cela intéresse Florence. Les humanistes suivaientj encore en cela l'exemple de Tite-Live. Mais ils n'avaient pas que des raisons de style pour s'attacher à ce champion de Rome dans l'histoire : ils se soulevaient contre les prétentions de l'Empire aussi , bien que contre celles de la Curie.

Les écrivains antérieurs n'avaient pas encore rompu avec l'idée que leur propre pays n'était qu'une partie de la chrétienté politiquement et religieusement organisée (le Monde). Ils sentaient les destinées de leur ville engagées dans celles de la Papauté et de l'Empire, sans bien se rendre compte des conséquences politiques de de cette vue Les historiens humanistes à partir de Bruni se mirent au point de vue de l'Etat territorial tel que l'a connu la fin du moyen âge. Dans leurs tentatives pour traiter l'histoire do leur propre cité comme un développement indépendant s'exprimait l'opinion de la souveraineté de l'Etat moderne. Ces aspirations politiques étaient en parfaite harmonie avec le patriotisme italien à la romaine qu'on emprunta à Pétrarque et dont on joua contre l'Empire étranger. A l'exemple de Tite Live, on ne reconnut d'autre critère historique que l'intérêt de la Cité.

Ces tendances n'ont pas peu contribué à distinguer les productions historiques de l'humanisme des imitations antérieures des his-

FUETER. 2

[ii lUiTOIHE DE l'hIsTUIUOGUAI'IIIE MODERNK

toricns romains. Les historiens du moyen âge (surtout ceux des villes) navaient jamais été, dans leurs imitations de Salluste et de Titc-Live, aussi conséquents, aussi conscients que les humanistes. Mais en outre, ils avaient un autre esprit : tout en restant dans l'historiographie latine et classique, les humanistes étaient en contact avec les forces vives de la politique territoriale italienne.

Littérature sur l'histoire de Tiiistoriographis humaniste en Italie. — Cette histoire n"a pas encore été écrite. On ne l'a pas même essayé. Nous manquons presque complètement de travaux spéciaux. C'est seulement dans ces tout derniers temps que des savants italiens ont commencé à examiner systématiquement la méthode de travail de tel ou tel historien humaniste et le degré de confiance qu'il mérite. Mais ce n'est qu'un début et comme ils n'ont pris qu'au hasard quelques noms célèbres, ces recherches ont peu éclairé ïhistoire de l'historiographie. Pour les données biographiques, on nous renvoie encore aux recherches diligentes, mais naturellement insuffisantes aujourd'hui, d'Italiens du xvni'^ siècle (Apostolo Zeno, Argelati, Muratori) : ces études, remarquablement résumées dans l'histoire littéraire bien connue de Tirabosch.i (voir ci-dessous p. 401), ont servi de base à peu près à tous les travailleurs modernes, qui ont fidèlement répété les erreurs que Tiraboschi avait laissées échapper.

Les ouvrages connus de Burckhardt, de Gaspary et de Voigt ne traitent que brièvement l'historiographie du temps, et surtout dans ses rapports avec l'histoire de la civilisation et de la littérature. Gaspary est le plus complet, relativement ; mais son travail s'interrompt avant qu'il ait pu décrire l'expansion de l'historiographie humaniste. Les indications de Voigt sont tout à fait insuffisantes. Il construit notre historiographie d'après l'idée qu'il se fait de l'humanisme et n'entre pas dans les circonstances particulières au milieu desquelles les historiens travaillaient. Il dit par exemple Enea Silcio, II (186"2), 309 : « Les chercheurs humanistes s'adonnèrent presque exclusivement à l'histoire ancienne, qui gagna beaucoup par des traductions des historiens grecs et par des études archéologiques d'ensemble. L'histoire du moyen âge fut traitée avec mépris, parce qu'on était rebuté par le latin barbare de ses sources et que le fond chrétien n'avait plus d'attraits. En somme, un épais brouillard couvrait l'époque qui avait suivi la chute de l'empire romain d'Occident. Y mettre de la lumière et de l'ordre, c'était un travail de géant, dont s'acquitta l'ardeur sèche de Flavio Biondo. Son livre fut très estimé, mais peu lu ». C'est le contraire de presque tout cela qui est la vérité. Le développement statué par Voigt aurait peut-être répondu à la tendance générale de l'humanisme ; mais il n'a pas eu lieu, pas la raison que presque tous les historiographes humanistes écrivaient pour le compte d'un prince ou d'une cité, qui ne s'intéressaient qu'au passé de leur dynastie ou de leur commune. Aussi ont-ils, par le fait, traité presque exclusivement l'histoire

du moyen âge et négligé à peu près totalement l'histoire ancienne : non seulement l'histoire romaine (bien quentre les ouvrages conservés des Anciens, qui défiaient toute concurrence, il y eût quelques lacunes à combler) mais aussi l'histoire grecque. Les Décades de lUondus (voir ci-dessous) n'ont pas été critiquées à cause du sujet, mais à cause du récit dépourvu d'ornements, et si elles n'ont pas été lues, on en a fait en tout cas plus d'extraits que de tout autre ouvrage d'histoire humaniste. Nous avons là un échantillon des erreurs de jugement où peuvent tomber d'autres chercheurs moins préparés que Voigt, en voulant caractériser l'historiographie humaniste.

2. — La fondation de l'annalistique humaniste pab Léonardo iiauNi

Leonardo i^uuNi, né 1369 à Arezzo — d'où le nom à'Aretinus qui lui est ordinairement donné — étudia d'abord la jurisprudence ; gagné à l'humanisme par Chrysoloras, il obtint, par l'entremise de Coluccio Salutati 1405, l'emploi de secrétaire du pape; à partir de 1415, après avoir été quelque temps chancelier de la ville, il réside à Florence, y reçoit, 1416, le droit de bourgeoisie; après avoir rempli plusieurs fonctions publiques, il est de nouveau, 1427, nommé chancelier d'Etat ; en récompense de son histoire florentine, la Seigneurie, 1439, l'exempte en partie, des impôts et redevances; il meurt, 1444, avant d'avoir achevé son œuvre; funérailles publiques avec participation du gouvernement. Ses œuvres historiques sont :

1° Historiarum Florentinarum libri XU (jusqu'à 1404). Le premier livre fut terminé en 1416. Les six premiers livres, une fois achevés, furent présentés ensemble au gouvernement florentin ; plus tard (1439) livres VII à IX ensemble. Les trois derniers livres ne furent déposés qu'après la mort de l'auteur (entre 1445 et 1449) entre les mains des autorités. (Gherardi dans Arch. stor. it., série IV, vol. 15 (1885), p. 416 ss. — Première édition, Strasbourg, 1610 ; avec la traduction de D. Acciaioli 1856 à 1860. La préface de Bruni ne se trouve que dans la traduction italienne (d'abord Venise, 1476).

2° Rerurn suo tempore in Italia gestarum commentanus. Première édition latine. Lyon, 1539 ; puis, avec le premier ouvrage, 1610, et dans Muratori Script. XIX. — Simples traductions (en partie inavouées) : Commentarii rerum grœcarum (d'après les Hellenica de Xénophon ; imprimé d'abord à Lyon, 1539). — De bello punico (d'après Polybe ; d'abord 1490). — De bello italico adversm Gothos gesto (d'après Procope; Foligno, 1470). — Bruni a en outre traduit en latin plusieurs vies de Plutarque. Sur ses biographies de Dante et de Pétrarque, voir p. 125 s. — Sur l'Histoire Florentine, Gervinus dans sa Geschichte der florentinischen Historiographie {Historische Schriften, 1833, p. 57 ss.) et E. Santini, L. B. Aretino e i suoi Histor. Florent. II. XU 1910 (dans les Annali délia R. Scuola superiore di Pisa) et La fortuna délia storia fior. di L. Bruni nel Rinascimento dans les Studi slorici, XX, 2. Moins importants sont le Discorso de G. Monzani dans Arch. stor. it. JN. S. V [1857) und Franz Beck, Studien zu L. Bruni 1912 (36. Ileft du Ahhandlungen zur mittleren und neucren Geschichte).

Letalentd'historiendeBruni.— Son //is^oiVeF^orew/î'neestnon seulement la première œuvre en date de l'historiographie humaniste proprement dite, mais un de ses documents les plus remarquables. Elle permet de se rendre compte de la difficulté qu'il y eut à créer ce genre et des germes féconds qui furent écrasés dans l'ornière de l'antiquité. 11 y avait conflit entre les prescriptions de la rhétorique ancienne et les vues réalistes acquises dans la pratique politique : tout en le résolvant à l'avantage des premières, Bruni nous permet d'entrevoir ce qu'il aurait pu faire comme historien indépendant. Il ne manquait pas des dons de l'historien. Il ne s'intéressait pas aux spéculations philosophiques; mais c'était un homme intelligent, connaissant bien la politique pratique, faisant sérieusement sa tâche. Dès qu'il peut laisser le champ libre à ses aptitudes — comme dans le premier livre, qui donne un aperçu de l'histoire florentine jusqu'à 1250, ou dans les livres postérieurs, où il osa s'émanciper de ses modèles — son histoire a une très réelle valeur. D'abord, Bruni est le premier historien moderne qui fasse de la critique par principe. Les légendes ecclésiastiques et profanes, si aimées, les miracles, il les exclut complètement de sa narration; une comparaison avec la Chronique de Giovanni Villani dans les parties où il l'a mise à profit, est très instructive à cet égard. Les fables sur la fondation de Florence, qu'avait retenues encore le demi-humaniste Filippo Villani, sont pour lui non avenues. Il a l'œil ouvert sur les puissances qui mènent la politique. Il connaît l'influence des circonstances générales. Si Florence a été bâtie dans une plaine, la raison en est d'après lui la securitas romani imperii. Quand l'Etrurie fut subjuguée par les Romains, Etrusca virtus omnino cons^nuit cum neque honores capessere neque majoribus in rébus versari liceret (p. 8). Il fait dépendre la puissance maritime de Pise du fait que jusqu'au temps de Charlemagne il ne subsistait en Toscane aucun autre port. Il ne se laisse pas entraîner par son patriotisme jusqu'au point de donner toujours raison aux Florentins. A propos des négociations entamées en 1401 entre les Florentins et Robert du Palatinat au sujet d'une subvention, il veut que sur des extraits impartiaux — semble-t-il — des actes, le lecteur se fasse lui-même un jugement (p. 244). Il n'est jamais question d'une intervention de la Providence. On entrait dans la voie d'une explication naturelle de l'histoire. Combien Bruni se dis-

tino-ue par là de Dino C( mpagni, qui attribuait encore une grande influence à l'action mystérieuse dune Puissance surnaturelle !

Influence de l'historiographie antique . — Mais tous ces avantages ne pouvaient se développer librement qu'autant qu'ils n'étaient pas contrariés parles préceptes de l'art antique. Ceux-ci exercèrent sur deux points leur funeste influence. Premièrement, la rhétorique façonna la réalité en éliminant de la reproduction de la vie les parties ingrates pour l'art et en les remplaçant par des conventions théâtrales ; d'accord avec elle, une psychologie fausse, au lieu de présenter les figures historiques telles que l'observation les montrait, reconstruisait leurs sentiments d'après les types scolaires sur lesquels reposait l'éducation de l'orateur ancien. De nouveau, l'histoire essayait de rivahser avec la tragédie des rhéteurs. La lutte pour l'existence entre les Etats et les partis suivait les mêmes procédés que sur la scène les héros d'un mélodrame.

Ce principe d'exposition apparaît bien évident quand on compare Bruni avec Giovanni Villani, qui est sa principale source pour les premiers livres . Comme l'historien humaniste a transformé la révolution de Giano délia Bella racontée par Villani, VIII, 1 (et pareillement par Dino Compagni, éd. del Lungo, Hvre I, ch. xi) ! Dans la Chronique, tout se passe naturellement. De fréquentes violences, surtout de la part des nobles contre les Popolani, poussent un groupe d'amis des réformes parmi la bourgeoisie à chercher de l'aide {Ce7'ti buoni uomini arteftci e mercatanti di Firenze che voleano bene vivere). Un de leurs chefs est un antico e valente uomo nobile popolano ricco e possente appelé Giano délia Bella. Ces hommes réussissent à faire édicter, 1293, les Ordinamenta justitiœ . Bruni (hb. IV, p. 67 à 69) dispose le tout d'après la recette des révolutions données par les écoles des rhéteurs. Bella est le héros idéal. Le riche plébéien de Villani et de l'histoire* devient claris quidem majoribus ortus, sed ipse modicus civis qui, lui seul (comme Rienzi dans l'opéra) oppose à la nobUUas des discours sur la turpissima

1. D'après R. Davidsohn, Forschungen zur Geschichle von Florenz, III, 42 s. (Regeste 160), Giano délia Bella appartenait à une puissante et solide maison de banque et se trouvait, au moment où la révolution éclata, plus près de la soixantaine que de la cinquantaine.

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se7'vilus. Une grand»» harangue, que Bruni lui fait tonir dans une assemblée du peuple imaginaire, amène la révolution : ses paroles enllamment les auditeurs de telle sorte que la nouvelle constitution est votée.

Ce qui troublerait peut-être l'effet esthétique, Bruni le tourne ou le passe complètement sous silence. Ce qui lui est le plus désagréable, comme à tous les auteurs idéalistes, ce sont les affaires économiques. Oii selon Villani des transactions financières ont eu le plus de poids, Bruni préfère introduire des motifs élevés. A la suite de Villani (VI, 76) il raconte (1. Il, p. 26 s.) que les Siennois et leurs alliés les Gibelins florentins exilés déterminent le roi Manfred à leur envoyer contre Florence une forte troupe de cavaliers allemands. Il résume en général assez fidèlement la relation de son auteur. Mais il ne dit pas un mot de la circonstance particulièrement relevée par Villani, que les Siennois durent emprunter à la Société des Salimbeni 20000 florins d'or pour la solde des troupes et que Manfred envoya ses gens en Toscane colla moneta de' Sanesi, che pagaro la metade per tre mesi. Villani raconte, VII, 10, que rinfant Henri de Castille per bisogno del re Carlû (d'Atijoic) gli presto, si dice, quaranta mila doble d'oro, le quali non riebbe mai. Bruni est infiniment moins réaliste. Chez lui, pas question que l'argent ait été emprunté pe?' bisogno, ni que la dette n'ait jamais été payée. Voici sa version : ... quamobrem et necessitudinis jure et procurationis benefîcio inductus petenti Carolo magnam pecuîiiœ vim Arrigus muluat (p. 43, 1. III). Toutes les données de Villani que leur précision prive de charme sont remplacées par des phrases de convention. Les chiffres sont rendus par des adjectifs vagues, tout au plus par des sommes rondes. L'indication de l'année même est évitée autant que possible : Bruni aimera mieux dire insequens annus, proximus annus, même quand ce système s'étend à plusieurs années.

Il développe avec d'autant plus de plaisir les passages qui prêtent à la rhétorique. Villani (VI, 7D) n'avait dit que peu de mots des dispositions des Florentins après la défaite de Montaperti. Bruni n'introduit pas seulement un tableau de son invention, il a recours à un cliché qu'il charge encore : Redeuntium (de la bataille) vero fœdi vultîis ac t7'istis oculorum dejectio nec eos qui in acie ceci-

dissent, sed vivos se redeuntesque lugendos monebant. Illos enim functos fato,praestanti mortis génère pro patria interiisse, se ludibrio adversariorum servatos (p. 30, lib. II).

Avec cet esprit-là, il ne saurait être question d'une critique un peu approfondie des sources. Nulle part Bruni n'a rectifié la tendance guelfe de Villani.

Un second principe funeste qu'il prit à la forme antique, c'est la division par années. On sait que l'antiquité avait gardé cette méthode, remontant à Thucydide, même alors que n'existaient plus les raisons qui pouvaient excuser ce dernier, savoir la brièveté de la période traitée, et le récit d'une guerre que coupait naturellement l'alternance des saisons. Et pourtant il n'y a pas d'ordonnance du sujet qui convienne moins à une grande histoire. En s'en tenant aux annales, l'historien ne peut mettre en relief les événements importants, ni traiter dans leur ensemble les différentes séries du développement historique, chacune ne pouvant se présenter que par fragments, enregistrés sans liaison dans telle ou telle année; il ne peut faire aucune place à des changements qui s'opèrent graduellement. Comme malgré tout cela Bruni a suivi la forme antique, les conséquences ne se sont pas fait attendre. Il nous donne d'innombrables récits de petites querelles, mais pas un exposé de la formation du territoire florentin; des notices détachées sur des troubles intérieurs, mais pas une histoire de la constitution de Florence. Il voulait être plus qu'un simple peintre de batailles; il déclare quelque part (p. 64, 1. IV) que l'histoire intérieure de la ville a tout autant d'importance que l'extérieure. Mais avec des données isolées sur des troubles intérieurs, qui se trouvent rangées par années comme dans une boîte à fiches, comment le lecteur se représenterait-il un développement ?

L'art même de l'exposition souffrait de la méthode des annales. Comme Bruni ne rangeait pas tout bonnement ses matériaux selon la chronologie, mais littéralement en annales, il n'osait pas raconter jusqu'au bout un événement qui, par hasard, dépassait la fin d'une année (cf. p. 31, 1. Il, la relation coupée par le miHeu du siège d'Arezzo en 1260); et les notices qu'il ne savait où placer, il les intercalait à la fin de l'année, comme si le changement de millésime formait une lacune naturelle pouvant servir au besoin de magasin

pour les laits non utilisés ailleurs (cf. par exemple p. 59, lib. 111, ou sous la rubrique eodem anno sont rapportés deux incendies à Florence ot la mort du pape Honorius IV).

Cela est d'autant plus regrettable que, dans les limites que permettait la forme rhétoricienne, Bruni n'est pas un narrateur sans valeur. Son ouvrage, à l'exception dupremier livre, n'estpas composé. Indivision en livres est sans rapport avec la matière ; mais en général on s'aperçoit très bien des suites heureuses de cette étude du style qui distinguait avantageusement les humanistes des chroniqueurs. Giovanni Villani entassait indifféremment ce qu'il savait de l'histoire de son pays et de celles de l'étranger; Bruni n'accueille que ce qui est de son sujet. L'ouvrage du premier était à moitié chronique universelle, à moitié histoire d'une cité ; l'ouvrage du second s'en tient rigoureusement à son sujet. L'un est la production d'un aimable dilettante ; l'autre celle d'un véritable écrivain.

Le purisme humaniste. — Malheureusement Bruni n'a pu profiter qu'imparfaitement de cet avantage. Le développement naturel de son talent d'écrivain rencontrait un obstacle dans les règles huTnanistes du langage. Le purisme vieux-latin qu'elles prescrivaient a particulièrement nui à l'histoire intérieure. On ne pouvait guère désigner par des termes de l'ancienne Rome des autorités et des partis de la Florence médiévale. Quelques-uns de ces termes sont inoffensifs, comme Patres pour les cardinaux. Il est déjà plus risqué d'appeler simplement Gallia la haute Italie (par exemple p. 34) et de citer des édifices de Florence sous leurs vieux noms de l'époque païenne. Mais Bruni ne s'en tient pas là ; il a souvent remplacé la notion concrète de ses sources par une expression classique qui n'en rend le sens qu'approximativement et, en bien des cas, est tout à fait vague. Enfin, la clarté du récit souffrait aussi de périphrases innocentes en soi. Pour éviter les noms modernes des partis, Bruni dira par exemple au lieu de Guelfes et Gibelins factio et adversa factio (il remplace Guelfi usciti di Firenze de Villani, VII, 2, par Florentini per adversam factionem donio ejecti, p. 35), quand seul le lecteur qui se représente très exactement l'ensemble de la scène peut savoir qu'en ce passage là Vadversa factio, ce sont les Guelfes.

Bruni n'était pas d'ailleurs puriste jusqu'au bout. D'autre fois, il désigne les cardinaux par leur vrai nom (par exemple p. 53) et parie (p. 73) sans se gêner de Guelfes et de Gibelins. Il a laissé à des historiens postérieurs la gloire d'avoir complètement nivelé la langue sur le modèle antique.

A côté de ces défauts, le choix restreint du sujet, qui se confine dans la guerre et la politique, paraît une faute moins grave. On passerait volontiers à Bruni d'avoir exclus de son exposé le commerce et l'industrie, qui avaient proprement fondé la grandeur de la ville, comme aussi de n'avoir pas signalé l'avènement de l'humanisme auquel il devait tant lui-même, si seulement il nous avait fourni une bonne histoire politique. A en juger d'ailleurs par les renseignements qu'il donne à l'occasion sur des événements autres que militaires et politiques, il n'eût pas été un remarquable historien de l'économie sociale ou de la civilisation.

Le programme de Ihistoriographie humaniste. — La place éminente qu'occupe Bruni dans l'historiographie ne lui est acquise que par l'Histoire florentine. Son second ouvrage historique, \ Histoire italienne contemporaine, est plutôt à ranger dans la catégorie des Mémoires. Elle n'a de remarquable que la préface, qui constitue en quelque sorte le programme officiel de l'historiographie humaniste. Bruni part de cette observation, que les époques de Démosthène et de Cicéron sont plus connues que celle d'il y a soixante ans, et cela, d'après lui, parce que la facultas scribendi a manqué aux temps modernes. Literse quidem, nisi sunt illustres atque disertae , clarilatem rébus afferre non possunt neque memoriam earum in longum extendere.

Notez que l'Histoire contemporaine répond assez mal à cette annonce ; la composition en est décousue et on n'y trouve pas les tournois d'éloquence prescrits. C'est d'ailleurs d'un argument bizarre que Bruni se sert pour motiver son programme. Il oublie que les temps de Cicéron et de Démosthène nous sont connus moins par des œuvres historiques que par des écrits destinés au jour même et qui nous donnent une image de l'époque d'autant plus vivante qu'ils ne la dépeignent pas ex officio. La même chose est arrivée aux humanistes : la postérité s'est instruite

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sur leur temps par d'autres écrits plutôt que par ceux de leurs historiens.

Les Ai'TRKs imuvHEs HisroRK»i:Es DR BauM ne sont que de simples traductions ou adaptations du grec. Il s'est appliqué à le cacher. Dans la préface de son HisioUx grecque il sexprime comme s'il avait librement choisi lui-même son sujet, qu'il avait pris dans Xénophon avec sa limitation fortuite (il n'a pas même cru nécessaire de résumer comme introduction le récit de Thucydide).

Blondus (p. t28 ss. ci-dessous) ne découvrit le vrai caractère du livre sur la Guerre des Goths qu'après s'être fait traduire Procope, et Vespasiano da Bisticci rangeait cette traduction de Bruni ainsi que celle de l'olybe pai'mi les œuvres originales de notre auteur (éd. Frati, 11,32).

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