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L'historiographie impériale

a) Les essais d'histoire universelle.

i. — La période avant la réformation a. — Observations générales.

Le caractère médiéval de l'historiographie humaniste allemande.

— Elle présente des conditions particulières et assez fâcheuses. Il n'y a pas de pays où elle se soit aussi peu dégagée des conceptions théologiques du moyen âge. Il n'y en a aucun où la critique historique soit restée, en général, à un niveau aussi bas.

La véritable historiographie humaniste n'a trouvé en Allemagne que de très rares imitateurs. Il faut mettre la plupart des travaux des humanistes allemands sur le même rang que ces rejetons de la Chronique médiévale qui, au xv'^ siècle en Italie, au xvi^ en France, étaient destinés à pourvoir aux besoins spirituels de la classe moyenne. Les travaux allemands ne sont, en somme, pas plus mauvais que par exemple les Chroniques mondiales d'un Antoninus de Florence, d'un Jacques de Bergame, ou les Grandes Chroniques de France et la Chronique d'Holinshed. Mais ce sont presque les seuls ouvrages d'histoire allemands. Des humanistes y collaboraient et à côté d'eux il ne se développa pas une historiographie proprement humaniste et indépendante.

Pourquoi n'y eut-il pas, comme en d'autres pays, une franche séparation entre l'histoire humaniste et l'histoire populaire à la façon du moyen âge ? Il faut en chercher la raison dans le morcellement politique qui empêcha le gouvernement impérial de cultiver

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l'historiographie nationale. Maximilien ne s'intéressait qu'à une histoire dynastique ; peut-être aussi à l'histoire généalogique de l'Autriche. Les souverains territoriaux portaient exclusivement leur attention sur l'histoire de leur pays. L'histoire nationale n'a jamais été, comme en Ecosse, traitée par un humaniste étranger. Et à l'époque où les humanistes indigènes pouvaient se risquer à lutter avec les Italiens, la culture supérieure, à la suite de la Réformation, était si complètement tombée sous la domination des théologiens, qu'on ne pouvait plus songer à une historiographie humaniste indépendante. La Réformation eut cet effet, que la conception de l'histoire dictée par la vieille théologie chrétienne reçut une nouvelle consécration.

On cultiva donc uniquement d'un côté l'histoire du monde dans le vieux sens chrétien du mot, de l'autre l'histoire familiale et locale. L'histoire d'Allemagne, de cette façon, ne fut pas dégagée de sa connexion avec la chronique mondiale. L'histoire ne fut pas sécularisée et modernisée par les humanistes comme cela s'était fait ailleurs.

Ce n'étaient pas des raisons religieuses seulement qui empêchaient une adhésion complète à la conception humaniste. La forte écorce médiévale qui enveloppe l'historiographie des humanistes allemands ne provient pas seulement du manque de culture des auteurs. Pour conserver la forme d'histoire universelle, ils trouvaient un appui dans des prétentions politiques. L'empire d'Allemagne était de droit et de nom la continuation de l'Imperium romain, et devait, comme lui, embrasser VOrbis terrarum. Ne pas traiter l'histoire d'Allemagne comme une suite à celle des autres Empires du monde, c'eût été pour des auteurs allemands renoncer à des prétentions séculaires à la domination qui n'étaient pas encore complètement périmées.

Les historiens italiens, depuis Bruni, dans leurs sentiments anti-impérialistes, avaient considéré les États de la péninsule comme des pays indépendants et souverains : les humanistes allemands devaient être très enclins à fondre l'histoire de leur empire avec l'histoire universelle. Une fois qu'on avait adopté à ce point l'ancienne culture, on était tout porté à maintenir jusque dans le détail l'interprétation théologique de l'histoire.

La limitation du sujet. — Combien d'ailleurs une histoire d'Allemagne était plus difficile à écrire qu'une histoire de France ou d'Angleterre ! L'unité et la continuité manquaient également au sujet. L'histoire d'une dynastie môme n'offrait pas un point d'appui solide, quelque extérieur qu'il eût été. La vie politique s'était depuis longtemps réfugiée en grande partie dans les membres de l'empire. Le présent ne faisait pas augurer un changement. L'histoire d'Espagne au moyen âge est morcelée comme celle d'Allemagne. Un talent de forme tel que celui de Mariana n'a pas réussi à l'exposer. Mais les luttes intérieures en Espagne avaient abouti à la tin du xv" siècle à un terme au moins provisoire, et l'on pouvait en déduire pour les temps antérieurs des points de vue unitaires. En Allemagne, les circonstances avaient pris un tout autre tour ; elles étaient particulièrement défavorables à un auteur qui aurait voulu donner, à l'instar de Bruni, des annales artistement limées.

Ajoutez que les humanistes allemands ne se bornèrent même pas à cette tâche qui leur incombait spécialement. Leurs forces n'auraient probablement pas suffi pour une histoire d'Allemagne. Ils ne s'en attaquèrent pas moins à un sujet bien plus difficile. Pour que l'histoire d'Allemagne pût rivaliser en tous points avec celle de Rome et de l'Italie, ils en reculèrent dangereusement les frontières.

Ne pouvant s'appuyer sur un grand État vivant, ils allèrent se perdre dans l'infini. Comme les historiens écossais et espagnols, ils cherchèrent à doter leur peuple du même âge et du même passé glorieux que ceux que les Italiens possédaient grâce à Tite-Live. Ils accueillirent presque sans exception les taux d'Annius de Viterbe. Ils expliquèrent le silence des sources authentiques par le prétexte commode, mais parfaitement arbitraire, que les auteurs romains, parce qu'Italiens, auraient tu à dessein les mérites des étrangers. Surtout ils mirent d'une façon très peu claire l'histoire d'Allemagne en relation avec celle des tribus germaniques. Des auteurs médiévaux avaient fait commencer l'histoire d'Allemagne à Othon I". Les humanistes rejetèrent cette vue naïve, mais qu'on pouvait discuter, pour la remplacer par des fantaisies stériles. C'est dans l'histoire des tribus allemandes que ce système porta les fruits les plus funestes (ci-dessous, p. 235 ss.).

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Le pathos nationaliste des historiographes allemands. — Des portions considérables de l'histoire d'Allemagne avaient été traitées par des Italiens, comme Blondus et Platina : il s'ensuivit que l'historiographie allemande dépendit beaucoup, non seulement pour la méthode, mais pour le fond, des modèles italiens. Les humanistes allemands furent tentés de suppléer à l'originalité qui leur manquait par le pathos nationaliste et la polémique contre leurs instructeurs. On a souvent loué dans les temps modernes le patriotisme des humanistes allemands. On ne devrait pas oublier d'ajouter que les épanchements sentimentaux des poètes d'alors n'éveillent pas l'impression de la sincérité. Ils sont avant tout la manifestation de l'amour-propre blessé, de la susceptibilité professionnelle, du dépit causé par les vérités désagréables que l'on se faisait dire par des collègues italiens. Les humanistes allemands ne savaient que trop que leurs confrères, en dédaignant la culture étrangère, étaient dans le vrai. Mais ils ne pouvaient en faire l'aveu public. Ils n'avaient pour endormir leur mauvaise conscience que des éloges forcés d'eux-mêmes, des exagérations factices. Comment autrement l'idée leur fût-elle venue d'ériger en face de la culture de la Rome antique, que les Italiens invoquaient comme un bien national, une antique culture allemande f Ne se sentaient-ils pas tout aussi dépendants de la culture latine que leurs modèles italiens ?

Littérature. — Sur l'historiographie de l'humanisme allemand, nous possédons un excellent travail de P. Joachimsen, Geschichtsauffassung und Geschichtschreibung in Beutschland unter dem Einfluss des Hiimanismusl, (1910). Joachimsen a serré de plus près et apprécié plus à fond la plupart des problèmes qu'on ne lavait fait avant lui. Il a surtout donné beaucoup plus d'étendue que les chercheurs antérieurs à la comparaison avec la littérature historique italienne. C'est par cette voie seule qu'on peut reconnaître le caractère particulier de l'histoire humaniste allemande. Ce livre m'a permis de réduire plus qu'ailleurs mes indications bibliographiques dans le paragraphe suivant. On a en outre de Joachimsen une courte dissertation : Tacitus im dcutschen Humanismus dans les Neue Jahrbûcher fur das klassische Altertum KIV (1911), 697 ss.

Sur les tendances patriotiques des humanistes allemands, cf. entre autres : Horawitz dans Mùller, Zcitschrift fur deutsche Kulturgesch . , IV, 60 ss; Knepper, Nationaler GedankeundKaiserideebeidenelsàssischcn Humanisten, 1898. (Eclaircissements et Suppléments à Janssen 1, 2 et 3) ; P. Thierse, Der nationale Gedanke und die Kaiseridee bel den schlesischen Humanisten 1908 (Breslauer Studien zur Geschichte 2).

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l). — Scliedel et Nauclcrus.

Parmi les humanistes italiens, Sabellicus seul (p. 39 s.) avait fait l'essai d'une histoire universelle. Comparez ses Ennéades avec les Chroniques mondiales (composées antérieurement) de Schedel et de Nauclerus, vous saisirez la différence entre l'humanisme véritable des Italiens et la culture tout àfait médiévale encore — à part quelques formes extérieures — de la plupart des auteurs humanistes allemands.

Chez ScHEDKL (Hartmann Schedel, né à Nuremberg vers 1440, médecin de la ville 1484. mort 1514) toute la composition est dominée par la vieille division chrétienne en âges du monde. L'histoire sainte reparaît au premier plan dans son Liber Chronicarum (d'Adam à Maximilicn I'"" ou plutôt jusqu'au jugement dernier, avec des portraits fantaisistes et des images de villes en partie authentiques), imprimée pour la première fois à Nuremberg en 1493. La forme a la gaucherie du moyen âge, une enfilade de chapitres sa^s lien. Pour la critique, Schedel est encore au-dessous de Pétrarque : il n'a pas l'air de se douter que pour l'histoire ancienne il ne faut consulter que des auteurs anciens, et il raconte la guerre de Troie d'après Vincent de Beauvais. Il accueille sans difficulté les histoires de miracles.

Son ouvrage est une pure compilation, et pour le fond pas même une compilation originale. 11 a pris pour base de sa narration le Supplementum Chronicanan du Frère Philippe Foresta de Bergame (Venise 1483), livre que l'humanisme n'a effleuré que pour certains détails, et il l'a rendu plus étroit encore en le mettant au point de vue de Vincent de Beauvais. Ce qu'il y ajoute est littéralement emprunté à des auteurs étrangers, la plupart italiens. Même son sentiment germanique est mehr auf das négative Moment beschrànkt ^ (Ra.iiz. H. Sch's Weltchronik, Diss. de Munich, 1899 p. 43) c'est-à-dire qu'il retranche les remarques qui auraient pu produire en Allemagne une impression désagréable. Sa Weltchronik n'est guère qu'une impudente spéculation de librairie, une édition du Supplementum hâtivement accommodé pour le public allemand. Cf., outre la Dissert, de Haitz. celle de J. Sprengler, Munich 1905. et Joachimsen, Geschichtsauffassung l, 80 ss., et la littérature qu'il cite.

On trouve un peu plus d'indépendance chez Nauclkrus (Johannes Verge ou Vergenhans), né entre 142S et 1430 probablement en Wurtemberg, de 1450 à 1459 gouverneur du futur duc Eberhard, 1477 professeur du droit canon àTubingue, mort 1516. Il composa vers 1504 Memorabilium omnis setatis et omnium gentium chronici Commentarii, de la création du monde à 1501; f^ édit. après la mort de l'auteur, Tubingue 1516; cf. E. Joachim, J. N. und seine Chronik, Diss. de Gœttingue 1874 [additions nécessaires dans la récension de l'Hist. Ztschr . 34 (1875), 423 ss.] ; D. Kônig dans Forsch. zur deutsch. Gesch. XVIII, 47 ss. ; Th. F. A. Wichert, Jacob von Mainz, 1881 ; Joachimsen, Geschichtsauffassung, 91 ss.

L'ouvrage de Nauclerus est bien aussi une compilation. Mais il connaissait au moins les humanistes italiens les plus courus et s'appuyait sur

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