L HISTORIOGRAPHIE PROTESTANTE
tard l'ouvrage à fond. On ne saurait dire qu'il y ait gagné. L'original de Carion était l'œuvre d'un laïque protestant croyant ; le remaniement était le travail d'un théologien. Nous trouvons bien chez Carion déjà la plupart des vues théologiques de la rédaction postérieure. Carion déjà voit l'histoire de l'Eglise, qu'il fait commencer avec Adam, incorporée avant le Christ dans les destinées du peuple juif ; il parle des quatre monarchies et des âges du monde et considère l'histoire comme donnant des leçons de morale aux princes. Nous savons aussi qu'il a subi la censure de Mélanchthon. Mais quelle qu'ait été l'action de ce, censeur, Carion met pourtant l'histoire au premier plan. Il se sert de la tradition, celle de la Bible avant tout, mais de la profane également, quoique sans aucune critique. Cependant il s'entendait assez bien à en tirer les faits importants. Il rompit avec le canevas des annales et chercha à raconter d'une manière suivie l'histoire de chaque pays. Vers la fin, sans doute, sa Chronique se réduit à un recueil dénotes. Il ne faut pourtant pas lui disputer la gloire que mérite un travail honnête bien, que tout à fait secondaire.
Tout autre se montra Mélanchthon dans son remaniement : Chronicon Carionis latine expositum et auctum (jusqu'à Charlemagne. l""® édit., 1558 à 1560, réimp. dans le Cor-pus reformatorum XII 1844 ; continué plus tard par Kaspar Peucer [1525-1602] jusqu'au temps de Charles-Quint). Il bourra le squelette relativement solide de son devancier d'une érudition généralement sans valeur et y fit un vain étalage de connaissances grecques. Carion avait prétendu exposer l'histoire de l'Église depuis la création du monde : Mélanchthon chercha à scruter l'histoire de la vraie doctrine depuis Adam, et chez lui les données de la tradition sont surchargées hors de propos des subtilités de la dogmatique luthérienne. Il faussait autant l'histoire que les centuriateurs de Magdebourg. avec cette différence que ceux-ci ne voulaient écrire qu'une histoire de VÉglise, et qu'il traitait, lui, l'histoire universelle d'après les catégories des Loci.
Il subordonne complètement l'histoire à des buts théologiques et pédagogiques. Ses préceptes sont purement doctrinaires. Ses vues politiques sont celles d'un savant timoré et d'un petit bourgeois. L'histoire doit apprendre à l'homme d'État une politique utopique de paix et de justice ; les guerres injustes et la tyrannie sont punies par Dieu. Le citoyen doit apprendre à s'abstenir de toute innovation en religion et à mettre sa confiance en Dieu seul, qui jamais n'abandonnera son Église. Une erreur dans la doctrine mène à l'aveuglement et aux désastres. Mélanchthon faisait plus que remonter au moyen âge, en attribuant à la Divinité une action directe sur l'histoire : il voulait par son ouvrage démontrer qu'on pouvait reconnaître dans l'histoire le doigt de Dieu. Peut-être pensait-il réagir directement contre l'historiographie humaniste italienne. Sa Chronique n'est pas seulement un livre d'histoire conçu au point de vue théologique, il doit servir à la démonstration d'une thèse théologique.
Littérature. Les études de Hartfelder {M. aïs Pràceptor Germanix, dans les Monumenta pxdagogica Germ. VII, 1889), S. Berger (dans les Theolog. Studien und Kritiken 1897. p. 781 ss.) et G. Ellinger (P. M. 1902,
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p. 479). monlrciil des préventions apologétiques, et il manque à leurs auteurs la connaissance de Ihistoriographie humaniste italienne, qui seule permet de mettre Mélanchthon à son vrai rang. Cf. en outre R. Fester, Sleidan, Sabinus, M. dans Hist. Ztschr. 89 (1902) ss. et Menke Glùckert. Die Geschichtschreibung der Reformation u. Gegenre formation 1912, spécialement p. 21, ss. On loue H. Brettschneider M. als Historiher (programme de nosterburg 1880).
2. Le remaniement de Carion par Mélanchthon était issu directement de l'enseignement académique. Aussi avait-il une destination tout indiquée : l'usage scolaire. A le prendre comme manuel, on ne saurait lui contester certains avantages pédagogiques (la clarté des divisions par exemple). On comprend le succès que, dans sa première et sa seconde rédaction, il rencontra même hors de l'Allemagne. Il manquait jusqu'alors un manuel d'Histoire universelle en latin des humanistes. Le nouvel ouvrage comblait cette lacune. Il est vrai que l'histoire d'Allemagne, déjà dans les derniers chapitres de Carion, occupait le centre de l'ouvrage. Mais comme première introduction à l'histoire universelle, sa Chronique se prêtait à un emploi international.
C'était aussi un livre scolaire, guère plus, que le court abrégé d'histoire universelle dans le cadre des quatre empires, composé .avant Mélanchthon, par Johann Sleidan (p.246ss.) sous le titre : Z)e quatuor summis imperiis {jusqu'à Charles-Quint) Strasbourg 1556. Ce petit livre insignifiant, dont l'usage se maintint dans les écoles allemandes jusqu'à YAufhUirung, se distingue de la Chronique de Mélanchthon principalement par ses jugements résolument pi'otestants. (Sur l'emploi de ces ouvrages dans l'enseignement de l'histoire, quelques renseignements dans G. Mertz, Das Schulwesen der deutschen Refortnation 1902, p. 333 s.) La littérature qui durant deux siècles se rattache à Sleidan et à Mélanchthon et qui finit avec Gatterer (p.464s.j nepeut guère être traitée ici; elle appartient à l'histoire de la pédagogie. Les autres auteurs restèrent pour l'essentiel dans l'ornière tracée par leurs maîtres. Ils tentèrent de ranger autrement la matière sur certains points : nous devons, dit-on, au recteur Cellarius (1638 à 1707) l'introduction définitive du mot moyen âge dans l'enseignement historique {Historia medii aevi, Zeitz 1688); le professeur d'histoire de Leyde Georg Horn (1620 à 1670) combina (pas très clairement) la division en quatre âges avec une répartition géographique du sujet [Brevis et perspicuaintrodiictio ad universalem historiam, Leyde 1665). Mais ils poursuivaient exclusivement des intentions pédagogiques : il s'agissait de mettre aussi commodément et aussi clairement que possible la matière historique à la portée du débutant. Le recteur Hûbner (1688 à 1731), longtemps célèbre, se fit remarquer uniquement pour avoir mis, à l'instar de la théologie, sous forme de catéchisme les notices qui appartenaient à l'histoire traditionnelle. {Ku7'ze Fragen aus der politischen Historia, Leipzig 1702 ss.).
Aucun de ces écrivains ne songeait à une opposition contre la conception théologique de l'histoire. Moins que tout autre le très orthodoxe Georg Horn, dont on a fait à tort de nos jours un représentant des idées modernes. Il ne faudrait pas mettre sur la même ligne des livres sco-