III. — Les PUBLICISTES impériaux
En France, à côté de l'historiographie humaniste, se développa de plus en plus le genre national des Mémoires. C'est un cours tout pareil que suivit en Allemagne le développement de l'histoire publiciste de l'empire.
La constitution particulière de l'Empire d'Allemagne provoqua un genre d'historiographie qui, tout en rappelant par maints dehors l'histoire humaniste, était d'une nature essentiellement différente. Les États de l'Empire étaient bien souverains à certains égards, mais ils étaient unis par un lien fédéral. Les lois qui réglaient leurs relations entre eux et avec l'empire pouvaient n'avoir qu'une autorité théorique ; mais même des États récalcitrants n'aimaientpas passer pour avoir violé la constitution de l'empire. Quand ils avaient été déclarés coupables par les autorités impériales, ils jugeaient nécessaire d'en appeler au public, afin de prouver au tribunal de la nation qu'ils avaient observé dans leur conduite les formes légales.
L'historiographie officielle en Europe, avantet après l'humanisme, avait toujours poursuivi un but apologétique. Mais celle des publicistes de l'empire, inspirée par un ou plusieurs des Etats, entendit d'une façon particulière la défense de ses mandants. Leurs ouvrages prirent l'allure de plaidoyers. D'un côté ils furent plus attentifs aux dehors, plus impersonnels, moins honnêtes que les travaux des humanistes, de l'autre plus réalistes et plus sûrs pour les détails. C'est que d'un côté ils avaient à légitimer la politique de leurs patrons, non par de vagues considérations patriotiques ou utilitaires, mais en invoquant des règles de droit précises ; de l'autre, il s'agissait de choisir aussi probantes que possible les pièces apportées au
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procès. Le respect des lois de l'empire eut pour conséquence que les idées vivantes qui avaient dominé le conflit disparurent dans l'exposé au profit de distinctions juridiques de pure forme ;il eut aussi pour conséquence que la narration s'appuya principalement sur des actes, c'est-à-dire sur les matériaux utiles à la procédure.
Elle n'en fut naturellement pas moins partiale. L'art de l'historien, comme celui d'un bon avocat, consista à laisser en apparence parler les faits seuls, mais à les choisir et à les grouper de telle sorte que, inattaquables dans les détails, ils formentpar leur rapprochement un tableau tendancieux. Le mieux était que la personne de l'auteur disparût derrière les extraits des actes et qu'il renonçât à des opinions subjectives, c'est-à-dire non probantes. Ainsi les ouvrages de cette tendance sont à la fois partiaux et impersonnels : partiaux, parce qu'ils obéissent à une direction imposée et n'emploient que les actes d'un parti; impersonnels, parce que l'auteur n'est que l'avocat d'un parti. Ils sont aussi francs et renfermés à la fois, francs, parce qu'ils tirent au besoin des communications d'actes diplomatiques secrets ; renfermés, parce qu'ils ne publient des pièces d'archives qu'autant que les intérêts du ou des patrons le permettent.
Ce canevas fut très diversifié dans la pratique. Pareils aux mémorialistes français, les publicistes de l'empire firent souvent un compromis avec l'historiographie humaniste. Mais ils formèrent quand même un genre national indépendant et ne s'inspirèrent de l'humanisme que pour certaines formes. Ils trouvaient leur principal aHment dans la situation politique de l'ancien Empire d'Allemagne. Quelques auteurs allemands ont, à l'occasion, transporté leurméthode dans l'histoire étrangère ; elle n'en a pas moins une origine allemande.
Elle eut une première application sur un grand pied, lorsqu'il s'agit de défendre les États protestants au sujet de leur abandon des anciennes croyances et de leur soulèvement contre l'empereur et l'empire.