LES PUBLICISTES IMPÉRIAUX (SLEIDAN
Jean du Bellay, négocie en cette qualité avec la ligue de Smalcalde ; depuis 1542, de nouveau en Allemagne, depuis 1544 à Strasbourg, mort 1566. 11 a composé :
1" Commentarii de statu religion^ et rei publics; Carolo V Csesare (1517 à 1555, plus tard 1556) 1™ édition, Strasbourg 1555.
2° De quatuor summis imperiis (jusqu'à Charles-Quint) Strasbourg 1556, (voir ci-dessus p. 230).
Sleidan a aussi fait des extraits en latin de Froissart (1537) et de Commines (1545). — Cf. Ranke Zur Kritik, 65 ss.; Th. Paur, Joh. SI. Commentar, 1843 (en partie auparavant en latin comme dissert, de Breslau); Kampschulte dans Forsch. zur deutsch. Gesch. IV (1864), 57 ss.; K. Senden, De J. SI. reformationis Coloniensis... scriptoi'e, 1870 (dissert, de Bonn); H. Baumgarten, UberSl. Lebenund Briefwechsel, 1878; G. Voigt, Die Geschichtschreibung ilber den schmalkaldischen Krieg . 1874; R. Fester, SI., Sabinus, Melanchthon, dans Hist. Ztschr, 89, (1902) 1 ss. ; Bourrilly, G. du Bellay (1904), 397 ss. et dans le Bull, de la Soc. de l'hist. du Protesi. franc. 1901 mai; A. Hasenclever, Sleidan-Studien 1905 et dans Ztschr. fur die Gesch. des Oberrheins, N. F. 24, 1 et 2 : A. Krieg, Zur Charakteristik Sleidans, 1907. M. Ritter, Histor. Zeitschr., 109 (1912), 284 ss.
Un fait qui montre combien Sleidan lut promptement et universellement répandu, c'est qu'en l'année 1559 un fourrier de l'empereur Charles-Quint, du nom de Hugues Cousin, prit les Comwîenfam pour base de l'histoire de son maître écrite par lui en 24 livres. Cf. A.Morel-Fatio Une histoire inédite de Charles-Quint par un fourrier de sa cour, 1911 dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres XXXÏX.
La méthode de Sleidan. — Sleidan qui entreprit cette tâche pour les États luthériens, dut sa méthode pour une grande part à un modèle étranger. Lui qui prenait un intérêt si vif à l'historiographie française, n'avait pas été en vain secrétaire du cardinal du Bellay. Le commerce avec la famille de ce personnage avaitpu lui apprendre à bâtir au moyen d'extraits d'actes une narration historique (cidessus, p. 186 s.)- Mais il a beaucoup modifié la méthode du diplomate français.
Il est, comme historien, bien plus impersonnel que lui. Son ouvrage n'offre plus d'éléments mémorialistes. Il n'a ni directement ni i[idirectement utilisé pour l'histoire les expériences de sa vie. 11 est avocat et ne pense qu'à ses clients, les princes protestants. Sa tendance se montre avant tout dans le choix des faits. Occasionnellement des entrefilets qui lui échappent presque involontairement dénoncent au lecteur sans méfiance la plume d'un protestant décidé. En général il se cache derrière son sujet. Ses extraits d'actes et d'écrits polémiques sont souvent inexacts ; plus souvent encore il
dénature et adoucit les expressions de ses sources, soit par respect pour les règles du style humaniste, soit parce que le caractère officieux de son travail lui imposait la modération du langage. Mais il n'a pas précisément falsifié les témoignages. 11 s'adressa, avec peu d'exceptions, à des documents authentiques, et recueillit tous ceux qui lui étaient accessibles. Seulement, il en resta là. Non seulement il passa sous silence tout ce qui ne se trouvait pas dans ses actes, mais il ne sut pas tirer de ceux-ci une véritable histoire. Il ne donne que le récit du cours extérieur des événements, une mosaïque d'extraits rangés à la file.
La manière d'exposer l'histoire de la Réformation. — Le lecteur moderne ne trouve chez Sleidan à peu près rien de ce qu'on demande aujourd'hui à une histoire de la Réformation. Pour ne citer que les desiderata les plus frappants, nous ne rencontrons ni un tableau de la situation ecclésiastique à l'apparition de Luther, ni des éclaircissements sur le développement de la doctrine protestante, ni une caractéristique du Réformateur lui-même ou d'autres personnages, comme par exemple Erasme. Pas d'enchaînement intérieur entre les événements, pas même entre les actes politiques et ecclésiastiques. Ces actes même sont généralement mal choisis au point de vue historique. Quand Sleidan n'estompait pas à dessein die unschône und derbe ^atur deutscher Staats-undStreitschriften^ (Ranke, 66), il ne s'entendait pas à relever les points saillants. Il laissait souvent de côté l'essentiel, caché peut-être dans un adjectif ou dans une incidente, et reproduisait au long et au large d'inutiles fioritures. Combien en cela il est au-dessous d'un Guichardin t
Mais tous ces défauts s'effacent devant l'art admirable avec lequel Sleidan a mis son difficile sujet à la portée du public cultivé de son temps. Peu d'historiens ont su concentrer aussi habilement leurs matériaux. Sa narration ne se perd pas dans des longueurs. Ses extraits, quelque mal faits qu'ils soient au point de vue scientifique, sont toujours concis et intelligibles. Son expression sacrifie souvent au purisme la vigueur, mais non la clarté. Les digressions archéologiques, particulièrement soignées, sont des modèles d'orientation
1. Le caractère rude et sans art des papiers d'État et des écrits polémiques allemands.
LES PUBLICI5TES IMPÉRIAUX (pUFENDORF) 249
populaire à vol doiseau. Avant tout — et c'est ce qui rendit les Commentaires agréables aux gens cultivés de l'époque et des temps suivants — le langage est constamment mesuré ; Sleidan évite les injures grossières, les gros mots de la polémique. Son ouvrage n'est pas impartial, tant s'en faut, mais il n'impose pas au lecteur son parti pris. Il se fit goûter par des gens pour qui les discussions confessionnelles n'avaient pas d'intérêt. Et puis il put longtemps passer pour l'auteur le mieux informé de l'histoire de la Réformation allemande. L'historiographie savante ne cessa de dépendre de lui que lorsque, au xix^ siècle, les archives s'ouvrirent et que les chercheurs eurent libre accès aux actes originaux qu'on n'avait pu consulter jusqu'alors que dans les extraits de Sleidan.
En revanche, il ne faut pas lui demander compte de ce que — comme Kampschulte le lui reproche (p. 63) — il ne donna que die diplomatisch theologische Seite der Reformationsbewegung undvon der volkstûmlichen keine Ahnung hatteK D'abord ce n'était pas son devoir de publiciste de peindre les mouvements populaires qui accompagnèrent les négociations des princes et des diplomates. Et d'ailleurs une tentative de ce genre eût outrepassé les forces de toute l'historiographie humaniste. Sleidan n'était rien moins qu'un classique correct. Il était dans son genre un hardi novateur, le premier auteur non théologien qui traita in extenso dans un ouvrage humaniste les luttes ecclésiastiques du xvi« siècle. Sans son initiative, ni de Thou ni Camden (cf. ci-dessus, p. 203 s.) n'auraient peut-être eu le courage de tourner leur attention vers les affaires religieuses à côté des affaires politiques. Combien pauvre et insuffisant, même au point de vue politique, est tout ce que Jove et Guichardin savent nous dire de Luther ! En demander davantage, c'est méconnaître le caractère spécifique de l'histoire humaniste.