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Généralités et premiers Essais

L'historiographie nationale humaniste eut à lutter en Espagne avec des difficultés spéciales. Elle avait devant elle, comme en France, une tradition historique bien établie.

Dès le moyen âge, le gouvernement de Castille avait donné tous ses soins à l'histoire nationale, et les légendes nationales avaient trouvé dans les Crônicas générales leur forme officielle, pour ainsi dire canonique. Et ces légendes étaient bien autrement populaires encore que les fables dynastiques des Français. Il eût fallu un humaniste étranger indépendant et courageux comme Paul-Emile, pour appliquer complètement aux fables espagnoles la méthode critique de Bruni. A son défaut, la critique humaniste n'a pu qu'imparfaitement se frayer la voie en Espagne. Elle fit, comme en Allemagne, un compromis boiteux avec la tradition médiévale.

Ce ne fut pas la seule ressemblance qu'elle eut avec l'historiographie allemande. Pas plus que celle-ci et l'écossaise, elle ne voulut accorder que la période anté-chrétienne de l'Espagne ne pût rivaliser avec les temps héroïques de la vieille Rome, c'est-à-dire de l'Italie. Aussi nulle part les faux d'Annius de Viterbe n'ont été accueillis avec une telle absence de critique et parés avec autant de complaisance qu'en Espagne. Ce qu'offrait la tradition authentique était très pauvre et ne pouvait servir que pour une faible part à la glorification de la patrie. Car les Espagnols, eux non plus, ne voulaient se contenter des exploits guerriers qu'ils avaient à raconter de leurs ancêtres, les anciens habitants de la péninsule ibérique. Ils tenaient à mettre en regard de la respublica des Romains, dans le passé déjà, un État civilisé.

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L'historiographie espagnole n'eut sur l'allemande qu'un avantage : son développement ne fut pas dès la première moitié du xvi* siècle paralysé par des luttes théologiques. Elle ne s'arrêta pas à la phase des programmes et des projets. L'ouvrage qu'elle produisit vers la fin du siècle, l'histoire de Mariana, au point de vue critique, est loin d'être débarrassé des taches de l'improbité nationaliste. Mais du moins il ramassa la tradition historique, à la façon classique, dans la pure forme humaniste, en un exposé d'ensemble. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte que l'unification politique des royaumes espagnols opérée par les rois catholiques et parachevée par Philippe II avait ,créé à Ihistoriographie nationale une situation beaucoup plus favorable qu'en Allemagne, où la Réformation avait ilxé définitivement la division particulariste de l'empire.

Le dernier monument de l'historiographie espagnole de moyen âge ne répond pas, en fait de critique et de travail personnel sur les sources, aux exigences les plus modestes. C'est la Chronique abrégée [Corônica abreviada de Espana, depuis les temps les plus anciens jusqu'à Henri IV r^ éd. Séviile 1482) de Diego Valera, né à Cuenca vers 1412, courtisan et diplomate sous les rois de Castille Jean II et Henri IV, mort pas avant 1486. — Cf. Amador de los Rios, Historia CrUica, VII, 292 ss. ; C. Cirot, Les histoires générales d'Espagne entre Alponse X et Philippe II (thèse, 1904) . — Valera composa aussi un Mémorial de diversas hazahas, histoire d'Henri IV de Castille (1454 à 1474) qui se donne dans la préface pour un extrait des Corônicas de Espana, c'est-à-dire Palencia. l""^ éd. dans les Crônicas de los Reyes de Castilla, éd. Roseli III (1878). Cf. Cirot dans Bulletin hispanique, XI (1909), 425.

Le seul ouvrage historique qui ait loyalement appliqué à l'ancienne histoire d'Espagne la méthode critique de Bruni, est l'honnête travail de Jean de Girona (Juan Margarit) , né vers 1421, sous Nicolas Va Rome, 1459 ambassadeur du roi d'Aragon auprès du pape Pie II, vers 1453 évéque d'Elna, 1461 évêque de Girona, plus tard cardinal, mort à Rome 1484. Paralipomenon Hispaniae II. X [jusqu'à Auguste). Inachevé; l""^ édit. 1545, puis dans Hispania illustrata I (1603). Mais le livre s'interrompt déjà à l'époque romaine et n'a pas eu d'influence, surtout parce qu'il était écrit avant les faux d'Annius et na pu prendre position vis-à-vis d'eux. — Cf. P. -F . Fita, El Gerundenese y la Espana primitiva 1879; G. Cirot, Les Histoires générales, 47 ss..

Ces faux sont utilisés déjà dans les travaux de l'humaniste sicilien Marinaeus Siculus (Lucio Marineo), né vers 1445 à Bizino, professeur à Palerme, depuis 14^4 en Espagne, professeur à Salamanque, précepteur à la Cour depuis 1496, mort vers 1533. Ses écrits sur la biographie et l'histoire de l'Espagne réunis dans le livre Ds rébus Hispaniae memorabilibus (l""® éd. Alcala 1532) ont pour but principal de donner aux Grands

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d'Espagne des ancêtres romains. C'est « ein untcrrichteter Lobredner » [un panégyriste instruit, Ranke). Cf. Ranke, Zar Kritik, 104 s. ; Cirot, Len histoires générales. 77 ss..

L'étude critique de l'histoire d'Espagne au moyen âge rencontrait cette difficulté spéciale, que la connaissance de Varabe avait presque complètement disparu depuis la ruine du royaume de Grenade. Au moyen âge des hommes d'État espagnols cultivés avaient possédé comme seconde langue l'arabe plus fréquemment que le latin. Il en fut autrement quand on put se passer de l'arabe dans les relations internationales normales ; peut-être y eut-il aussi une influence de la culture plus intense de la langue latine qu'inaugura l'humanisme. H en résulta que même des historiens savants comme Mariana ne jugèrent pas nécessaire de s'approprier les premiers éléments de la langue arabe (Cf. Cirot, Mariana, p. 133).

Remarquons à cette occasion que l'historiographie arabe comme telle n'a jamais exercé la moindre influence sur les Chroniques espagnoles du moyen âge. Quand des récits arabes ont été recueillis dans des histoires espagnoles, c'a toujours été par le détour de la poésie.

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