Mariana
Jean de Mariana, né 1535 à Talavera, entre 1554 dans l'ordre des Jésuites, professeur de théologie à Rome, en Sicileet à Paris depuis 1561) ; de retour en Espagne, à Tolède 1574, mort 1625 à Madrid. Il est lauteur d'une histoire d'Espagne (et du Portugal) depuis les plus anciens temps jusqu'à la mort de Fçrdinand le Catholique (1516) : Historise de rébus Hispaniae II. XXX. Les vingt premiers livres parurent à Tolède 1592, l'ouvrage entier à Mayence 1605. Traduit plus tard en espagnol par Mariana lui-même : l""^ édit. Tolède 1601, de façon que les 10 derniers livres furent publiés d'abord en espagnol. Plus tard Mariana donna dans un Sumario très concis une continuation de son histoire jusqu'à 1621. — Sur Mariana nous possédons maintenant le solide travail de G. Cirot, Mariana historien (thèse 1904) qui, comme presque tous les écrits spéciaux de ce genre, a le défaut que l'auteur n'est pas assez familier avec les humanistes italiens et manque par là du vrai point de comparaison avec son héros. Sur les 5 derniers livres, quelques observations de Ranke Zur Kritik, 60 ss.
C'est au grand ouvrage de Buchanan qu'on peut le mieux comparer l'histoire d'Espagne de Mariana. Tous les deux ont réalisé pour leur pays l'idéal de l'historiographie humaniste; ils n'ont été déboutés que par V Aufklàrung de leur situation proéminente.
Mariana n'est pas très supérieur comme historien à son contemporain écossais. Il n'est pas purement styliste comme lui. Mais sa critique et sa conception historique ne pénètrent pas plus avant. Il n'osapas tirer les conséquences de ses opinions critiques et politiques. Son scepticisme resta à mi-chemin. Il n'écarte pas les récits merveilleux, il les rationalise. Il maintient l'existence historique d'Hercule. Il ne s'aperçoit pas que les prétendues prophéties de Merlin
278 HISTOIRE DR I. HISTORIOr.nVPIHK MDDEUNK
iCrànica del Rey D. Pedro, afio !20 c. 3; p. 538 de l'édilion de Llaguno Aniirola 1779) sont un faux dynastique; il doute seulement que Merlin en soit l'auteur (XVli, 13). Il ne rejette des inscriptions et des actes controu vés que quand leur inauthenticité saute aux yeux . Ses rectifications de Morales marquent une régression. Il est particulièrement prudent, comme l'exigeaient sa profession et la mentalité espagnole d'alors, vis-à-vis des légendes de saints; il a défendu dans un écrit spécial le voyage de l'apôtre Jacques en Espagne (Cologne 1609). On ne reconnaît guère dans ses discours et ses réflexions historiques le penseur indépendant qui se révélait dans ses écrits politiques. On n'y trouve que des considérations de morale. Les passages les plus intéressants sont ceux où s'exprime ce qu'on appelle le bons sens bourgeois. Comme il n'écrivait pas sur mandat officiel, son jugement est d'un nationalisme prononcé, mais n'a pas de couleur dynastique. Il représente l'idée de l'unité politique telle que la concevaient les Castillans.
Il ne se montre supérieur à Buchanan qu'à un seul point de vue : il rompit avec l'habitude des humanistes de laisser complètement de côté les affaires ecclésiastiques. Il ne donne sans doute que des notes décousues sur des décrets de conciles et des changements dans le personnel du haut clergé. Gomment eût-il fait autrement, quand, en dépit de son sujet (l'histoire de tous les royaumes ibériques), il s'en tenait, lui aussi à l'ordre des annales? Il n'osa pas non plus à cet égard s'affranchir du canevas classique. Qu'importait à son public comme à lui, que la narration fût par là déchiquetée jusqu'à en devenir inintelligible! On obéissait à la règle. Mariana — chose curieuse — conserve quand même la division en chapitres, quoique leurs intitulés, avec l'arrangement tout extérieur de la matière, ne servent souvent qu'à égarer. Des transitions maladroites sont appelées alors à suppléer à l'unité intérieure.
Mariana voulait faire œuvre de vulgarisation. Il a parfaitement atteint ce but. Son ouvrage a maintes qualités formelles. Les extraits des auteurs plus anciens (Mariana ne recourt qu'exceptionnellement aux sources même) sont habilement faits et mis en œuvre. Le style s'accommode au goût rococo du temps. Ce n'est plus Tite-Live qu'on imite, c'est Tacite. L'expression est précieuse, souvent par trop condensée et aphoristique. Dans la traduction espagnole que
i/histoire contemporaine E!>pagnole (la GASTILLE) 279
rédigea Mariana — contrairement, dit-il, à son intention première et parce que en Espagne bien des gens même cultivés ne comprenaient pas le latin — la langue a également une couleur classique et archaïque; elle fait exactement pendant au style do Bembo dans sa version italienne de l'Histoire vénitienne. La traduction précise seulement quelques données qui, par purisme, ne pouvaient être formulées qu'assez vaguement dans le texte latin.