‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 147 sur 341 · L'Aragon · texte numérisé non relu

L'Aragon

L'historiographie fait un butin moins riche en Aragon.

L'historiographie officielle n'avait jamais été cultivée avec autant de suite dans le royaume oriental qu'en Castille. La place d'historiographe national ne fut créée qu'après la réunion avec le royaume d'Isabelle. De brillants ouvrages isolés, des descriptions aux couleurs éclatantes ne pouvaient suppléer au défaut d'une narration d'ensemble de l'histoire nationale. C'est l'humanisme qui, en Aragon aussi, lui a donné la vie.

Ses premiers essais furent insignifiants. Ils proviennent du temps où l'Aragon pouvait se sentir encore Puissance indépendante.

FUETER. 19

290 HISTOIRE DE l'hISTORIOGRAPHIR MODERNE

L'histoire ne fut libre que plus tard, quand rindépcndance du royaume de l'Est eut pris fin. Ce n'est qu'un demi-siècle après la mort de Ferdinand qu'il fut possible d'exposer sans prévention l'histoire nationale au pur point de vue scientifique ou archéologique.

La biographie du roi Jean II d'Aragon par MicerGoNZALO de Santa Maria de Saragosse (avocat, Lugarteniente de justicia, mort après 1510), élogo officieux composé 1501 sur l'ordre de son fds le roi Ferdinand {Serenissimi Principis Johannis II vita, traduit plus tard par l'auteur lui-même en espagnol — non pas en catalan ! édité dans la Colecciôn de Documentos inéditos, 88), se rattache de près pour la forme à Tite-Live et imite les discours ainsi que l'arrangement théâtral de l'historien romain. Dans la version espagnole, la langue est fortement latinisée et riche en périodes compliquées. Cf. Amador de los Rios, Historia crilica, Vil, 319 Bs.

La Chronique d'Aragon (jusqu'à 1458, 1'" édit. 1499) composée sur la demande des Diputados du royaume d'Aragon par le moine cistercien Gauberte Fabricio de Vagad {Alférez de Don Juan d'Aragon, frère bâtard de Ferdinand, nommé par Ferdinand Cronista Mayor) ne présente, comme d'autres livres d'histoire écrits à la même époque en France et en Allemagne, que de timides germes de critique de la tradition médiévale. La narration est interrompue par de longues et banales harangues. D'après Amador de los Rios, VI, 198, la rédaction espagnole imprimée est une traduction du latin ; d'après G. Cirot, Les histoires générales d'Espagne (1904), p, 61 , c'est l'original qui est écrit en espagnol. Cf. en général Cirot îoc. cit., 56 ss.

Zurita.

Geronimo (Jerônimo) Zurita (Çurita), né 1512 à Saragosse, mort 1580, fut nommé 1548, par les Etats d'Aragon, Chroniqueur national. Il parcourut pour son ouvrage l'Aragon, Naples et la Sicile. Un mandat de Philippe II lui ouvrit le libre accès des archives des villes et des couvents 1550. Il composa Annales de la corona de Aragon, depuis les premières origines, au temps des invasions des Maures, jusqu'à la mort de Ferdinand le Catholique (1516). Les dix derniers livres portent aussi le titre de Historia del Rey don Hernando el Catôlico. l'^ édition Saragosse 1562 à 1380. Un extrait latin des premiers volumes (jusqu'à 1410) parut 1578 à Saragosse comme Indices rerum ah Aragonix regibus gestarum; réimprimé dans Schott, Hispania illustrata. III.— Cf. Ranke, Zur Kritik, 109 ss. ; Conde de la Vinaza, Los Cronistas de Aragon, 1904.

Zurita est peut-être le plus distingué continuateur de Blondus et de Calchi. Son travail, première application de la science humaniste à l'histoire d'Aragon, n'est pas d'une méthode aussi originale que l'ont cru des chercheurs qui ne connaissaient pas l'historio-

LES ANNALISTES ARAGONAIS (zURITA) 291

graphie italienne du xv^ siècle. Mais il n'en a pas moins de grands mérites. Non seulement il a intelligemment adopté les principes de l'école de Blondus, mais il les a étendus de façon à dépasser de beaucoup ses devanciers. Blondus s'était contenté de faire un choix critique parmi les sources littéraires ; Calchi avait été chercher des documents ;Zurita employa les correspondances diplomatiques, pour autant qu'elles lui étaient accessibles. Guichardin et d'autres Florentins l'avaient déjà fait. Mais ils n'avaient appliqué cette méthode qu'au passé le plus récent, à défaut, peut-on dire, de sources littéraires : Zurita fut le premier savant qui la transporta à l'histoire plus ancienne, à des travaux renouvelés sur des périodes déjà littérairement traitées. Il établit directement sa narration sur des actes, au moins dans les derniers volumes de ses annales. C'est ce progrès dans la méthode qui le rend important pour notre histoire.

Au reste, il se tint dans les limites que s'était tracées l'école de Blondus. On pouvait lui faire un mérite, de son temps, d'expédier par une saine critique d'insipides fables médiévales et de s'abstenir de corriger en détail des imaginations sur l'histoire primitive : mais, en regard de la critique humaniste du xv*= siècle en Italie, ce n'était pas une innovation. Pas plus que ses modèles, Zurita n'essaya de composer avec les apports de ses sources un véritable livre d'histoire. S'il évite plus que Calchi les digressions savantes, il manque tout aussi complètement de vues élevées. Ses annales sont plutôt un recueil de regestes et d'extraits qu'une composition historique. Il perd à ce point la vue d'ensemble sur son matériel historique, qu'il lui arrive de raconter deux fois, trois fois, le même événement, quand il le trouve mentionné dans différentes sources. Il n'a cependant pas osé disposer ses annales en dictionnaire à consulter. L'influence de l'humanisme est encore assez forte chez lui pour qu'il garde l'apparence d'une narration suivie, qu'il ne nomme pas ordinairement sa source principale, et n'y renvoie que quand elle contredit les données d'autres auteurs, enfin qu'il taise le lieu d'extraction des témoignages documentaires.

C'est dans la dernière partie de ses annales, l'Histoire de Ferdinand le Catholique, que Zurita a suivi le plus nettement sa méthode. Son exposé est plus large, son jugement plus indépendant que dans les autres parties ; et puis c'est ici seulement que son travail se

fonde complètement sur des pièces d'archives. Il n'allègue qu'occasionnellement des sources littéraires, pour compléter.

Les annales de Zurita furent continuées pour les cinq années 1516 à 1520 par Barlolomé Leonardo de Argensola (1562 à 1631). Son travail parut 1630 à Saragosse. Argensola écrivit en outre, sur mandat du comte de Lemos, La Conquista de las Mas Malucas (Madrid, 1609), qui a été éditée à nouveau par Mir dans le sixième volume de la Biblioteca de Escritores aragoneses. Ranke, Zur Kritik, 112 s.

Page 1