‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 15 sur 341 · L'ÉCOLE DE linUNl A Klokence · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DE linUNl A Klokence

l/hisloriographie humaniste florentine suivit rornière tracée par Bruni jusqu'au grand cliangement politique qui se rattacha vers la lîn du siècle à l'invasion française. La fermeté de sa base et son libre épanouissement la distinguait seule des nombreuses imitations de VHùtoire flurentine qu'on essaya en même temps dans d autres Ktats italiens. Ailleurs, l'initiative partit des autorités, et beaucoup d'étrangers traitèrent un sujet historique qui leur était indifférent ; à Florence des gens cultivés par Ihumanisme se mirent spontanément à écrire Ihistoire. Aussi ne se bornèrent-ils pas à des histoires de pays ou de princes, seules subventionnées par les gouvernements ; ils traitèrent des sujets qui intéressaient peu les publications officielles.

AccoLTi. Il faut citer honorablement à cause du sujet qu'il traita, Benedetto de' Accolti. Né en 1415 à Arezzo, en 1435 professeur de droit à Florence, puis honoré du droit de bourgeoisie, élu en 1459 chancelier de la République, mort en 1466. Son Histoire de la première croisade {De bello a Christianis contra barbaros gesto pro Christi sepulcro et Judaea reouperandis,n. IV [avec un appendice sur l'histoire des croisades postérieures] 1''® éd. Venise 1532. — Cf. H. de Sybel, Gesçhichte des ersten Kreuzzugs, l''® éd. 160) est le seul ouvrage du xv*^ siècle ou un humaniste traite un sujet historique pour le sujet lui-même. (Le péril turc pouvait lui donner une certaine actualité ; mais cela pesait assez peu.) Il est vrai qu'Accolti ne prit à sa tâche qu'un intérêt pour ainsi dire formel. Comme le dit sa préface, son désir était surtout de remplacer les anciens ouvrages sur les croisades inepte scriptiabsque or tiatu urationisel par suite peu connus, par une narration lisible (ce qui veut dire de style d'humaniste). Sa tendance générale était donc aussi d'habiller la tradition à la mode humaniste. Il n'a pas fait de vraie critique des sources; sa narration sappuie sur celle de Guillaume de Tyx-, comme l'histoire de Bruni sur Giovanni Villani ; i! a sans doute utilisé en outre le Liber secretorum de Marin Sanuto.

Il remaniait ses auteurs d'après la méthode de son maître. II écartait le détail pittoresque et y substituait la phraséologie à l'antique. Sybel désigne l'ouvrage d'Accolti, par une expression heureuse, comme € die gebildetste Bearbeitung des Wilhelm von Tyi'us» qu'il connaisse. C'est l'esprit de son garant, aussi bien que son style, qu'il transforme par l'humanisme. Son exposé est habile, coulant, et malgré toute sa rhétorique, ne dément pas tout à fait le goût floreiitin pour une élégantesitn-

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plicité. Mais les passions élémentaires, Tascétisme religieux aussi bien que la soif de conquêtes et le goût des aventures, de tout cela il n'y a plus trace. Comparez le récit de la vision de Pierre d'Amiens avec les anciennes relations. Dans celles-ci, le Christ apparaît et avec quelques paroles bibliques commande à l'ermite d'empêcher que son tombeau soit plus longtemps souillé par les mécréants. Chez Accoiti, Pierre voit en songe un homme — humana specie augustior, jubens illi ne deficeret animo ne cogitata exequi cunctaretur — ; questionné, il se fait connaître pour le Christ. Il conçoit le pape Urbain comme le fin politique traditionnel de la Curie. Les actes que ses prédécesseurs ecclésiastiques avaient revêtus d'une couleur édifiante, il les expliquait plus volontiers par des motifs mondains.Sur le refus de Godefroy de porter la couronne, il fait cette remarque: quae res magnam ei peperit laudem, quod pietatem ac modestiam regio fastui praetulisset atque operibus regem se esse, non auro et purpura ostendisset.

A plus forte raison, Accoiti pouvait garder en face de son sujet l'attitude à demi sceptique qui caratérise les humanistes quand il s'agit du merveilleux. Les faits suspects, il les signale comme expressément racontés par d'autres. Il ne rejette pas absolument la vision de Pierre l'ermite, mais il l'introduit par un tradunt quidam scriptores.

L'ouvrage fabuleux, composé assez tard, des faits et gestes du preux Godefroy, n'existe pas plus pour lui que pour Bruni les fables sur la fondation de Florence.

ScALA. L'ouvrage d'Accolti, pour l'art de l'exposition et la critique des sources, tient une place honorable à côté de l'histoire de Bruni. Quant au chancelier d'État Bartholomé Scala, son œuvre trahit pour la forme et pour le fond, une décadence de l'historiographie florentine.

Né vers 1430 à Colle, au Val d'Eisa, dans une condition peu aisée, il vint environ en 1450 à Florence, s'y attacha aux Médicis, qui le firent monter aux plus hauts postes de l'État, et composa comme chancelier de la République en 1478 un rapport officieux sur la conjuration desPazzi dans le sens d'une apologie de Laurent de Médicis. Il mouruten 1497. Vivant à une époque où déjà les Médicis avaient accaparé presque complètement la domination, il dut sa haute position moins à ses talents qu'à son absolue dévotion à la famille régnante/ Son Histoire Florentine inachevée {Historia Florentinorum) devait, selon Poccianti, embrasser 20 livres et arriver à 1450; il n'y a d'achevé que les 4 premiers livres avec le commencement du 5«, en sorte que le récit s'interrompt en pleine bataille de Tagliacozzo. (Première impression, Rome 1677, puis dans Grœvius Thesaums Antiquit. Ital. viii, i — Cf. G. Gervinus, Hist. Schriften 55 ss. ; G. de Stefani, B. ed Ant. délia Scala, 1885; G.-B. Benvenuti, Quadri storici fiorentini, 1889. M. J. Gentile B. S. e i Medici dans les Miscellanea délia Valdelsa 1993, p. 129 ss.) Il n'est à aucun point de vue en progrès sur Bruni. Celui-ci n'était pas, au reste, facile à surpasser ; il avait ses défauts, mais il répondait pleinement aux exigences spéciales des humanistes. On ne pouvait le dépasser que de deux manières. Ou bien remanier au point de vue propre de l'histoire, le matériel de faits qu'il apportait, et s'élever de la narration à l'analyse : c'est ce que tenta Machiavel. Ou bien, à la suite de Blondus, et comme l'entreprit Calchi

pour l'hisloiro milanaise, dépouiller plus complètement les documents et les mettre en œuvre avec une science tout objective. Scala n'a fait ni lun ni Tautre. l^icn que dans l'intervalle eût paru Rlondus, dont il utilisa les Décades, il resta enaiTÏère do Bruni pour la critique. Il cherclia un compromis entre la tradition populaire et la critique humaniste, et ramena dans l'histoire le fatras fabuleux de Villani, que Bruni avait mis de côté sans le dire. Son but était, comme il le répète, de tout recueillir — )ioquid qiiod auctorem habeat praetcrinitteremus (1. 1, p. 9, éd. Gr.). Non pas en faisant une revue critique des différentes relations, mais eii les reproduisant toutes sur un pied d'égalité. L'œuvre de Bruni était au moins une dans sa conception ; l'histoire de Scala n'est qu'une compilation impersonnelle, qui, malgré ses prétentions de style, a ses racines dans le moyen âge. Il y avait chez Bruni des germes de considérations historiques : Scala ne les a pas développés, pas même remarqués, et il y a dans ses transcriptions de Blondus (comparez le commencement du liv. IV avec Blondus, Dec. ii, liv. VIII) autant de rhétorique bien léchée et d'imprécision du fond que dans les récits de son prédécesseur dépendant de Villani. Pour le purisme latin seulement, il ne va pas aussi loin : peut-être est-ce encore une concession à la manière populaire. Dans une biographie (assez insignifiante) de l'homme d'État milanais Vitaliani Borromeo, ministre de Philippe Visconti (éditée avec l'histoire) Scala défend expressément son habitude de conserver dans le latin les titres modernes (p. 84, éd. Gr.).

Maxetti. Les chanceliers Poggio, Acco.ltiet Scala trouvaient pour ainsi dire dans leurs fonctions une obligation d'écrire l'histoire. Cette raison n'existait plus pour Giannozzo Manetti (né en 1396 à Florence, d'abord négociant, puis humaniste; forcé par les Médicis d'émigrer en 1453, il se rendit d'abord à Rome, puis à Naples, à la cour du roi Alphonse ;,il y mouruten 1459). Cela ne l'empêcha pas de subir l'influence de Bruni. Son Histoire de Pisloia qu'il dédia. à la ville en reconnaissance de la dignité de podestat qu'elle lui avait accordée, est un produit typique de ïancienne école ûoveniine. {Historiae Pistoriensis,libri m, allant jusqu'à l'année de son podestat 1446, écrite en 1446-1447; unique édition chez Muratori Script, xix). Chose à noter pour notre histoire : Manetti formule expressément le principe généralement suivi par les humanistes, de n'exercer la critique que sur les auteurs médiévaux et de tenir pour sacro-saintes les données des historiens anciens (I. I, p. 998) : Eam inler quxcumque vetera et nova rerum gestarum monumenta dijferentiam esse reor, ut illa vera, hœc autem verisimilia appellari mereantur. Vrai sera donc par exemple tout ce qui est rapporté par Quinte-Curie, Justin, Tite-Live, Salluste. Pline et Suétone (il leur donne, une fois, comme les scolastiques cà leurs autorités théologiques, le qualificatif de Schpforeù' graves] : vraisemblable seulement ce que racontent Dante, Pétrarque, Boccace, Villani, etc. ; car il manque à ceux-ci intégra et incorrupta veterum scriptorum auctoritas. L'exécution répond absolument à ce programme. Manetti, au reste, désigne directement Bruni comme son maître ; l'auteur de l'Histoire florentine est pour lui le plus grand des historiens modernes (p. 1003). — Sur la Biographie de Nicolas \ de Manetti, voir ci-dessous (p. 24).

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Palmieri. Si l'on peut encore, malgré son caractère de compilation, traiter l'Histoire de Pùtoïa comme une œuvre originale, la monographie de Matteo Palmieri sur la conquête de Pise par les Florentins (1405-06) n'est pas autre chose qu'une transcription en latin des humanistes des Comme ntarii de Neri Capponi (Muratori, Sc?'i/><. xvni, 1127). A part Tintroduction, qui insère tout à fait extérieurement la conquête de Pise dans l'histoire universelle, et les agréments habituels de la rhétorique et de la morale, Palmieri n'a rien ajouté de nouveau à la narration de Capponi ; en revanche, il noie souvent la précision de 1 original dans d'élégantes généralités. L'ouvrage est offert au fils du chroniqueur Capponi; Palmieri sest abstenu d'une Dédicace en forme, parce que l'historiographie antique n en fournit aucun précédent.

Matteo Palmieri (né en 1406 à Florence, a reçu une solide éducation humaniste ; souvent employé à des ambassades ; mort en 1475) a écrit outre la De captivitate Pisorum hisloria [dans Grœvius, Thés. ^n^.It. viii, 2 et -AJurat. Scr. xix) une continuation de la Chronique de Prosper jusqu'à 1449 (le chapitre final à partir de 1294 imprimé dans les Scriptores rerum Italie, flor., Florence 1748) et une histoire florentine non imprimée, qui commence en 1429 et avec des lacunes atteint 1474, écrite en partie en latin, en partie en italien. Cf. A. Messeri dans Arc/i. stor. ital. Sér. v,13 (1894) p. t.'59 s.

B. — V expansion de V historiographie humaniste à travers V Italie.

Différence entre l historiographie humaniste de Florence et celle du reste de l'Italie. — il s'éleva bientôt dans le reste de l'Italie une concurrence à l'histoire florentine de Bruni. Au bout d'une génération tout grand Etat italien posséda une histoire locale dans le nouveau style.

Cette expansion ne se lit pas d'elle-même, sous l'influence d'une mode littéraire. Elle fut l'œuvre consciente de la politique.

L'historiographie humaniste ne s'est développée librement qu'à Florence ; c'est dans la ville de Salutati seulement qu'elle fit naturellement corps avec les autres productions de la littérature et de Fart. Il n'y a aucun indice que Bruni ou ses successeurs à la chancellerie aient écrit sur commande officielle ou que leurs travaux aient été soumis à la censure des autorités. Les historiens florentins croyaient certainement faire acte de patriotisme. Mais s'ils se proposaient, par leurs ouvrages, de contribuer à la gloire de leur cité, l'initiative n'en venait pas du gouvernement, et au sentiment national s'unis

saient des efforts artistiques et humanistes étrangers à la politique. A la résurrection de la littérature antique (romaine) ils ne voulaient pas que l'histoire fît défaut. Leurs histoires s'éloignent sensiblement du ton oITicieux et pusillanime d'autres ouvrages d'histoire humanistes. L'avènement des Médicis n'y changea pas grand'chose d'abord. Machiavel lui-même, qui écrivit cependant son histoire florentine par ordre supérieur, n'a égard à ses mandants que dans une bien modeste mesure, et seule la constitution définitive du Principat a mis fin à Florence aussi, à cette indépendance de la plume. L'ancienne tradition était encore assez forte sous Cosme I" pour que les historiens du premier Grand-duc se sentissent aussi libres de leurs mouvements que Bruni et Poggio.

Il en est tout autrement des ouvrages historiques composés hors de Florence.

Dans les autres États italiens, ils sont presque tous issus de l'initiative gouvernementale. Il n'était pas indifférent à ces États que le public cultivé ne puisât ses connaissances historiques que dans des livres écrits au point de vue florentin. La supériorité des publicistes florentins ne resta pas longtemps cachée aux gouvernements italiens. Si un homme étranger à la politique comme Vespasiano da Bisticci rapportait la gloire de Florence aux histoires de Bruni et de Poggio {Vite, éd. Frati, II, 208), à plus forte raison les diplomates devaient être frappés de la forte impression produite par une historiographie partiale pour la cause florentine. Mais on ne pouvait écarter les Florentins qu'en les battant avec leurs propres armes. Il fallait leur opposer des histoires nationales vénitiennes, napolitaines, milanaises. Naturellement avec la parure habituelle du style humaniste. La vieille manière des Chroniques était si démodée depuis l'apparition de la nouvelle culture, que le nom même de Chronique est, avec Bruni, effacé de la belle littérature historique et remplacé par l'expression classique /f2S/orme ou Commentarius. Quand, comme cela arriva, aucun enfant du pays ne se montrait apte à cette tâche, on était bien obligé de louer des plumes étrangères.

Il y a déjà là une différence essentielle entre l'historiographie florentine et celle de l'Italie en général. A Florence, tous les historiens, jusqu'à Ammirato, sont nés dans la ville ou dans son territoire et beaucoup, comme Bruni, lui sont attachés par une longue

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activité. Les autres Etats sont réduits à confier leur histoire locale à des lettrés errants, à des journalistes sans patrie. Ce fut surtout le cas à Naples, où l'histoire dynastique fut rédigée par un Génois, un Romain et un Ombrien. Mais l'histoire de Venise, par exemple, a pour auteur un Sabin. Dans cet état de choses, l'indépendance n'était évidemment pas possible à l'historiographe. Un étranger, plus que tout autre, devait être prêt à servir de simple porte- voix à ses mandants.

L'historiographie au service d'une soif de gloire personnelle. — Ce

qui distingue avant tout cette historiographie officieuse et dynastique de celle du moyen âge, c'est que, non contente de se consacrer à l'apologie politique, elle veut rendre son héros glorieux. Un slyle brillant devait sans doute faciliter l'accès aux idées poHtiques du livre ; mais on attendait de lui seul, en outre, l'immortalité du nom. L'amour de la gloire s'associait à des visées pratiques.

Tout n'était pas faux dans l'idée que la gloire éternelle d'un prince ou d'une ville dépendait de ses historiens, idée ressassée par les humanistes, qui y avaient intérêt. Songeons à la manière dont on écrivait l'histoire. Plus d'une narration qui ne devait peut-être son autorité qu'au style n'a-t-elle pas traîné durant des siècles d'un livre à l'autre? Et c'est ainsi qu'un seul livre d'histoire a souvent fixé sans aucune contradiction le jugement de la postérité. Nul ne pouvait prévoir alors les fouilles dans les archives, et celles-ci même n'ont pu que rarement renverser dans le grand public les idées traditionnelles . Sur un seul point, les gouvernements ont fait un faux calcul. Les plus grands effets ont été produits par des ouvrages qui n'avaient pas été faits en vue d'un salaire. Le public ne se laisse pas tromper aussi facilement que le supposent les gouvernants. Ce n'est pas un hasard que pas un historiographe officiel n'ait eu sur la culture historique de la postérité l'influence qu'ont eue les Commines, les Guichardin, les Bacon, les Clarendon. Les ouvrages de ces hommes-là étaient partiaux, mais au moins ils étaient honnêtes.

La tendance que nous signalons ne pouvait que renforcer le caractère d'individualisme rhétoricien de l'historiographie humaniste. Un historien de Cour, pour glorifier son héros, devait lui attribuer

FuETEh. à

■.l\ IMSTdlHK UIC l/llISTOlUOGRAl'HlE MODERNE

partoul une iiidiienco déiisivo : cela lui ùlail toute envie de chercher aux événemenls des causes impersonnelles.

On comprend aussi que, comme à Florence d'ailleurs, l'histoire médiévale ait été exclusivement traitée. L'histoire ancienne fut presque entièrement négligée, l'histoire grecque pas même tentée. C'est un peu une exception que l'histoire universelle de Sabellicus (voir ci-dessous p. 39ss.).Les patrons de l'œuvre ne portaient leur attention que sur la période à laquelle appartenait l'histoire de leur ville ou de leur dynastie. On ne remontait à l'histoire ancienne que quand le passé de la ville, comme celui de Florence ou de Milan, rejoignait l'époque romaine.

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