‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 160 sur 341 · Bossuet · texte numérisé non relu

Bossuet

L'opposition catholique contre les Centuries était représentée classiquement par Baronius et son école. Il n'y avait à côté des Annales ecclésiastiques pas de place pour un ouvrage de ce genre. Mais bien pour un exposé de l'histoire de la Réformation protestante d'après la méthode savante de Baronius et dans son esprit. Bossuet s'acquitta de cette tâche.

Jacques-Bénigne Bossuet, né 1627 à Dijon, théologien, 1652, prêtre et docteur en théologie, de 1652 à 1659 à Metz, à partir de 1659 à Paris, prédicateur fêté, nommé 1669 évêque de Condom, de 1670 à 1679, précepteur du Dauphin (il renonce pour cela à son évêché), 16bl évêque de Meaux, mort 1704 à Paris. Il écrivit dans les années 1680 à 1685 son Histoire des variations des églises protestantes (jusqu'au temps présent) l™ édit. Paris 1688. — Cf. A. Rébelliau, Bossuet historien du Protestantisme, 1891 (thèse) .

Nous parlons plus loin du Discours sur l'histoire universelle (jusqu'à

'i'AO IIISTUIUK DE I, HISTORlOnBAPHlE MODKKNE

Charlemagne ; d'abord Paris 1681) écrit pour l'instruction du Dauphin Bossuet traita encore avec le Dauphin l'hisloire moderne (.jusqu'à 1661). Ses notes sur cette partie furent publiées 1800 comme suite du Discours,

[édition llerhan. Une autre suite est \ Histoire abrégée de France imprimée

|l747 sous le nom de Louis XIV.

Cf. sur l'activité d'historien de Bossuet en général A. Flocjuet, Bossuet, précepteur du Dauphin 1884 ;Lanson B. 1900 {Gr. Ecr. fr.). Sur le Discour>; M. Ritter dans Histor. Zeitschrift (1911) 276 ss et Georges Hardy; Le De civitate Dci, source principale du Discours de Bossuet, 1913.

La tendance de Bossuet. — Le Discours sur V Histoire universelle, dont nous nous occuperons dans une autre section (ci-dessous p. 359 s.) estun sermon à texte historique. Son Histoire des variations a plus de valeur historiographique.

C'est certainement un écrit tendancieux. Il veut ramener les Protestants à l'Église catholique en leur faisant voir oii les mènera finalement leur séparation. Il veut démontrer qu'il n'y a plus de point d'arrêt pour les sectes qui se sont une fois soulevées contre l'autorité de l'Eglise. Mais Bossuet était ici sur un terrain qu'en sa qualité de théologien il connaissait à fond. Il avait à son service une érudition solide. Il savait que son exposé serait épluché par des adversaires qui ne laisseraient pas passer la moindre faute ; il était forcé d'apporter dans le choix des faits une critique prudente. 11 s'appuya autant que possible sur les écrits des Protestants euxmêmes. Il s'imposa une grande modération dans la polémique. Il n'eut jamais recours au dénigrement moral. 11 attaqua la théologie des réformateurs, non leurs mœurs (cL spécialement ses remarques dans le 5® livre). Il ne toucha une corde plus rude que quand le zèle théologique et patriotique voulait sauver même un courtisan arri • viste comme l'archevêque anglais Cranmer. Contre les tentatives apologétiques de Burnet (ci-dessus p. 219), il ne s'interdit pas de soumettre à un examen sévère la vie privée d'un champion protestant. Quant aux réformateurs eux-mêmes, il ne les attaqua pour ainsi dire qu'à cause de leur protestantisme.

Sa manière nouvelle d'envisager la Réformation. — Malgré sa tendance, V Histoire de Bossuet est le premier exposé de la Réformation qui cherche à s'élever au-dessus des mots d'ordre des partis. Elle évite les formules théologiques usuelles par lesquelles Protestants et Catholiques avaient jusqu'alors caractérisé le schisme. La Réforma-

L OPPOSITION CATHOIIOUK (BOSSCKT) 331

tion, pour Bossuet, ne consiste pas seulement en une défection visà-vis de Rome, en une théologie nouvelle, en la correction de certains abus. Son influence s'étend, par delà le terrain ecclésiastique et moral, sur toute la vie de l'esprit. Il voit en elle un principe, l'idée de l'affranchissement de toute autorité, qui presque automatiquement se fraye toujours des voies nouvelles. En religion les principes protestants conduisent nécessairement à l'indifférence et à l'athéisme, en politique au renversement de tout ce qui existe, comme l'a montré la révolution anglaise. (Cf. aussi son Oraison funèbre d'Henriette de France, l'épouse de Charles I^'j. Ces idées ont été souvent exprimées depuis ; elles étaient neuves alors, comme cela ressort de la polémique qui se rattache à l'ouvrage de Bossuet.

Ce qui importe à l'historiographie, c'est que par là s'inaugurait une toute nouvelle manière de considérer l'histoire. Bossuet est le premier historien qui poursuive les contre-coups universels d'un mouvement religieux. Avec lui pour la première fois l'histoire sort de la narration des faits extérieurs et de la critique des personnages en scène pour rechercher les conséquences générales d'un événement, qui peut-être n'entraient pas du tout dans l'intention des acteurs. Que l'on se reporte à Sarpi : combien est nulle à cet égard son Histoire du concile de Trente{\o'n' ci-dessous p. 337 ss.) !

On a dit des Lettres provinciales de Pascal qu'en dépit de la tendance très sévère de l'auteur elles avaient préparé le terrain au rationalisme en portant les problèmes théologiques devant le tribunal des laïques et en les traitant sur le ton des gens du monde. On pourrait faire le même reproche à Bossuet. Traiter avec une si merveilleuse clarté et dans la langue des laïques des questions théologiques fort embrouillées, c'était livrer les secrets des théologiens au jugement du grand public. Les rationalistes trouvèrent tout prêt chez lui leur arsenal pour la lutte contre la théologie de l'Église. D'autant plus que l'élément mystique et personnel de la religion s'efface complètement chez Bossuet. Sa sympathie pour des personnalités comme Erasme et Hugo Grotius est indéniable, et ses portraits les mieux réussis sont ceux de Mélanchthon et de Calvin. L'ouvrage de Bossuet a eu plus d'influence qu'on ne l'admet ordinairement sur l'éducation historique de la postérité. Le romantisme, dans ses jugements sur la Réformation, s'est rattaché à lui directement.

'■^M HISTOIRE UK l/lMST(llUOr.RAIMIIK MODERNE

En même Icmps que BoSvSuct, le Jésuite Louis Maimbouro de Nancy (1610 à 1686) traitait l'histoire ecclésiastique sur le ton de l'histoire galante (ci-dessous p. 411 ss). Il sut encore mieux (jue Pallavicino (ci-dessous p. 340 ss) satisfaire le goût du grand monde. L'histoire ecclésiastique prit entre ses mains un cachet non seulement mondain, mais piquant. Il réussit avant tout à être bref et refoula complètement la polémique. Tandis qu'à l'italien il avait fallu (rois gros volumes in-quarto pour le seul concile de Trente, le Français réduisit l'Histoire du luthéranisme (Paris 1680) à deux élégants petits volumes in-12. Rien d'étonnant à ce qu'il ait eu beaucoup plus de succès que l'italien. Gomme savant, il ne soutient pas la comparaison.

Le chancelier de Saxe-Gotha, Veit Ludwig von Seckendorf (1626 à 1692), n'en jugea pas moins nécessaire de répondre à l'histoire de I.,uther de Maimbourg par un in-folio informe, Conmientarius historiens et apologeticus de Lutheranismo (jusqu'à 1546; f^ édit. Leipzig 1688 à 1692). Cette apologie suivait le modèle éprouvé de Sleidan; elle n'ouvrait pas de nouvelles voies. Dans la deuxième édition (1694) Seckendorf chercha à réfuter, outre Maimbourg, l'Histoire des variations de Bossuet parue dans l'intervalle (1688).

I). — L'opposition protestante

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