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Giannone

Pietro Giannone, avocat, né 1676 à Ischilella, obligé à l'occasion de son histoire de quitter Naples, se réfugie à Vienne, à Venise et à Genève; arrêté 1736 par le gouvernement sarde, mort 1748 en prison à Turin. Istoria civile del regno di Napoli, i"^ édition Naples 1723. L'originalité de son œuvre a été en ces derniers temps vivement attaquée par G. Bonacci, Saggio sulV ht. civ . del G. (1903). Les assertions exagérées de cet écrit sont combattues par F. Nicolini, List. civ. di P. G. ei suoi critici recenti 1907 {Appunti presentati aW Accademia Pontoniana. 1906, 9 déc). L'autobiographie de Giannone fut publiée pour la première fois au complet par Nicolini dans Arc/i. stor. per le provincie napol., XXIX (1904), fasc. 2 et 3. — F. xNicohni, Gli scritti e la fortuna di P. G. Ricerche bibliogra fiche, 1913.

V Histoire du Concile de Trente ne pouvait faire école. Les circonstances particuhères où elle s'était produite ne pouvaient guère se répéter en d'autres lieux et en d'autres temps. C'est un siècle plus tard seulement que Sarpi eut un successeur du même esprit que lui.

l'histoire ECCLÉSIASTICO-POLITIQUE (GIANNOiNE) 343

Les tendances de Giannone en politique ecclésiastique. — Pietro Giannone, comme Laurent Valla, écrivait à Naples, c'est-à-dire dans un pays où le conflit entre les ambitions dominatrices de la Curie et les aspirations de l'État à la souveraineté politique avait pris une forme particulièrement aiguë sans mettre en danger la foi orthodoxe de la population. Giannone demandait à l'histoire le moyen de mettre à néant les prétentions de l'Église.

L'avocat napolitain se servit dans sa polémique d'armes bien plus grossières encore que le théologien d'État vénitien. Les intellectuels de Naples avaient depuis longtemps vis-à-vis du clergé une autre attitude que celle qu'on observait d'ordinaire en Italie : les autres romanciers de l'école de Boccace raillaient les gens d'église avec une malice bon enfant; maisMasuccio avait fait de ses nouvelles d'amers plaidoyers contre la prêlraille. Giannone ne fît pas exception. Il montra un anticléricalisme aussi mordant que le conteur du xv^ siècle. 11 se distingua de lui seulement en ce qu'il visa non la vie privée du clergé, mais les prétentions politiques de la Curie. Son Histoire civile du royaume de Naples est une protestation enflammée contre les usurpations du pouvoir ecclésiastique en général et contre la position privilégiée de l'Église dans le royaume de Naples. Après avoir cherché à renverser l'une après l'autre les prétentions de l'Église soi-disant fondées sur l'histoire, il compare sur un ton sarcastique la honteuse souplesse de Naples avec les mesures de défense prises par d'autres États (France, Allemagne, Espagne, etc.), contre l'esprit de domination du clergé. Son langage est beaucoup plus passionné que celui de Sarpi. Le Vénitien cache son parti pris sous l'apparence d'une narration objective et ne dresse qu'à l'occasion le bilan des faits racontés : la passion débridée du Napolitain se déverse en accès de fureur. Il ne faut pas chercher chez lui plus que chez Sarpi le sens historique ni l'équité.

Sa valeur pour l'histoire du droit. — Malgré cela, l'histoire de l'historiographie ne doit pas passer sous silence l'ouvrage de Giannone. Il a introduit dans l'histoire une nouvelle matière.

On peut appeler Giannone le créateur de l'histoire du droit et des institutions. Ce qui n'était jusqu'alors traité que dans la littérature juridique, devient avec lui partie de l'histoire nationale. Pour la pre-

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mière fois un ouvrage d'histoire générale traite en. détail et avec compétence l'histoire de ladministration, de la jurisprudence, de renseignement juridique, de la constitution. Pour la première fois l'histoire des institutions et de la législation tient plus de place que celle des faits extérieurs et des personnes (d'où le titre surprenant/6'^or m civile).

Cette innovation tient au caractère particulier de l'ouvrage. Pour démontrer au nom du droit ancien que les prétentions de l'Eglise étaient des usurpations, il fallait absolument faire l'histoire du droit. Mais cela ne diminue pas l'importance historiographique de VHistoiredu royaume de Naples. Dans quel ouvrage antérieur aurait-on vu traiter, comme ici, des problèmes généraux d histoire du droit, par exemple la survivance de la constitution impériale romaine en Italie, ou les innovations des Goths dans la législation ? Sans doute les assertions de Giannone sur l'histoire du droit ne sont pas toutes originales. Il a beaucoup puisé dans les grands jurisconsultes français (Godefroy, Gujas, etc.) — non pas sans les citer d'ailleurs — et il nauraitpas écrit, sans leur secours, ses observations critiques sur les falsifications cléricales du Code théodosien. Il alla plus loin encore, et, comme il l'avoue lui-même avec une franchise peu commune, copia littéralement des écrits tels que l'Histoire napolitaine de Gostanzo (ci-dessus, p. 149). Mais son mérite ne repose pas sur l'indépendance de ses recherches scientifiques. Il consista à répandre dans le public les résultats acquis par les professionnels et à mettre l'érudition au service d'un grand but pratique. Les emprunts faits à autrui devaient appuyer sa thèse, qui est celle-ci : État et Église s'en trouveront bien s'ils ne se permettent aucun empiétement réciproque sur leur domaine, c'est-à-dire si l'Église renonce à sa position privilégiée dans le Napolitain. Si Giannone cherche à l'occasion, par de fausses citations, à induire le lecteur en erreur sur ses sources réelles, c'est une habitude qu'il partage avec presque tous les vieux historiens. Il a commis, comme d'autres, des plagiats. Mais peu d'auteurs ont aussi honnêtement avoué une partie au moins de leurs emprunts et ont su imprimer même à ce bien étranger la marque de leur esprit.

Style de l'ouvrage et sa destinée. — Comme Sarpi, Giannone parle

de choses qu'il comprend, que la pratique lui a rendues familières. Il connaît les tribunaux, les lois et les avocats. La rhétorique des dilettantes et les constructions abstraites de la science n'ont pas accès dans ses explications sur l'histoire constitutionnelle. Quand, ce qui arrive rarement, il touche à des questions dogmatiques, il est plus correct encore que Sarpi. La doctrine de l'Église lui est indifférente ; c'est à la politique ecclésiastique qu'il s'attache exclusivement ; il veut rétablir vis-à-vis de l'Église le bon vieux droit de l'Etat. Le rationalisme s'est mépris sur son compte aussi bien que le protestantisme sur celui de Sarpi.

Sarpi avait eu déjà moins de liberté que Valla; depuis, la situation avait empiré pour les adversaires de la Curie. L'ouvrage de Giannone put encore être imprimé à Naples ; il portait même en tête une dédicace à l'empereur Charles VI, et l'auteur jouit quelque temps de la protection du gouvernement autrichien. Mais bientôt elle fut impuissante. Giannone dut se réfugier en terre protestante, et la trahison l'ayant fait tomber au pouvoir du roi de Sardaigne, une prison perpétuelle l'attendait à Turin. A Naples, les esprits indépendants, comme en leur temps les humanistes, dépendaient absolument des caprices du gouvernement.

m. — L'historiographie des jésuite*

L'historiographie des Jésuites doit être traitée comme un tout. Ses productions touchent, il est vrai, à tous les genres ; elles se relient par des fils multiples à l'historiographie humaniste, à l'histoire ecclésiastique, à la nouvelle tendance ethnographique. Mais les historiens jésuites ont fondu d'une façon si originale les apports du dehors et les ont si habilement plies au service de l'Ordre, qu'ils forment presque une école à eux seuls.

Rapports des Jésuites avec 1 historiographie humaniste. — Les

ordres reUgieux, comme tels, s'étaient tenus jusqu'alors à l'écart de l'humanisme. Ils n'avaient ni pratiqué ni favorisé l'historiographie humaniste. Les Jésuites, qui voulaient lutter avec les armes de la

culture moderne, entrèrent dans une nouvelle voie. Ils firent servir à leurs desseins l'historiographie humaniste. Pour l'histoire politique, ils entrèrent directement en lice avec les humanistes. Et surtout, ils firent écrire en style humaniste l'histoire de leur Ordre et des saints de leur Ordre.

Les théologiens historiens du protestantisme faisaient aussi à l'humanisme des concessions de détail. Mais les Jésuites n'en restaient pas là. Ils voulaient des ouvrages déblayés de toutes les scories de la culture médiévale. Dans la forme, leurs exposés historiques ne devaient le céder en rien aux produits les plus vantés de l'humanisme italien. Ils cherchaient à conquérir non seulement la classe moyenne à demi cultivée, mais les lecteurs humanistes délicats des classes dirigeantes.

Et ils en étaient capables. Beaucoup de membres de l'Ordre pouvaient, pour le style latin, être mis sur le même rang que les meilleurs humanistes. Pour la pureté de la langue, l'élégance de la diction, l'harmonie du discours, beaucoup d'ouvrages d'histoire des Jésuites non seulement égalent les écrits de Bembo et de Jove, mais les dépassent, par la raison surtout que les Jésuites cultivaient moins que les humanistes les vains pastiches de l'antiquité.

Les Jésuites s'accommodèrent même jusqu'à un certain point à la méthode historique des humanistes. Ils lirent de la critique. Ils lâchèrent, en général, les légendes intenables. Ils s'efforcèrent, dans les premiers temps au moins, d'écarter les histoires de miracles. Ils prirent garde que des récits de ce genre trouvés dans les chroniques du moyen âge n'avaient pas trouvé grâce auprès des historiens humanistes. Ils étaient assez instruits pour discerner des faux se présentant comme pièces antiques.

On peut en donner comme preuve la critique exercée sur Chytraeus (ci-dessus, p. 237 s.) par l'écrivain et professeur Jésuite bien connu, Antoine Possevin, à propos de la foi ajoutée par le premier au faux Bérose (dans sa Bibliotheca selecta de Ratione studiorum, Venise 1603, t. II, 1. XVI, chap. vni; et aussi dans Refutatio imposturarum Davidis Chytraei). Chytraeus avait recommandé Bérose comme source pour l'histoire de la première grande monarchie (Cf. Klatt. Ch., 7d) : Possevin prétend avec raison qu'en invoquant de pareils faux on affaiblit, au ]i«u de la fortifier, l'autorité de la Bible. On sait en outre que, contrairement aux Protestants, les Jésuites s'en tenaient à la manière sobre dont les humanistes envisageaient les écrits bibliques. Leur concep-

tion de l'Apocalypse est plus près des recherches de la critique moderne que l'interprétation tendancieuse des théologiens protestants.

Tout cela sans doute n'était qu'un trompe-l'œil humaniste. On copiait exactement les formes de l'historiographie humaniste, l'esprit était autre. La nouvelle devise était : ad majorem Dei gloriam.

Le style humaniste, qui était primitivement autre chose qu'une forme de langage, qui était le moyen d'expression d'un esprit anticlérical, fut mis au service de l'Eglise. Cela fut surtout sensible dans la critique historique. Des miracles et des saints qui n'avaient pas de portée générale étaient, s'il le fallait, déclarés inauthentiques ; quand un examen impartial des témoignages aurait pu porter préjudice au culte d'un saint considérable, ou d'un héros national, l'historien Jésuite préférait se taire.

La psychologie religieuse des Jésuites. — Qu'on n'aille pas croire que cela suffise à caractériser la nature de l'historiographie jésuitique. Les Jésuites ne firent pas un travail purement négatif. En adoptant et en falsifiant en même temps les formes de l'historiographie humaniste, ils ne se contentèrent pas d'expulser l'esprit nouveau et de remettre en valeur à sa place les points de vue du moyen âge. Ce qu'ils avaient écarté, ils le remplacèrent par quelque chose de tout nouveau. Ils introduisirent dans l'histoire l'analyse psychologique de la religion.

Même quand ils écrivent l'histoire, on s'aperçoit que les Jésuites ont suivi les Exercitia spiritualia. Ce n'est pas en vain que leur maître les avait obligés à observer leur esprit et à l'entraîner. Ce n'est pas en vain qu'on avait confié à leur traitement spirituel les cas compliqués de spéculation religieuse qui avaient défié l'art des médecins de l'âme formés à l'école du moyen âge. Ils avaient appris à observer de près les mouvements du sentiment religieux et à les décrire exactement. Cette aptitude leur servit beaucoup en histoire. L'analyse réaliste et compétente de la vie religieuse intérieure commence avec les Jésuites, comme l'analyse utilitaire du calcul politique commence avec Machiavel et Guichardin.

Cela est surtout vrai des ouvrages où les Jésuites traitent la forme du sentiment religieux la mieux adaptée à leur génie, la reli-

giosité de la contre-réformation. La crédulité inquiète et consciente d'cllo-mèmc des hautes classes, particulièrement en Italie, qui contrastait si fortement avec la foi massive du moyen âge, la dévotion flottant entre le scepticisme mondain et l'affectation de piété de la société que la Renaissance avait touchée, tout cela est saisi avec une netteté extraordinaire, bien que jugé tendancieusement, dans les ouvrages historiques des Jésuites. Et de quelle puissante flamme brille dans leurs tableaux l'enthousiasma qui poussait les membres de l'Ordre à leurs héroïques missions à travers toute la terre !

L universalité de rhistoriographie jésuitique. — Les Jésuites n ont pas tracé de canevas pour l'historiographie. Ici encore, ils sont partis de l'idée que chaque homme est du meilleur rendement quand il est occupé d'une manière conforme à sa nature et qu'il peut déployer complètement ses aptitudes. Aussi les histoires des Jésuites, bien qu'écrites par ordre des Supérieurs et sous leur contrôle, ne montrent-elles pas les symptômes désagréables d'une facture impersonnelle, qui apparaissent dans l'historiographie officieuse. Elles sont si variées dans la forme et dans le fond qu'il y en avait pour tous les goûts. L'amateur du classique y trouvait des narrations dont le style pouvait satisfaire le goût le plus raffiné. Aux amis des récits pragmatiques on offrait des travaux qui imitaient habilement la manière de Guichardin et prétendaient, à l'aide de pièces d'archives secrètes, éclaircir l'histoire diplomatique du passé le plus récent. Et si l'on voulait s'instruire de la vie et des mœurs des populations exotiques (surtout de l'Asie Orientale) où se serait-on mieux renseigné que dans les relations enthousiastes des Jésuites, qui, par leur élan et leur relief pittoresque, laissaient bien loin derrière elles les notions superficielles des disciples de Jove ? Gomme elles savaient alterner entre une modestie calculée et un légitime orgueil, quand il était question des succès de l'Ordre ! Gomme on évitait adroitement la monotonie des récits purement édifiants et comme on visait partout à satisfaire le besoin de distraction de la moyenne des lecteurs instruits !

Son honnêteté relative. — L'Ordre pouvait d'autant mieux laisser (relativement) les coudées franches à ses historiographes, que dans

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les premiers temps il n'avait aucune raison de cacher ou d'excuser ses desseins. Le Jésuite qui écrivait l'histoire allait plus franchement au but que les historiographes des gouvernements laïques. Pourquoi se gêner d'avouer que la guerre à l'hérésie et son écrasement était le but principal de leurs efforts ? Et quand on poursuit un but noble et élevé, pourquoi 'garder un silence timide sur les moyens peut-être assez mesquins qu'on emploie PNaturellemenl, les Jésuites, ainsi que tous les historiens officieux, ont supprimé des circonstances aggravantes qui auraient pu nuire à leur Ordre, ou n'ont communiqué qu'en les mutilant des faits qui auraient donné lieu à des conclusions fàclieuses. Mais en général leurs ouvrages sont plus honnêtes que d'autres, venus au jour dans des circonstances analogues. Dans le premier siècle de leur existence au moins, ils n'ont pas cherché à dissimuler le caractère agressif de leur compagnie. Ils n'ont pas, comme beaucoup de publicistes obligés de soutenir la cause de princes laïques, cherché à faire entendre qu'ils ne prenaient que des mesures défensives pour protéger l'innocence contre la perversité du voisin.

2. — Naissance de l'historiographie jésuite ; travaux biographiques.

a. — Loyola.

Inigo (Ignace) de Loyola (né vers 1492 à Loyola, mort 1356 à Rome) dicta dans ses dernières années (à partir de 1553) à son disciple Louis Gonzalez ou Gonçalvez (latinisé en Gonsalvus) un récit de sa vie jusqu'à 1538. Gonzalez prenait des notes sur les récits du généraL partie en espagnol, partie en italien.

Seuls les membres de l'ordre eurent d'abord accès à cette autobiographie. Elle fut imprimée pour la première fois dans la traduction latine de Codretto (du Coudray) sous le nom d'Acta antiquissima dans les Acta sanctorum, .luillet VII, p. 634 ss. (1731). L'original n'a été publié qu'en 1904 dans les Monument a Societatis Jesu, sér. IV, t. I, Cf. Jos. Susta J. V. Loyolas Selbstbiographie dans les Mitteil. des Instituts f. ôsterr. Geschichtsforschung, 26 (1905), 45 ss. — Cf. en outre pour ce paragraphe et les suivants : Historia de la Compania de Jesûs en la Asistencia de Madrid, 1902 ss.

C'est le premier général lui-même qui a donné à l'Ordre le modèle de son historiographie.

Son autobiographie écrite par un disciple sous sa dictée, est en effet un modèle de peinture d'âme réaliste, aux couleurs accusées.

Merveilleux récit, qui ne pouvait provenir que dune observation prolongée de soi-même. Chaque nuance est saisie et rendue sans retouche. Nulle trace d'enthousiasme visionnaire ou de phraséologie édifiante. Loyola n'oublie jamais qu'il veut avoir pour successeurs des liommes qui ne doivent être impressionnés que par le naturel, l'énergie virile, la fermeté absolue de la foi. Il regarde les symptômes extérieurs de la sainteté, les visions par exemple, avec méfiance, presque avec scepticisme. Il n'attache aucune importance à ces manifestations de la vie contemplative. Il peut d'autant mieux garder son sang-froid qu'il n'a jamais douté de la possibilité de réelles apparitions surnaturelles. Le public qu'il se représente, ce sont les futurs combattants de la. Compagnie de Jésus. Et qu'est-ce qui pouvait leur inspirer plus d'enthousiasme pour leur vocation que les sobres Commentaires de leur général, qui parle de soi comme d'un étranger parce que la personne, pour lui, s'efface devant la cause ?

L'autobiographie de Loyola fut bientôt connue par tout le monde. Pas, il est vrai, sous sa forme originale. Celle-ci avait de trop grands défauts littéraires pour pouvoir être imprimée, et peut-être la sincérité y était-elle poussée trop loin pour qu'on la livrât aux mains des adversaires. Mais l'autobiographie a été en grande partie insérée mot pour mot dans la première et la meilleure biographie du général, celle de Ribadeneira. Le disciple a embelli., orné ceci, supprimé cela. Mais en versant dans le moule de la biographie humaniste latine l'original mi-espagnol, mi-italien des notes de Loyola, Ribadeneira en a rendu l'essentiel accessible à tous les historiens.

b. — Ribadeneira.

Pierre Ribadeneira, né 1527 à Tolède, connaissant Loyola dès l'enfance, devenu son élève favori, 1540 membre de l'Ordre, mort 1611 à Madrid. Il composa dans les années 1567 et suivantes sur mandat du général Fr. Borja la Vita Ignatii Loiolse, f'' édition Naples 1572. Traduite par l'auteur lui-même en espagnol (f'^ édit. Madrid 1583). Une 2"^ édition passablement remaniée de la rédaction latine parut 1586 à Madrid (et aussi dans Acta sanctorum, Juill., VII, p. 655 ss). Plus fortement remaniée encore et enrichie de miracles est la 2'^ rédaction de la traduction espagnole imprimée pour la première fois à Madrid 1605. — Cf. outre l'article de Susta : Dôllinger-Keusch Bellarmin 110, 285, 314; E. Gothein I. V. L. (1895), 3 ss.

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Ribadeneira écrivit en outre des biographies des généraux Laynez et Borja, etc., ainsi qu'une histoire du schisme d'Angleterre. La Cisma de Inglaterra, V^ édition, 1588.

Ribadeneira se régla pour la forme de sa biographie sur les modèles humanistes ; il ne voulait pas que son œuvre parût une suite de l'hagiographie médiévale. Son latin a la pureté classique, l'élégance naturelle et l'harmonie des travaux humanistes. Il suivit pour l'ordonnance de la matière les principes de Suétone (ci-dessus, p. 111 s.); il les associa avec aisance à la distribution arbitraire en chapitres des Vies des saints traditionnelles. Mais il n'en resta pas là. Il eut comme psychologue une grande supériorité sur ses modèles.

L'humanisme n'a pas produit une seule biographie qu'on puisse mettre sur le même rang que l'œuvre de Ribadeneira. La forme classique n'a pas nui au fond. Le style n'avait pas pour l'auteur son but en lui-même ; le caractère de son héros était trop grand à ses yeux pour qu'il en sacrifiât rien à la phraséologie conventionnelle des éloges, pastiches de l'antiquité. Il a fortement peint la personnalité de Loyola et nettement saisi le rôle historique de ce fondateur d'Ordre. Sans doute, l'histoire universelle se réduit pour lui à une lutte entre l'orthodoxie et l'hérésie. Il n'a su ranger Loyola que dans le cadre arbitraire de l'Église. Mais il était encore par là en avance sur les humanistes, qui en général avaient absolument isolé leurs héros dans l'histoire.

Et comme tout l'édifice a un aspect moderne ! C'est un chefd'œuvre de la part de Ribadenaira d'avoir, tout comme un humaniste, affranchi sa biographie des naïfs miracles de l'hagiographie médiévale. Il ne craignit même pas de déclarer dans son chapitre final que Loyola était un saint, quoiqu'il n'eût pas fait de miracles. C'était un chef-d'œuvre d'accommodation à la culture humaniste, que bientôt la nouvelle génération ne comprit plus. Ribadeneira luimême a dû plus tard remanier sa narration et la pourvoir de l'abondance de miracles exigée.

c. — Maffei.

Giampietro Maffei, né 1533 à Bergame, humaniste, 1563 à 1564 professeur d'éloquence et secrétaire de la République à Gènes, entre 1565

à Rome dans l'Ordre des Jésuites, nommé professeur d'éloquence au Collegium Rontanum ; après la publication (Home 1570; (►pera II) de sa traduction du Commentarius Emmanuelis Acostae [S. J.) de rcbus indicis ad annum usque 1568, appelé à Lisbonne (1572) ; à partir de 1581, c'est-àdire de l'occupation espagnole, de nouveau en Italie (à Rome) ; mort lt)03. Chargé par le général do l'Ordre Eberhard Mercurian d'écrire De vita et moribus divl hjnatii Lojolx, 11, 111, d'abord Rome 1585; dans les Opéra omnia latine scripta (Bergame 1747), 11. Le fruit de son séjour en Portugal fut Historiarum Indicarum (Indes Orientales), II. XVI, 1™ édition Rome 1588 ; dans les Opéra I. Maffei écrivit en outre Annali di Gregorio XIII (Rome 1742); il fut chargé par Clément VIII de leur donner une suite dans louvrage inachevé Historiarum ab excessiu Gregorii XIII, H. 17/ (sur le pontificat de Sixte V) Bergame 1747.

La méthode de travail de Maffei a été bien caractérisée par son disciple Bentivoglio (ci-desus, p. 156) dans les Mcrnoric, II, chap. ix. Cf. en outre Susta p. 282.

La biographie parallèle composée peu après par Giampetro Maffei est bien au-dessous de l'œuvre de Ribadeneira. Maffei était un puriste timoré de l'école de Bembo ; il fît des concessions non seulement à l'humanisme en général, mais à la mode classique de certaines académies italiennes. Les données concises et pragmatiques de Ribadeneira sont remplacées par des fioritures insignifîantes, des explications superficielles, un cliquetis de mots cicéronien. On s'aperçoit bien en le lisant qu'il n'a pas été lié personnellement avec le maître dès sa jeunesse. On s'aperçoit aussi qu'il avait une intelligence médiocre et que sa vie a été trop exclusivement consacrée à des travaux littéraires.

Maffei ne comprenait plus qu'il vaut mieux concéder certaines choses que de les masquer officiellement. Il atténua partout oii il le pouvait la narration de Ribadeneira. Jusque dans de minces détails. Loyola boitait depuis la blessure qui avait atteint sa jambe à la guerre : d'après Maffei (1. III, chap. xv) nemo fere nisi curiosus ne le remarquait ; Ribadeneira était tout tranquillement convenu (1. IV, chap. xviii) que Loyola boitait d'une jambe honeste, quoique ambulandimoderatione tegeretiir. Maffei consacre aussi tout un chapitre (1. III, chap. xiv) aux miracles de Loyola ; toutefois il n'oublie pas qu'il est humaniste et ajoute volontiers un dicitur.

L'histoire des conquêtes portugaises aux Indes de Maffei est du même genre. Déjà son disciple Bentivoglio y regrettait l'absence de vues militaires et politiques.

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