L'histoire de l'Ordre
La biographie du fondateur ne faisait pas oublier aux Jésuites l'histoire de l'Ordre.
Les Jésuites cherchaient à mettre les formes de la littérature humaniste au service des tendances de la contre-réformation : rien de surprenant à ce qu'ils aient fait exposer l'histoire de leur compagnie en style moderne et qu'ils aient été, semble-t-il, le premier Ordre qui appliquât à son histoire les principes des annales humanistes. Mettre leur histoire sur le même pied que les histoires nationales, qui seules avaient employé jusqu'alors le style des annales humanistes, c'était affirmer la haute importance que l'ordre s'attribuait, aussi bien que l'effort pour appliquer le style humaniste à des sujets ecclésiastiques et pour le tremper de l'esprit ecclésiastique.
En Italie, la charge d'historiographe national avait été souvent réunie à celle de secrétaire d'Etat. Les Jésuites projetèrent d'abord une combinaison de ce genre. Ils choisirent pour historiographe le Juif espagnol baptisé Jean Polanco, qui fit fonction de secrétaire sous Loyola et sous les deux généraux suivants. Mais ce choix ne fut pas heureux. Polanco était un travailleur sûr et consciencieux, mais il manquait complètement d'initiative créatrice, et par son langage et son style il appartenait encore au moyen âge. Son histoire de l'Ordre (Chronicon Societatis Jesu, publiée de 1894 à 1898 dans les Monitmenta historica Societatis Jesu) estune compilation informe et sans art, une enfilade d'extraits des rapports quadrimestriels et autres des membres de l'ordre. Les Jésuites tinrent donc le livre sous le boisseau. La tâche d'écrire l'histoire de l'ordre pour le grand public incomba à un littérateur plus artiste, au Florentin Niccolô Orlandini.
Orlandini.
Niccolô Orlandini de Florence, entré dans Tordre des Jésuites à Rome 1572. puis principal du collège de Noie, plus tard des novices à Naples, mort 1606. Appelé à Rome 1599 par le général Acquaviva, et nommé historiographe de l'Ordre. Son Historia societatis Jesu (jusqu'à la mort de Loyola) parut d'abord à Rome 1615. — Cf. Ranke, Analekten zur
FUETEIl. 23
Geschichte der romischen Pàpste. Addition après n° 93 : Ucber einige Geschichtschreiber des Jesuiterordens.
L'Ordre n'aurait pu trouver une personnalité qui convînt mieux à la tâche.
Orlandini était muni de toutes les ressources littéraires de son temps. Il maniait en virtuose l'élégant style latin de la dernière époque de l'humanisme. Et il était trop bon Jésuite pour ne traiter son sujet que du point de vue de l'art et de la rhétorique. 11 reproduisit sans changement, autant que sa tendance le permettait, les données de fait de ses sources, en en faisant ressortir les détails réalistes, sans pour cela faire de son œuvre une simple compilation d'antiquaire. Ce n'était pas, comme Polanco, un savant collectionneur seulement. Il a su animer sa narration de l'enthousiasme brûlant qui remplissait l'àme des premières générations de Jésuites. D un bout à l'autre y circule une ardente vie intérieure. L'historien est un avec son sujet.
Orlandini était un enthousiaste, et pourtant il ne retomba pas dans la naïve crédulité du moyen âge. Il s'accommoda au scepticisme du public éclairé (italien) de son époque. Les miracles jouent chez lui un faible rôle ; ils ne sont pas encore mis au goût du style rococo. Orlandini n'oublie jamais que le fondateur de l'Ordre les considérait avec bon sens et méfiance. Il n'insiste pas là-dessus, mais bien sur la guerre à l'hérésie, sur les missions intérieures et étrangères. Les gens cultivés n'étant plus sensibles aux légendes édifiantes ordinaires, il cherchait à les gagner par un récit enflammé des merveilleuses victoires remportées sur les hérétiques et les païens. Il est partial, cela va sans dire. Il est entendu que l'Ordre, dans toutes ses entreprises, avait le bon droit pour lui. Son ouvrage est officieux, comme toutes les histoires composées par ordre supérieur. Mais il est plus honnête et plus sûr que ne le sont d'ordinaire les historiographes officiels. Il ne dissimule pas du moins le caractère agressif de la politique de l'Ordre. Son histoire officielle d'Etat-major ne sert pas uniquement la vérité ; elle est présentée de manière à inspirer à d'autres générations de membres de l'Ordre le désir d'imiter leurs devanciers. Mais Orlandini ne nie pas qu'il s'agissait d'une lutte ouverte et ardente, et que les ruses de guerre habituelles y
pouvaient être employées. 11 n'est pas timoré ; il accorde des fautes légères. Quelle importance pouvaient-elles avoir, à côté des grands triomphes remportés par l'Ordre ?
La position officielle d'Orlandini le gêna bien davantage à un autre égard.
Ce n'était pas un classique correct. A l'historiographie humaniste il emprunta sa langue, la composition artistique du récit dans le détail, et la distribution en annales. Celle-ci très pédantesquement observée : les règlements de Loyola sur les collèges, par exemple, sont intercalés au beau milieu du récit de la fondation du collège de Florence, au lieu que les institutions scolaires des Jésuites auraient pu être traitées dans leur ensemble (1. XI, | 11). Orlandini ne suivit pas les humanistes dans les recherches de style pour colorer les événements. 11 n'inséra pas de discours, ne travestit pas en scènes théâtrales les relations de ses sources. Il mit dans sa narration plus de variété que les annalistes humanistes n'avaient coutume d'en avoir. Il ne s'occupa pas uniquement des grands actes de l'Ordre, des missions, des fondations d'Instituts, mais aussi de sa situation intérieure, de l'organisation et des règlements des écoles. Mais il n'avait pas le choix des matériaux. 11 était tenu par son contrat d'enregistrer les mérites de chaque membre de l'Ordre, la fondation de chaque collège. Il devait livrer un rapport complet (pour autant que les faits se prêtaient aune communication au grand public). Le lecteur n'est pas suffisamment mis au courant des mouvements de l'ennemi. Qu'il s'agisse d'hérétiques ou de catholiques mal disposés, Orlandini se contente de transcrire ses sources exclusivement de provenance jésuite. Son panorama triomphal manquepar conséquent du véritable relief historique.
L'histoire de l'Ordre d'Orlandini fut continuée pour les années 1556 à 1590 par Francesco Sacchlxi, du territoire de Pérouse, professeur de rhétorique au Collegium Romanum, mort 1625. Son Historia Societatis Jesu parut 1620 et suiv. (le dernier volume fut achevé par un autre). II composa en outre Comment arii sxir la vie du Ganisius (Ingolstadt, 1616) et une Vita B. Stanisla Kostkae S. J. Son histoire de l'Ordre fut plus tard continuée par d'autres.
Les histoires des autres Ordres qui, sans doute à l'exemple d'Orlandini, parurent en grand nombre dans les premières dizaines d'années du xvii« siècle, sont de peu d'importance historiographique, à part les Annales de l'Ordre des Bénédictins de Mabillon (ci-dessous, p. 387 ss.).
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