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IV. — L\ RÉAPPARITION DE LA THÉORIE THÉOLOGIQUE DE L HISTOIRE

La réformation et la contre-réformation n'ont pas seulement suscité l'historiographie moderne, elles ont réintroduit dans l'histoire la méthode d'interprétation théologique.

L'historiographie humaniste italienne avait silencieusement écarté l'explication religieuse des événements historiques (ci-dessus, p. 13 ss.) Non seulement elle avait évité de rapporter des faits isolés à l'intervention de la divine Providence ; mais elle s'était abstenue de considérer l'histoire universelle (celle de l'Asie Mineure et de l'Europej au point de vue d'un plan divin du salut. Sabellicus ne voulait rien savoir de la théorie des quatre monarchies (ci-dessus, p. 41).

Dès avant la réformation, l'histoire humaniste avait dû, en dehors de l'Italie, faire bien des concessions aux anciennes idées. En Allemagne et en Espagne surtout, l'humanisme et la vieille théorie chrétienne de l'histoire avaient d'habitude fait un compromis. Mais la réaction contre l'incrédulité du premier ne fut marquée qu'avec la réformation.

Ce n'était pas assez pour la nouvelle culture théologique d'avoir égard, dans le détail de l'histoire, au sentiment religieux. Elle se remit à interpréter l'histoire universelle d'après des principes théologiques. Elle s'appuya naturellement sur la vieille philosophie de l'histoire chrétienne. Elle rouvrit la porte à la doctrine des quatre monarchies, de l'histoire juive considérée comme préparation au christianisme, etc. L'histoire moderne futinlerprétéed'aprèslamême méthode. Dieu, disait-on par exemple, a donné l'Amérique aux Espagnols pour les récompenser de leur lutte contre les Maures; il a

suscité Loyola contre Luther, comme jadis Athanase contre Arius.

Il n'existait gu^re, awaniV Au fkldrung, de philosophie de l'histoire en dehors du cadre biblique et théologique. 11 y a certainement des ouvrages historiques de cette époque qui en restent à la conception profane des humanistes italiens. Mais il s'agit presque uniquement de monographies sur des faits contemporains ; l'histoire ne conserva cette indépendance partielle qu'en sacrifiant son ensemble à la théologie.

Une autre conséquence des mouvements réformateur et contreréformateur fut que l'Eglise commença à s'efîrayer de la critique. Nous avons indiqué plus haut (p. 138) combien l'histoire du moyen âge eut à pàtir de ce revirement. Pour l'histoire universelle il en résulta que les données de la Bible touchant non seulement à l'histoire juive, mais à l'ethnographie et à l'histoire de la civilisation générale, redevinrent intangibles.

Les humanistes italiens n'avaient fait aucune différence entre l'histoire juive et l'histoire gréco-romaine. Ils avaient critiqué de la même façon les traditions de l'une et de l'autre, et dans les deux cas pris un moyen terme. Ils n'avaient pas plus rejeté en bloc les récits de l'Ancien Testament que les fables de la mythologie antique. Ou bien ils rationalisaient également les légendes juives et grécoromaines, ou bien ils les reproduisaient comme traditions à demi douteuses. Ils étaient étrangers à cette idée incompatible avec le sens historique qu'il y aurait à l'intérieur de l'histoire universelle un district sacré, ayant ses lois particulières. Le biblicisme de la réformation luthérienne fit, tout d'abord en territoire protestant, reconnaître de nouveau pour canonique la tradition sacrée.

En général, on y joignait d'une façon curieuse la croyance humaniste à l'autorité de la tradition vulgaire des Anciens. Peut-être par répugnance contre la critique historique, peut-être parce qu'on avait déjà, aux premiers siècles chrétiens, harmonisé la tradition antique avec l'histoire biblique. Les théologiens et les philologues ne répugnaient pas moins à la critique d'Hérodote et de Tite-Live qu'à celle qui s'exerçait sur l'Ancien Testament. De même que la géologie avait été longtemps entravée dans son développement par la légende du déluge, l'histoire universelle avait à secouer l'autorité de l'histoire juive avant de pouvoir être traitée scientifiquement.

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Bossuet.

Celte théorie n'était généralement exposée que dans des manuels scolaires et des compilations polyhistoriques. Nous avons cité déjà plusieurs Compendia protestants de ce genre (p. 228 ss.). Mais il y eut dans les temps modernes un exposé historique de grand style qui prit pour base la vieille philosophie chrétienne de l'histoire.

Le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet (ci-dessus, p. 329 ss.), a été, lui aussi, écrit dans un but pédagogique. C'est un livre d'enseignement comme les Quatre Monarchies deSleidan. Mais il s'élève de la simple forme de tablettes à une narration d'ensemble : il doit donc nous occuper quelques instants.

L'ouvrage de Bossuet n'est ni remarquable ni original. Comme;^ celui de Sabellicus il suit (dans la première partie) le principe des annales ; les faits sont rangés aussi gauchement et aussi confusément que dans les Ennéades. Pour la critique, Bossuet, est inférieur encore à l'humaniste vénitien ; de plus, il a des préventions théologiques. 11 juge les sources de l'histoire profane en les mesurant à la tradition ecclésiastique, et donne la préférence à la version qui s'accommode le plus aisément avec la Bible. Il n'a pas la moindre notion du caractère particulier des auteurs anciens dont il se sert. Ce contemporain du Télémaque met le roman pédagogique de Xénophon, comme source, au-dessus d'Hérodote et de Ctésias, parce que (comme le Père de l'Eglise saint Jérôme l'avait déjà découvert. In Daniel, c. 5, Opéra édit. Maur. IV [1704], 1901) la Cyropédie offre relativement le moins de contradictions avec le récit biblique.

Ainsi procéda également le pédagogue janséniste Charles Rollin (1661 à 1741 ; 1694 recteur de l'Université, destitué 1702 à cause de son attitude janséniste), qui, dans son Histoire ancienne (1730 à 1737 ; continuée par l'Histoire romaine 1738 ss.) introduit l'histoire de Cyrus par ses mots : « L'Histoire de ce prince est racontée diversement par Hérodote et par Xénophon. Je m'attache au dernier comme infiniment plus digne de foi sur ce point que l'autre ».

Il suffira d'une brève mention de ce pédagogue estimé et de cet honnête écrivain. Comme historien, il est sans valeur. Si ses œuvres historiques ont eu en France et hors de France jusqu'au xix^ siècle un grand succès dans les écoles et auprès de la jeunesse, cela tient à ce que personne n'a su plus habilement que lui accommoder l'histoire

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ancienne à des vues pédagogiques et morales. C'est surtout grâce à des livres comme le sien qu'a régné jusque dans le xix" siècle l'opinion singulière que Ihistoire de l'antiquité se prêterait tout spécialement et serait même indispensable à une action éducatrice. Uollin a banni de l'hisloirc ancienne traditionnelle les derniers restes dune conception historique qui pouvaient se trouver encore chez les rhéteurs anciens ; il a magistralement adapté aux besoins de l'éducation moderne, monarchique et chrétienne, la légende historique confectionnée pour la jeunesse par les maîtres d'école de l'antiquité. Ce à quoi les historiens protestants n'étaient pas entièrement parvenus, ce pédagogue janséniste l'a niené à bout. C'est lui qui a le premier vraiment christianisé Ihistoire ancienne. — Cf. l'ouvrage apologétique de H. Ferté, Hollin, sa vie, ses œuvres et l'Université de son temps, 1902.

11 ne faut pas que les éloges de récents historiens français de la littérature nous entraînent à croire que Bossuet racheta ce manque de critique ou d'érudition par des aperçus remarquables ou des considérations sur la philosophie de l'histoire.

Bossuet n'est pas original non plus comme historien philosophe. Il n'a tiré aucun profit de l'horizon agrandi qu'ouvraient les décou-

?verteset les conquêtes faites en Amérique et dans l'Asie Orientale. Ce qu'il dit delà civilisation des temps primitifs repose sur les récits bibliques et ne peut pas même entrer en parallèle avec les maigres notices des humanistes. Ses peintures idéales des anciens Egyptiens, des Grecs et des Bomains, ne sont qu'un travail de mosaïque. Elles sont (comme l'indiquent les notes et comme c'était l'usage général depuis le xvi® siècle) composées avec les lieux communs de la rhétorique et les fables de la philosophie populaire antique. Si, à côté de non-valeurs, il s'y est glissé quelques observations utiles (tirées de Polybepar exemple), Bossuet n'en a pas le mérite. Il manque totalement de jugement politique. Autrement, aurait-il pu attribuer aux anciens Grecs, par opposition aux Perses, une politique ferme et

• prévoyante !

Bossuet représente d'une manière classique la construction unilatérale et la fausse idéalisation de l'histoire ancienne qu'avaient développée la contre-réformatioh et la Renaissance. Son Discours n'est pas une œuvre d'histoire. C'est un sermon où le texte biblique est remplacé par le sujet historique soumis à une préparation ecclésiastique.

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