I. — Kemaroues générales
L'éveil donné à l'intérêt ethnographique par la découverte de l'Amérique. — Les découvertes et les conquêtes en Amérique posèrent à l'historiographie un problème tout nouveau. Elles lui offraient une matière à laquelle ne suffisaient pas les procédés de l'histoire classique antérieure. Les lecteurs eussent été peu satisfaits de voir traiter la découverte du Nouveau Monde d'après le cadre des annale-. Ce qui les intéressait, c'était moins les détails de la conquête que les peuples et les pays merveilleux découverts par les Européens. Ils voulaient savoir comment vivaient ces hommes qui paraissaient pour la première fois à l'horizon de l'Europe, quelle était leur organisation politique, leur religion, comment ils se nourrissaient et s'habillaient. Us souhaitaient, au lieu ou à côté du récit, des descriptions et des peintures.
Les historiens durent s'étendre sur des sujets auxquels l'histoire n'avait pas touché jusqu'alors. Ils avaient toujours écrit du point de vue des autorités ou des classes dirigeantes. Ils avaient mis la politique au premier pian et n'avaient estimé toutes les branches de l'activité humaine que d'après leurs rapports avec l'Etat. Ils nedécrivaient par exemple les mouvements intérieurs de. l'Eglise qu'autant qu'ils avaient une répercussion politique ; les faits économiques ne les intéressaient qu'autant que la législation s'en occupait. En présence des populations américaines, l'historiographie moderne franchit ces Hmitations. La préoccupation de l'enseignement politique fit place à l'intérêt pour l'ethnographie et l'histoire de la civilisation. Le soubassement de l'histoire fut mis au jour. On obéissait à une curiosité
enfantine, à l'amour du merveilleux plutôt qu'à des besoins scientifiques. Mais Ihistoire s'accommode souvent mieux d'une frivole curiosité que de tendances pédagogiques et moralisantes.
Les historiens, dans les premiers temps au moins, se trouvaient d'ailleurs favorisés par le sujet, ils avaient affaire à un peuple dont les autorités antiques n'avaient rien dit. Ils n'avaient pas à déblayer d'abord des idées fausses. Ils n'avaient qu'à observer exactement. Sur le nations européennes et asiatiques, on traînait encore avec soi les jugements depuis longtemps inadéquats, souvent puérils et faux dès le principe, de la science populaire des Anciens : ici, le chercheur avait au moins vis-à-vis de son sujet l'indépendance scientifique.
Et combien les premiers Européens étaient forcés de bien observer ! Comme il fut heureux pour eux d'être en rapport avec les indigènes non comme voyageurs ou missionnaires, mais comme soldats et fonctionnaires ! Les historiens diffèrent naturellement selon qu'ils sont individuellement doués. Des doctrinaires comme Las Casas ne tirèrent aucune instruction des expériences les plus pénibles. Mais mettons-le à part, ainsi que les premiers rapports, vrais feuilletons, de Martyr et le roman écrit plus tard de Garcilasso de la Vega (les seuls ouvrages, du reste, qui s'appuyassent sur la philosophie populaire de l'antiquité) : il n'est pas un seul des travaux de la première génération qui ne se distingue par la perspicacité de l'observation et la justesse des descriptions ethnologiques.
Pénétrer plus avant, soulever les problèmes de l'histoire primitive, tirer de l'état des choses en Amérique des conclusions par analogie sur la préhistoire de l'humanité européenne, tout cela n'est pas 1 affaire de ces historiographes. Les peuples américains demeurent pour eux des curiosités. On ne trouve que plus tard de timides essais de comparaisons chez lintelligent Jésuite Joseph de Acosta (? 1539 à 1599) dans son Historia natural y moral de laslndias (Séville 1590). Les historiens du Nouveau Monde sont étrangers à tout intérêt spéculatif tel que celui qui animait l'historiographie politique des grands Florentins. Ce sont des collectionneurs distingués ; mais ils ne travaillent pas la matière en historiens.
Ils n'en ont pas moins exercé une grande influence sur l'historiographie générale. C'est aprèsla découverte de l'Amérique seulement