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Ouvrages sur les découvertes en général

a. — Colomb.

A la tète de ce groupe historiographique, nous ne nommerons rien de moins que Colomb lui-même. Les écrits malheureusement fragmentaires qu'on a conservés de lui consistent en de simples rapports, pas même en relations proprement dites, et ne sauraient en aucune façon être appelés une histoire. (Colomb n'a pu exécuter son plan de faire une narration suivie de ses découvertes ; les Annales qu'il projetait à l'exemple de César ou bien n'ont jamais été écrites, ou bien ont péri de bonne heure.) Colomb n'était d'ailleurs ni un écrivain de profession, ni une tête politique. 11 ne nous donne que des esquisses sans art.

Mais ce sont les exquisses d'un maître. Les considérations ethnographiques sur les Indes Occidentales sont d'une précision, d'une sobriété, d'une impartiabilité surprenantes. « Son espèce d'illuminisme prophétique, sa vanité, qui lui fait enfler le nombre des pays découverts, son estime génoise et superstitieuse de l'or » (Menéndez y Pelayo) le poussaient bien de temps en temps à des assertions tendancieuses : mais dans sa peinture des indigènes il s'abstient de toute exagération. Là seulement où il ne relate pas des choses vues, il est aisément dupe des histoires miraculeuses.

Les restes des écrits de Colomb sont publiés chez Fernândez de Navarrete, Colecciôn de los viages y descubrimientos I (1825). Cf. A. v. Humboldt, Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau Continent (1836) et surtout Menéndez y Pelayo Historiadores 210 ss.

Un modèle plus précieux encore pour l'historiographie du Nouveau Monde est dû à l'auteur de la découverte de l'empire aztèque. Les relations très travaillées que Hernando Cortés envoyait du Mexique à son empereur et que l'impression rendit en grande partie accessible au public, sont des chefs-d'œuvre de comptes rendus lumineux. Malgré

leur objectivité apparente, elles sont aussi peu impartiales, aussi peu dégac^ées d'une tendance apoloi^étique que les Commentaires de César, dont le style nest peut-être pas resté sans influence sur le conquistador cultivé. Mais Cortés est moins dominé que l'auteur romain par des aspirations militaires et politiques. Il décrit le peuple vaincu, ses institutions, ses édifices, ses mœurs, etc., avec une complaisance et un amour qu'on ne trouve nulle pari dans la Guerre des Gaules.

Les Cartas de Relaciôn du célèbre conquistador (né 1485 à Medellin, mort 1547 à Castilleja de la Cuesta) furent imprimées en partie déjà dans les vingt premières années du xvi*' siècle ; la première édition complète parut dans les Historiadores primitivos de Indias I (1852). Puis à part comme Carias y relaciones, édition Pascual de Gayang-os 1866.

b. — Martyr.

Colomb ne donnait que des fragments. Le véritable fondateur de l'école ethnographique fut donc Pierre Martyr (p. 285 ss.).

Le gouvernement espagnol n'aurait put confier la tâche d'informer le public étranger, dans un sens officieux, sur les découvertes américaines, à un auteur plus habile que le littérateur milanais. Martyr n'était pas un historien de grand style. Mais, comme humaniste de l'école d'Aeneas Sylvius et de Poggio, il s'intéressait à bien des choses, et savait raconter agréablement. 11 était en mesure de traiter l'histoire des découvertes américaines dans l'esprit des lettrés éclairés d Italie.

Le côté religieux de l'entreprise lui était indifférent. Il signale brièvement qu'avec la conquête militaire marchait de pair une activité missionnaire intense. Les populations nouvellement découvertes étaient avant tout pour lui un riche sujet de tableaux. Aucun humaniste, depuis longtemps, n'avait eu à sa disposition une si belle matière à feuilletons.

Et comme il sut bien l'exploiter ! Ses Décades sur le nouveau monde, à considérer l'ensemble, ne sont rien moins qu'une œuvre d'art. Elles trahissent leur provenance de relations isolées. Pas plus que dans l'Opus epistolarum l'auteur ne poursuit toujours avec bonheur la fiction qui présente l'ouvrage comme composé de lettres écrites au fur et à mesure. Mais quels que soient les défauts de la composition, — dans le détail Martyr fait preuve, ici encore, d'un remarquable talent d'écrivain. Il met en saillie les choses essentielles et condense la narration. Sa description des îles des Indes Occiden-

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taies est claire, animée et complète. Il parle de la faune et de la flore, de l'état politique, des coutumes et des légendes religieuses, des mœurs et des industries des indigènes. Pour la première fois on voit exposée dans un ouvrage d'histoire la vie d'un peuple en dehors de son organisation politique. Martyr insiste plus qu'il ne faudrait, sans doute, sur des curiosités exotiques piquantes : il était homme de lettres d'abord, et historien, après. Mais il y avait dans ce goût pour les détails ethnographiques sensationnels moins d'inconvénients pour l'histoire que si elle avait été subordonnée à des tendances politiques ou religieuses. Tel qu'il est, l'ouvrage ne montre d'intention marquée que dans les observations sur l'administration coloniale des Espagnols. Ces chapitres ne sont qu'une apologie officieuse.

Pour un humaniste. Martyr travaillait avec beaucoup de soin. Il s'adressait à de bonnes sources et rassemblait judicieusement leurs données. Les récits merveilleux le trouvaient généralement sceptique. Il faisait exception — trait caractéristique — pour les données où apparaissait quelque analogie avec des fables antiques. Il n'osait pas, par exemple, rejeter absolument le prétendu fait d'une île exclusivement habitée par des femmes, car l'antiquité parlait d'amazones (Dec. I, l. II). Il n'est pas complètement affranchi des défauts de l'histoire classique. Il compose les récits des exploits de femmes indigènes sur le modèle des héroïnes de l'ancienne Rome dans Tite-Live. Colomb ressemble trop chez lui à un héros antique. A ses peintures généralement réalistes des Indiens, il mêle assez incongrûment de fausses réminiscences de l'âge d'or rêvé par les anciens. Tous ces défauts n'empêchent pas ses Décades de tenir, par leur heureuse combinaison du récit avec une ethnographie sans prévention, un rang éminent parmi les récits contemporains de la découverte de l'Amérique.

Toutefois, c'est encore un travail de publiciste. Oviedo le premier a composé une véritable histoire.

c. — Oviedo.

Gonzalo Fernândez de Oviedo y Valdés, d'une vieille famille des Asturies, né 1478 à Madrid, d'abord page du prince Don Juan à la Cour des souverains catholiques, après la mort de son maître (1496) au service

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du roi de Naplcs, plus tard de nouveau en Caslillc, envoyé i513 à Saintnonun;:r>ie comme inspecteur des fonderies dor royales dans les colonies d'Amérique, prend part à plusieurs campagnes contre les indijrènes, de 1535 à 1545 i^ouverneur de la forteresse dllispaniola, mort 1557 à Valladolid. U fut, dans un ;\ge avancé, nommé chroniqueur pour les Indes. Il composa en cette qualité son Hisloria gênerai y natural de las Indias. La première partie renferme l'histoire naturelle des lies des Indes Occidentales (remaniement augmenté du Sumario de la Natural Historia de /as Indias. qui fut imprimé pour la première fois à Tolède 1526 ; reproduit dans les Hùtoriadores primitivos de Indias I, 1852) et une histoire de la conquête des îles. Les deux autres parties traitent de la conquête du Mexique, du Pérou et d'autres contrées de l'Amérique. La première partie seule fut publiée en entier du vivant de l'auteur {Séville 1535) : l'ouvrage complet seulement de 1851 à 1855 par Amador de los txios. D'après Gômara {Anales, p. 258), si la deuxième et la troisième partie n'ont pu être imprimée au xvi° siècle, il faudrait l'attribuer aux intrigues de Las Casas. Cf. l'introduction d'Amador pour son édition; Prescott, Conquest of Mexico 1. IV, ch. viii ; Menéndez y Pelayo, Historiadores, 234 ss.

Oviedo écrivit en outre deux ouvrages volumineux sur l'histoire d'Espagne, les Quincuagenas de la Nobleza de Espana (terminé 1556), dont Vincente de la Fuente commença la publication au nom de l'Académie historique d'Espagne 1880, et les Quincuagenas dialogales, inachevés et inédits (divisés en Batallas, et pour les distinguer des autres Quincuagenas avec lesquels on les a souvent confondus, ordinairement appelés Batallas). Les deux ouvrages ont un caractère marqué de Mémoires et sétendent surtout sur les familles (nobles) et les personnages qui ont joué un rôle en Espagne sous les souverains catholiques et sous Charles- Quint. Il s'y joint de nombreux tableaux d'histoire de la civilisation, des expectorations morales, etc.

Avec Oviedo, l'ethnographie fit un pas de plus. Elle ne se contenta plus de digressions détaillées ; elle se fit une place à part et prit même le haut du pavé. Oviedo était ethnographe et naturaliste, et devint ensuite historien. Mais il eut conscience de faire œuvre d'historien, et c'est ce qui lui vaut une place dans le présent ouvrage.

Oviedo a l'avantage d'avoir acquis par la pratique la connaissance de son sujet. Il était en même temps homme d'action et chercheur. C'est comme soldat et comme homme d'État qu'il avait appris à observer. Le classicisme ne l'avait pas touché : il savait à peine, prétendait son adversaire Las Casas, ce que c'était que le latin. Il ne suivait aucune théorie, ne représentait aucune tendance.

Il était, bien entendu, du côté des conquistadores. Mais on ne peut pas dire qu'il ait voulu faire de l'apologie. Il ne cherchait pas à

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pallier les cruautés des conquérants, pas plus qu'à faire voir les indigènes sous un jour odieux, comme le lui reprocha le fanatique Las Casas. 11 avait trop d'esprit pour embrasser les théories doctrinaires du dominicain. Il repoussa complètement son tableau idéal et fantaisiste. Mais quoiqu'étranger à toute sentimentalité, il ne montra pour les Indiens ni haine, ni mépris. Ils étaient avant tout pour lui un intéressant échantillon d'histoire naturelle.

Sans doute, ce n'est pas impunément qu'Oviedo ignora la culture littéraire de son temps. Ni les théories, ni les réminiscences classiques ne troublaient son observation ; quelques citations de Pline qu'il connaissait, ne pouvaient faire grand mal. Mais aussi son exposition manque de tout arrangement artistique, presque de tout plan. Il s'abandonnait souvent en écrivant à l'association d'idées du moment. Il ne craignait pas de mêler à sa rédaction des aventures personnelles. Il essayait bien d'ordonner ses matériaux sous des titres spéciaux, mais il ne les travaillait pas. Il ajouta chapitre sur chapitre, livre sur livre, jusqu'à ce qu'il en sortît un ouvrage que personne ne voulut imprimer.

Et puis il n'était pas critique à la façon des humanistes. Directement il était difficile de le tromper. Mais quand il rapportait les dires d'autrui, il était souvent victime d'inventions tout à fait puériles. C'est une preuve d'impartialité d'avoir accueilli des informations de différents côtés (à la différence de Martyr, il a fait sa place à la tradition hostile à Colomb); mais ce qui dénote son défaut de sens critique, c'est qu'il ne sut pas faire de choix entre ses divers renseigements. Son ouvrage est une mine d'utiles notices historiques, ce n'est pas une histoire.

d. — Las Casas.

Bartolomé de Las Casas, né 1470 à Séville, théologien, vient i502 en Amérique, ordonné prêtre 1510 à Saint-Domingue, plus tard à Cuba, travaille dès lors activement à l'affranchissement des indigènes, s'élève à plusieurs reprises en Espagne contre les Repartimientos, revêtu pour cela par le gouvernement espagnol du titre de Procurador de los Indios, fonde 1520 sur le continent américain, à Cumanâ, une colonie où, avec l'aide des Dominicains on devait faire des indigènes de paisibles cultivateurs et des chrétiens ; puis, l'expérience n'ayant pas réussi, s'attache définitivement à l'ordre des Dominicains, nommé 1544 évêque de Chiapa au Mexique, de retour 1547 en Espagne, mort 1566 à Madrid. 11 termina

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dans les années 155;2 à 1561 une Ili'itoria de las Indias (depuis Colomb jusqu'à iri20) que, d'après la préface, il avait commencée déjà en 1527. Elle ne fut imprimée qu'en 1875-76 comme t. LXII à LXVI de la Colecciôn de Documcntos inéditos, mais déjà exploitée en manuscrit par Herrera (ci-dessous p. 373 s.). Dans l'appendice à l'édition des Doc. inéd. on a imprimé aussi quelques chapitres de l'Historia apologética de las Indias que Las Casas avait conçue comme supplément à son « Histoire ». Elle a été publiée depuis par M. Serrano y Sanz comme 13" volume de la Nucva Biblioteca de Au tores Espanoles, 1909.

Un ouvrage sans valeur historique, mais d'une influence décisive sur le jugement que la conquête de l'Amérique rencontra dans l'opinion publique européenne, est la Brevisima Relaciôn de la Destruyciôn de las Indias remise par l^as Casas à l'empereur Charles V en 1542 (imprimée d'abord 1552 à Séville). Une dissertation De las antiguas gentes del Perû fut publiée 1892 par Marcos Jiménez de la Espada comme t. XXI de la Colecciôn de libres espanoles raros 6'curiosos. Cf. Prescott, Conquest of Mexico 1. II, ch. viii; Menéndez y Pelayo, Historiadores 244 ss. ; 0. Waltz, L. C. 1905 : A. M. Fabié, Vida y Escritos de B. de l. C. dans les Doc. inéd. 70-71. Là également une rédaction divergente de la Br. Rel. Serrano y Sanz dans la Revista de Ai'chivos, 1907.

Las Casas offre le contraste le plus marqué avec son contemporain Oviedo. C'est un théoricien fanatique, un parfait doctrinaire, incapable de tirer une leçon des expériences les plus dures. Tout son ouvrage est au service d'une thèse : il veut démontrer que les indigènes d'Amérique, pacifiques, débonnaires, doués par la nature de toutes les vertus, n'ont été corrompus que par les Espagnols. Il invente des renseignements fantastiques sur le nombre immense des Indiens à l'origine (fantaisies qui trouvent encore un écho dans les histoires populaires) pour pouvoir imputer à la brutalité espagnole un déchet monstrueux dans la population. On ne peut même pas prétendre que son livre ait rendu service comme corrrectif des autres exposés. Oviedo, par exemple, n'était rien moins qu'un apologète aveugle des conquistadores, et en tout cas des descriptions utopiques comme celles de Las Casas ne pouvaient qu'égarer sur une fausse voie les recherches ethnographiques.

Las Casas n'était même pas supérieur comme écrivain à Oviedo. Celui-ci était un autodidacte, avec tous ses défauts, Las Casas un savant imbu de l'esprit du moyen âge. Il n'était pas plus que le premier en possession de l'art de composer. Seulement, il cachait son ncapacité sous des fioritures pédantes. Il disposait d'une masse énorme d'érudition morte et ne manquait aucune occasion d'acca-

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hier le lecteur d'échantillons de sa savante théologie scolastique. Il connaissait et citait des humanistes (Sabellicus par exemple) ; mais il resta tout à fait étranger à la culture humaniste.

e. — Gomara.

Francisco Lôpez de Gomara, né 1512 à Gomara près Soria (Vieille Castille), mort entre 1557 et 1572, chapelain dans la famille Hernando Cortés, publia 1552 à Saragosse son Hispania vietrix ; Historia gênerai de las Indias. La première partie raconte les conquêtes et les découvertes en Amérique jusqu'à 1552 ; la deuxième la conquête du Mexique. L'ouvrage fut interdit 1553 par le gouvernement espagnol ; les éditions postérieures sont incomplètes. Reproduit aussi dans les Historiadores primitivos de Indias I (1852). Cf. Prescott, Conquest of Mexico, 1. V ch. vi. Gomara composa en outre une Crônica de los Barbarrojas (pub. dans le Mémorial histôrico espanol VI, 1853) et des esquisses pour une histoire de Charles-Quint (1500-1556) publiée avec une traduction anglaise pas toujours fidèle par R. R. Merriman sous le titre de : Annals of the Emperor Charles y, 1912.

Oviedo ne s'était pas rattaché à la forme humaniste parce que l'éducation classique lui manquait. Il en était autrement de Gomara. Il était abondamment pourvu de la culture littéraire de son temps. Il ne s'en éloigna pas moins de la manière d'écrire des historiens humanistes. Il ne fit pas comme eux des pastiches de l'antiquité, mais se créa une forme à lui toute nouvelle. Il s'entendit mieux que personne à satisfaire l'intérêt ethnographique en même temps que le besoin d'une composition artistique. Il se refusa à suivre l'ordre des annales. Il renonça également à l'habitude de n'insérer dans le récit des explications concernant l'ethnographie ou l'histoire de la civilisation que quand elles paraissaient absolument nécessaires. Il exposa à part et dans son ensemble la conquête de chaque pays, en ajoutant chaque fois une description ethnographique complète du peuple subjugué. Il sut très bien en même temps répondre aux exigences d'un public cultivé vis-à-vis de ses auteurs. Il ne dément nulle part son éducation supérieure. Il ne se perd pas dans les bavardages des chroniqueurs, et sait habilement relever l'essentiel. Il manie ses sources intelligemment, en y appliquant la critique, et ne se laisse pas souvent aller à des histoires d'animaux merveilleuses ou à des interprétations rationalistes. Ses portraits des naturels ne sont exagérés ni du bon, ni du mauvais côté. Il n'idéalise pas non plus

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les conquérants espagnols. La langue el le style sont agréablement travaillés ; la syntaxe, d'une simplicité affectée, fatigue à la longue, mais l'impression est toujours précise et concrète. Quand il blâme, il emploie volontiers et avec bonheur l'ironie. La conception n'est pas profonde, mais les jugements sont ceux d'un homme sensé et averti.

Dans ces conditions, Gômara eût pu écrire l'ouvrage classique sur la découverte de l'Amérique, si sa position dépendante ne l'avait pas forcé de traiter son sujet avec une inégalité injustifiable. Il était au service de la famille Certes : cela le contraignait de consacrer aux exploits de son maître, c'est-à-dire à la conquête du Mexique, autant de pages qu'à toutes les autres entreprises espagnoles en Amérique prises ensemble. Outre que par là mainte partie de la narration est mise en un faux jour (l'entreprise de Pizarre, inspirée pourtant par la conquête du Mexique, est mentionnée avant elle), Gômara, venant à parler de Cortés, devait s'exprimer en apologète officieux. Toute la lumière tombe sur la personne du conquérant. Son génie, son énergie ont seuls mené à bien la grande œuvre.

Même la forme de l'exposition dut s'accommoder à cette attitude nouvelle vis-à-vis du sujet. L'auteur dut appliquer à Cortés dans 1 histoire la fiction de la poésie dramatique qui veut que le vrai héros ne doive ses succès qu'à ses propres forces : il ne pouvait éviter d'employer les moyens d'expression de l'historiographie antique. Dans sa seconde partie, par exemple, il inséra des discours : tel un capitaine de l'antiquité, Cortés devait, au début de sa navigation, inspirer du courage à ses soldats, et cela à l'aide d'un lieu commun de la philosophie populaire des Anciens. Heureusement l'histoire vraie offrait déjà un héros et un triomphe avec lesquels ne pouvaient rivaliser les inventions des romans de chevalerie. La tendance de l'auteur à glorifier n'a pas nui en ce cas autant qu'ailleurs : les historiens des condottieri italiens, pour louer dignement leurs seigneurs, étaient obligés, à l'aide des fictions de la rhétorique, de transformer la réalité trop pauvre en scènes théâtrales imaginaires; pour Gômara, un monde de contes de fées s'était réalisé.

Cet ouvrage eut cependant la destinée singulière que sa peinture individuelle des héros ne fut pas acceptée sans protestation par la masse qui ne leur servait que de piédestal.

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Le capitaine Bernal DiAz del Castillo, né 1492 à Médina del Campe, depuis 1514 en Amérique, combat dans le Darien, le Yucatan, la Floride, etc., mais surtout au Mexique sous Certes, mort vers 1581. En se repesant dans une Encomienda au Guatemala des fatigues de la campagne du Mexique, il eut le sentiment que l'ouvrage de Gômara « attribue louange et gloire au seul marquis Hernando Cortés, sa7is mentionner aucun de nos vaillants capitaines ni de nos braves soldats » (ch. xviu de l'ancienne édition) et il fut poussé à écrire en réplique une véritable histoire de l'expédition mexicaine qui devait tenir compte du point de vue de l'armée. Verdadera historia de los sucesos de la conquista de la Nueva EspaTia. Terminée en 1568; imprimée (avec beaucoup d'altérations) à Madrid 1632. Rééditée dans Historiadores primitivos de Indias II (1853). l"^" édition d'après l'autographe 1904 par Genare Garcîa. Cf. Prescott, Conquest of Mexico I. V, ch. vu; Gonzalez Obregôn, B. D. d. G. 1894.

Bernai Diaz del Castillo a écrit une des œuvres les plus vivantes de la littérature mémorialiste que nous connaissions. Nul récit ne nous fait mieux connaître l'équipage des conquistadores. C'est une source sans prix. Mais une histoire de l'historiographie ne peut que la mentionner brièvement. Diaz, pour un soldat, n'est pas un m.auvais écrivain. 11 narre trop longuement des faits de peu d'importance, il fait de fréquentes digressions, il ne manie pas correctement la langue, il se vante trop complaisamment de ses hauts faits ; mais sa narration et ses descriptions sont pleines de vie et de relief. Quant à apprécier historiquement les événements qu'il rapporte, il n'y songe naturellement pas. Son ouvrage n'appartient pas à l'histoire, mais au genre des Mémoires militaires, qui s'est particulièrement développé en Espagne. (Cf. ci-dessus, p. 292 ss.)

f. — Herrera.

Antonio de Herrera y Tordesillas, né 1549 à Guellar, d'abord au service de Vespasiane Gonzaga, duc de Mantoue, qui fut plus tard nommé gouverneur de la Navarre, mort 1625 à Madrid. 11 fut, après la mort de son premier protecteur, nommé par Philippe II historiographe des Indes. Il composa en cette qualité son ouvrage principal, les Décades 6 Historia gênerai de los hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del Mar Oceano, appelé ordinairement Historia gênerai de las Indias Occidentales ; c'est une histoire du Nouveau monde, depuis la découverte de Colomb jusqu'à l'année 1554. Première édition des quatre premières décades, Madrid, 1601, des quatre autres 1615. Cf. Prescott, Conquest of Mexico, 1. III, ch. IX.

Herrera avait écrit auparavant une Historia de PortugM y conquista de las islas de /os Asores (1582 s.), parue à Madrid 1591. Sur d'autres œuvres historiques cf. L. Wachler, Gesch. derhistor. Forschung, I, 533.

L'histoire de Gômara, elle aussi, était trop indépendante, trop personnelle, pour pouvoir satisfaire les exigences du public lettré. On

manquait d'un ouvrage qui exposât l'histoire des découvertes dans le cadre de l'historiographie humaniste. Herrera combla cette lacune.

Cette qualité formelle lait toute son importance. C'est à côté d'historiens comme Sabellicus ou Mariana qu'on peut le mieux le ranger. Comme eux il peut prétendre au mérite d'avoir embrassé pour la première fois un grand sujet historique et de l'avoir travaillé d'après les règles du classicisme. A tout autre égard, il est inférieur à ses devanciers.

La disposition de son ouvrage est tout à fait malheureuse. Il appliqua l'ordonnance par annales même à l'histoire des découvertes, où elle convenait moins que partout ailleurs. Les annalistes humanistes des villes avaient affaire du moins à un sujet simple ; Guichardin avait du moins à raconter des événements qui réagissaient les uns sur les autres. Herrera relatait des expéditions qui, la plupart du temps, n'avaient rien de commun entre elles. Il n'en resta pas moins fidèle à la méthode des annales et entremêla les événements les plus disparates. Un fragment, par exemple, sur la fondation projetée par Las Casas à Cumanâ sera suivi d'un autre sur le départ de Cortés ; il s'y rattachera une notice sur les préparatifs du voyage de Magellan (Dec. II, 1. IV).

Herrera suit exactement dans tout son travail les préceptes humanistes. Il enjolive volontiers ; de paroles qui ne sont qu'indiquées dans les sources, il fait de longs discours. Pour des détails inesthétiques, il use de périphrases ; au lieu de désigner, comme ses sources, telle somme d'argent, il parlera d'une cuantidad necesaria. Nulle part il ne nomme ses auteurs.

Pour la critique, il resta comme les autres à mi-chemin et ne rejeta que les invraisemblances grossières. Les descriptions ethnographiques de ses auteurs sont, chez lui, contrairement à sa manière habituelle, considérablement abrégées. Il ne s'intéressait plus à la civilisation des indigènes. Il constatait seulement que les singularités des populations américaines s'écartaient des idées européennes et chrétiennes, les seules vraies. L'Italien sceptique ^Martyr avait rapporté au long les récits qui lui avaient été communiqués comme légende de la création chez les tribus des Indes Occidentales ; Herrera ne les mentionne qu'en ce peu de mots dédaigneux : « Laissonfi

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ces assertions fausses {ignorancias) et bien d'autres; nous savons que nous descendons tous d'Adam et d'Eve, et il faut donc que les Indiens aussi descendent de nous » (Dec. I, 1. I, chap. VI). Herrera, chroniqueur officiel, est plus excusable de juger constamment les mesures politiques du point de vue du gouvernement espagnol.

Malgré ces défauts, l'ouvrage d'Herrera, parce qu'il était complet et commode, s'est maintenu longtemps comme une autorité. Il créa la Vulgate pour les traditions sur les découvertes. Aujourd'hui encore Colomb et les autres vivent dans l'imagination du grand public sous la figure que leur a donnée Herrera dans ses Décades.

Un ouvrage spécial écrit après Herrera, la Conquête du Mexique d'Antonio de SoLis, adopta plus étroitement encore, si possible, la forme classique. L'auteur, qui était comme Herrera historiographe pour l'Inde, fut amené à son sujet par des considérations esthétiques. L'histoire de la conquête du Mexique lui apparut comme un argumento de historias grandes, riche en exploits triomphaux et en dispensations merveilleuses du sort. Cette riche matière n'avait pas été, selon lui, à cause de sa répartition en annales, mise en pleine valeur par Herrera.

Solis avait le droit de se sentir supérieur par le style à son devancier. 11 est tout à fait maître de son art. Les chapitres sont élégamment arrondis, la langue est harmonieuse ; dés sentences habilement troussées, de jolies comparaisons, des harangues coulantes interrompent le récit à intervalles calculés. Son histoire est disposée comme un drame; Cortés est un héros de roman sans peur et sans reproche. Le livre n'a pas de valeur historique. Il a tous les défauts de l'historiographie humaniste — la rhétorique, l'ornementation excessive, la suppression des détails techniques, le manque de critique dans l'emploi des sources, le faux idéalisme de la psychologie; et de plus, Solis est en face d'un sujet qu'il comprend moins encore que les humanistes ne comprenaient le leur. C'est un orthodoxe et un absolutiste fanatique. Il n'entend rien à la civilisation mexicaine, ni à l'esprit d'indépendance des équipages des conquistadores. Pour tout ce qui s'éloigne des vues de la politique contemporaine de l'Espagne absolutiste et croyante, il n'a que des paroles d'amer mépris. Il travestit ainsi ses personnages plus fortement que les humanistes italiens qui représentaient un condottiere comme un Annibal. Il n'est pas étonnant qu'un tel livre ait été dès le début tenu pour classique en Espagne.

Antonio de Solis, né 1610 à Alcalâ de Henares, littérateur, secrétaire du vice-roi comte d'Oropesa, ordonné prêtre 1666, mort 1686. Il fut nommé 1661 secrétaire de la reine-mère et historiographe pour l'Inde. Comme tel, il composa son Historia de la conquista de Méjico, poblaciôn y progresos de la America septentrional, d'abord Madrid 1684, puis fréquemment, aussi dans les Historiadores de sucesos particulares, Il (dans la Bibliot. de Aut. Espan., 28). — Cf. Prescott, Conquesl of Mexico, 1. VI, chap. vui.

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