‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 173 sur 341 · Jarcilasso de la Vega · texte numérisé non relu

Jarcilasso de la Vega

Garcilasso de la Vega, fils d'un Espagnol et d'une mère indigène de la race royale péruvienne, surnommé pour cela Inca, né 1540 à Cuzco, depuis 1560 en Espagne, soldat, plus tard littérateur, mort 1616 à Cordoue, où il avait constamment résidé dans ses dernières années. Il a écrit Comentarios reaies que tratan del origen de los Incas, etc. Deux parties : la première traite de l'histoire du pays sous les Incas, la deuxième de sa conquête par les Espagnols. La première partie parut à Lisbonne 1609, la deuxième à Cordoue 1617. Cf. Prescott, Conquest of Peru, l. II, chap. iv; Contzen (ci-dessus s. v. Cieza); Menéndez y Pelayo, Ùrigenes de la Novela I (1905), 390 ss.

Garcilasso a écrit en outre La Florida dcl Inca. Historia dcl Adelentado Ilernando de Soto. gobernador y capitan gênerai del reyno de Florida (Lisbonne 1605).

Chez llerrera, la manière humaniste avait eu une influence fâcheuse sur \a disposition de la matière et sur la mise en œuvre des sources. Voici un cas où cette influence fut plus marquée encore et plus dangereuse. Elle est cause que la peinture faite par VInca Garcilasso de la Vega de Tancien royaume des Incas tourna presque au roman politique à intention didactique. Avec les thèmes de la philosophie populaire de l'antiquité, droit naturel, raison native, etc., Garcilasso construisit une Utopie qui, précisément par ses défauts, acquit aux xvii^ et xviii^ siècles une grande popularité, mais qui au point de vue scientifique constitue un recul sur les narrations précédentes. Même les abondants et précieux matériaux qui se trouvent conservés dans son œuvre ont été, grâce à l'ornementation classique qui les encadre, presque soustraits aux études historiques.

Garcilasso consacre à l'ethnographie une plus grande place que la plupart des historiens précédents. Mais ce n'est plus un observateur étranger et indépendant qui décrit l'ancien royaume des Incas. îl parle en patriote. 11 avait une double nature très curieuse. Il tenait autant, sinon plus, à la gloire de ses aïeux maternels qu'à l'honneur du nom espagnol et à l'expansion de la foi catholique.

Il avait, sur les écrivains espagnols qui avaient parlé avant lui de l'antique Pérou, l'avantage de connaître la langue du pays et maintes traditions de famille. C'était un travailleur diligent et consciencieux ; il consultait assidûment les sources orales et écrites, et il était incapable de les fausser avec intention. Mais il était encore au niveau du sauvage et de l'enfant, qui ne savent pas discerner entre la la vérité et le mensonge et ont peur des créations de leur propre imagination. Il écrivait avec une ardeur patriotique et sans critique. Il voulait faire du royaume des Incas un État idéal tel que le rêvait la philosophie des lettrés de l'époque. Il avait une foi entière aux légendes sur la splendeur du vieil empire qu'il avait entendu raconter dans sa jeunesse. Dans le long intervalle qui sépara ces récits et sa rédaction, son imagination, nourrie de bonne heure de conceptions de l'antiquité, transforma les souvenirs légendaires de son enfance en un tableau achevé. Une imagination si pleine de vie qu'aujourd'hui

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encore le brave lecteur est tout prêt à croire au royaume du Soleil réglé par la raison. Les institutions et les événements qui chez Garcilasso lui-même contredisent cette image idéale, ne peuvent effacer cette impression, tant est forte la suggestion opérée parle narrateur croyant.

Vérité et fiction ont fait alliance chez lui sans qu'il en ait conscience : à côté de la description réaliste et concrète des choses qu'il a connues par lui-même, on trouve sans transition des fantaisies sur un Etat sacerdotal d'une sagesse imaginaire.

Et si la conception est un compromis entre le royaume des Incas réel et la République de Platon, la forme est aussi un moyen terme entre la méthode ethnographique d'Oviedo et de Gômara et la méthode des Annales selon l'école de Bruni.

Garcilasso était, comme styliste, entièrement sous l'influence delà culture antique. A l'exemple des humanistes, il dispose son ouvrage en annales. Il donne une histoire suivie des rois depuis le prétendu fondateur de la dynastie (Manco Capac), aussi remplie de récits de batailles en règle et aussi digne de créance que les parties analogues dans Tite-Live ou dans Buchanan. C'est seulement pour ne pas fatiguer le lecteur (cf. 1. II, chap. IX) qu'il fait à l'ethnographie au moins cette concession, d'interrompre de temps en temps, sans autre raison, la narration correcte des périodes de règnes par de longues digressions sur l'histoire de la civilisation. Il mêle ainsi arbitrairement l'histoire et la description : c'est un essai malheureux de concilier Tordre humaniste des annales avec la nature ethnographique du sujet.

La première partie des Comentarios reaies, celle qui décrit le royaume des Incas, est d'ailleurs la seule importante. La seconde, qui traite des combats des Espagnols au Pérou et alentour, est une compilation de récits antérieurs, augmentée de quelques souvenirs dejeunesse et de traditions de corps de garde. Pour l'historiographie, elle n'a pas de valeur propre.

Deux descendants de grandes familles indigènes qui avaient vécu sous les Incas, écrivirent dans le même esprit apologétique, mais sans atteindre « à l'art de farder et de nier crûment » de Garcilasso. Leurs ouvrages se distinguent du sien d'abord parce que les auteurs ne possédaient pas son instruction, et en second lieu parce qu'ils jugeaient

du point de vue de leur province et non de lelui du gouvernement central. L'un était Felipe Guaman Poma de Ayala, dont la Nueva Crônica y Buen Gobierno (de l'ancien et du nouveau Pérou), écrite en 1613 fut présentée à Philippe III en 1645. (Pietschmann dans les Nachricfiien der Gesellscliaft der Wissenschaftcn zu Gôttingcn, Phil.-hist. Klassc, 1908, 637 ss.) L'autre était Joan de Santacuuz Pachacuti Yam(|ui, d'une famille de chefs de la Colla sur le plateau méridional du Pérou, qui composa 1613 ou 1620 une Rclaciôn de Anligûedades deste reyno del Pirû (pub. par M. Jiniénez de laEspada dans les Très Relaciones de Anligûedades Peruanas, 1875). Ces deux auteurs écrivent un espagnol maladroit, mêlé de bribes indiennes. La culture européenne leur est restée à peu près étrangère.

h. — Mexique.

Le vieil empire des Aztèques n'eut pas la même chance. Fernando de Alva IxTLiLxocHiTL (1568-1648) qui comme Garcilasso de la Vega descendait d'une famille souveraine indigène, était plus exact dans son travail que l'historien du Pérou, mais lui était bien inférieur pour le style, et ses Relaciones restèrent inédites jusqu'au xix*^ siècle. Le même sort échut à VHistoiHa gênerai de las cosas de Nueva Espana par le consciencieux missionnaire franciscain Bernardine de Sahagun, de la localité espagnole du même nom, depuis 1530 au Mexique, où il mourut 1590.

Sahagun écrivit d'abord son travail dans la langue mexicaine et en fit lui-même plus tard la traduction en espagnol. Prêt à l'impression, il ne fut publié qu'en 1829 à Mexico et 1830 dans le sixième volume de la collection de Loi'd Kingsborough {Antiquities of Mexico) . Les onze premiers livres traitent de l'ancien empire des Aztèques, le douzième de la conquête espagnole. La plus grande place est faite aux affaires religieuses. Cf. Prescott, Conquest of Mexico, I. l*^"", chap. ui, v et vi et Fr. Weber, Beitrâge zur Charakterisùik der dlteren Geschichtschreiber iiber Spanisch-Amerika (1911), 108 ss.

L'ouvrage de Sahagun fut de bonne heure exploité par Torquemada, provincial de l'ordre des Franciscains, qui vint 1530 au Mexique. De cet ouvrage et d'autres écrits il tira sa Monarchia Indiana (Séville 1615) . Il suchargea son exposé d'un fatras d'érudition. Ne fait-il pas commencer sa description du Mexique à la création du monde? — Cf. Prescott, Mexico, l. I*"", chap. ii.

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