SAVANTE MODERNE
Réaction contre l'humanisme. — Vers la fin du xvi* siècle, la plupart des pays virent naître une réaction contre l'humanisme. Pour la première fois dans les temps modernes les chercheurs commencèrent à mettre en doute la validité des autorités traditionnelles.
Les humanistes étaient encore partis de l'idée populaire que la « vérité », pour l'essentiel, était contenue dans les écrits du passé, seulement qu'on ne l'avait pas cherchée au bon endroit ou qu'on l'avait mal comprise. La seule chose qui les distinguait de leurs adversaires, c'est qu'ils cherchaient à substituer aux Pères de l'Église et à l'Aristote de la scolastique la littérature ancienne, c'està-dire, en somme, la littérature romaine et grecque alexandrine. Comme historiens, ils avaient pris pour modèles les auteurs romains. Ils avaient conformé leur méthode à Tite-Live, à Suétone ou à César et n'avaient pas osé critiquer pour l'exactitude de leurs récits les historiens anciens .
Cette relation de dépendance subsista longtemps encore. Pour l'historiographie, YAufklàrung seule y mit décidément fin. Mais auparavant déjà une grande école s'était inspirée de la philosophie moderne et des sciences naturelles telles que Descartes et Galilée les avaient inaugurées. L'étude de la nature avait mis l'expérience à la place des opinions traditionnelles et des observations d'autrui : plusieurs historiens sérieux se sentirent de leur côté disposés à examiner de plus près et plus systématiquement que jadis la crédibilité des faits rapportés par la tradition. On se mit à remonter plus consciencieusement aux sources les plus anciennes et pour ainsi dire à la nature elle-même, et émettre de côtelés vues postérieures, celles
des autorités de l'école. On se mit à faire des distinclions plus tranchées entre les témoignages historiques, à établir des degrés dans la confiance qu'on leur accordait. On se mit en môme temps à déclarer la guerre à la doctrine esthétique de l'antiquité ; on renonça à appliquer aux ouvrages historiques une mesure bonne tout au plus pour les chefs-d'œuvre de la littérature.
La nouvelle tendance en France opposée à l'école de Blondus. —
L'école de Blondus avait bien eu des aspirations analogues. Mais outre qu'elle avait été privée de sa liberté par la contre-réformation et qu'en dehors de l'Italie elle avait dû faire à la légende patriotique de larges concessions, ses travaux scientifiques avaient toujours gardé un air de dilettantisme et de caprice. Trop de ses disciples avaient bâti leurs recherches sur un fondement peu sûr, sur un texte défectueux ou sur une interprétation philologique insuffisante des sources. Leurs recherches manquaient aussi de continuité. Le travail scientifique n'était pas organisé. Les services rendus par quelques chercheurs distingués restèrent sans influence sur le développement des études. Les nouvelles voies ouvertes par Calchi n'ont pas laissé plus de traces dans l'historiographie italienne que les recherches deBéatus Rhénanus dans l'allemande. Non seulement il manquait des institutions pour propager la méthode ; mais la méthode elle-même n'était pas systématisée. Des chercheurs isolés, procédant empiriquement, rencontraient à l'occasion, presque inconsciemment, la vraie méthode : cela ne pouvait suppléer au défaut d'une véritable éducation scientifique.
Il est difficile de tracer une limite précise entre les créateurs de la nouvelle école et les traînards de l'école de Blondus. La nouvelle méthode est en principe trop peu différente de l'ancienne pour qu'on puisse toujours séparer les partisans de l'une et de l'autre. Hors de France, et surtout en Italie et en Angleterre, on trouve vers la fin du xvi^ siècle les rudiments remarquables d'un examen plus approfondi de la tradition historique. Mais il n'est pas douteux en général que les études modernes d'histoire savante ont été fondées en France au xvii^ siècle et cultivées surtout par des Ordres religieux, parmi lesquels celui de Saint-Maur occupe la première place. Nulle part les principes des nouvelles recherches savantes n'ont été suivis