LES ORIGINES DE L HISTORIOGRAPHIE SAVANTE MODERNE
aussi méthodiquement en histoire que dans le pays et la génération des Mabillon et des Tillemont. Il était d'ailleurs normal que l'historiographie sérieuse fût cultivée avec le plus grand zèle dans le pays qui était alors à la tête de la civilisation européenne. Ce n'est pas par hasard que l'histoire humaniste avait pris naissance en Italie et à Florence.
La nouvelle tendance différait de ses devanciers d'abord par le soin systématiquement donné aux sciences auxiliaires. Chronologie, Diplomatique, Paléographie, Lexicographie, Epigraphie, tout cela a été sinon fondé par elle, du moins pour la première fois élaboré en grand et méthodiquement. Pour la première fois aussi on entreprit dej-ecueillir complètement les sources sur des chapitres déterminés de l'histoire. Pour la première fois l'historien était mis à même d'embrasser du regard les matériaux pour certaines périodes, de discerner le vrai du faux d'après des principes méthodiques, d'interpréter les textes avec une exactitude philologique.
La seconde grande innovation fut la rupture complète et sans concessions avec l'historiographie humaniste ou esthétique.
Les historiens précédents avaient eu généralement une allure flottante. Ils avaient orné de discours leurs secs extraits des sources, comme le fit Blondus, ou bien, comme Sigonius, modifié les textes originaux d'après des considérations de style, ou, à la façon de Tschudi, fait un mélange troublant de légendes vieilles et nouvelles avec des faits documentaires. Presque tous avaient autant que possible dissimulé dans le texte leurs travaux préparatoires. Ils aimaient à parler en phrases de roman des vieilles chroniques, des vieux documents consultés par eux ; mais ils négligeaient d'en appuyer leurs assertions dans le détail et de citer exactement leurs sources. Même des savants consciencieux comme Zurita, qui n'avaient rien à redouter d'un contrôle, ne citaient nominativement que par exception les autorités sur lesquelles ils se fondaient. Les théologiens seuls suivaient en histoire une autre méthode : ils étaient habitués, dans leur polémique dogmatique, à citer exactement leurs références et ils pouvaient d'autant moins, dans l'histoire ecclésiastique, renoncer à cette habitude, que leurs ouvrages servaient à la polémique et qu'il leur fallait prouver ce qu'ils avançaient.
L'habitude des citations exactes devint la règle pour les historiens
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érudits du xvii® siècle. Ce n'est pas en vain qu'ils avaient été précédés par les auteurs d'histoires ecclésiastiques confessionnelles. Les historiens étaient en majorité des ecclésiastiques et formés à l'école de Baronius et autres. Los savants laïques, d'autre part, étaient ordinairement en France, amenés à l'histoire par l'intérêt pour l'histoire du droit, et ils s'attachaient au type d'une argumentation juridique. Ni les uns ni les autres ne venaient de l'humanisme. Ils n'éprouvaient pas le besoin de donner à leurs matériaux, en l'honneur du classicisme, une ordonnance esthétique. Us ne tenaient pas du tout à garder l'apparence dune forme littéraire libre. Leurs exposés lùstoriques voulaient bien être autre chose que des répertoires ; mais en réalité la disposition lexicographique était leur idéal. Rendre clairement et complètement la bonne tradition, leurs prétentions n'allaient pas au delà ; quant à imprimer à la matière historique un tour intellectuel ou artistique, cela n'entrait pas dans leurs intentions.
Valeur historiographique de cette tendance. — Elle n'est pas considérable. Les services rendus par les Bénédictins de Saint-Maur comme savants et comme lexicographes ont encore une grande valeur pour la science moderne. Mais comme historiens ils n'occupent pas un rang élevé. Leur critique se contentait, en règle générale, de séparer les documents authentiques des faux, de faire prévaloir la tradition la plus ancienne sur la plus récente, et se demandait bien rarement si tel acte juridique attesté par une pièce authentique avait été réellement passé, si les dires de sources contemporaines n'avaient pas été inventés dans un intérêt spécial. Ils vivaient dans la naïve croyance que la bonne tradition, c'est-à-dire les témoignages relativement les meilleurs, étaient absolument identiques avec la vérité historique. Ils manquaient en outre de vues historiques (^sociologiques). Les faits de l'histoire ne se reliaient pour eux qu'extérieurement, par la chronologie, les généalogies. Ils ne donnaient que des répertoires historiques. Ils n'avaient pas le sens de ce qu'on a nommé plus tard le développement organique. La doctrine politique de l'époque voyait l'État composé uniquement d'atomes humains : c'est une conception aussi défavorable que possible à la spéculation historique.