‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 176 sur 341 · LES BÉNÉDICTINS DE SAINT-MAUR · texte numérisé non relu

LES BÉNÉDICTINS DE SAINT-MAUR

La critique avait passé au crible les matériaux, les pierres de taille étaient prêtes. Mais il manqua le grand génie qui en eût construit un édifice. Le rationalisme n'a rempli qu'insuffisamment cette tâche. Les idées ne lui firent pas défaut, mais le loisir et la patience. 11 a passé à côté des doctes travaux des Bénédictins avec un sentiment de respect gêné, sans en tirer profit. Peut-être faut-il attribuer à cette circonstance le fail qu'à l'exemple de Voltaire beaucoup d'historiens duxviii^ siècle ont désigné leurs livres, avec une modeste méfiance, par le nom d'Essais. Ils sentaient bien que, surtout pour l'histoire du moyen âge et de l'ancienne Église, les moines de Saint- Maur et leurs successeurs avaient préparé des matériaux qu'un chercheur sérieux, animé de l'esprit moderne, n'avait pas le droit de négliger. L'estime exagérée dont jouirent longtemps Gibbon et aussi Jean de Muller en comparaison d'autres et de plus grands historiens de V Aufkldrung, ne reposait-elle pas en partie sur le fait que ces deux auteurs pouvaient, comme savants, être mis en parallèle avec les érudits profonds qu'étaient — on était obligé de le reconnaître — les Bénédictins ?

Les études de ceux-ci n'ont donc pas apporté à l'historiographie autant de profit qu'on devait en attendre. Elles n'ont été vraiment fécondées que par les recherches savantes du xix'' siècle. Qu'elles aient pu l'être, c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire des moines de Saint-Maur et de leurs congénères.

Tendances des historiens de Saint-Maur. — Ils n'étaient nullement sans préventions. Ils poursuivaient des intentions apologétiques aussi bien que les historiens ecclésiastiques anciens. Mais d'une façon originale. Ils partaient de l'idée que la vérité historique, bien constatée, devait toujours confirmer la doctrine de l'Église.

Cette opinion n'était pas, vu l'état des choses d'alors, aussi naïve qu'elle en a l'air. Les attaques historiques des Protestants et des Libres penseurs étaient scientifiquement assez mal fondées en général, et quand elles prenaient un caractère dangereux, elles ne semblaient menacer que des ouvrages extérieurs, qui auraient dû en tout état de cause être abandonnés par une critique rigoureuse. Les Jésuites avaient tenté de surenchérir par un hardi scepticisme historique la critique dirigée par les Protestants contre le Gatholi-

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cisme pI la Papauté: c'est à l'aide d'un matériel amassé par un énorme labeur que les Bénédictins voulurent méthodiquement réfuter les assertions des adversaires. Sans polémique tapageuse, sans déloyaux artifices d'avocats : ils étaient convaincus que la vérité historique ne se défendait jamais mieux qu'en étant dévoilée sans prévention. El il était indubitable pour eux qu'elle se prononcerait en leur faveur.

En traitant si loyalement la matière historique, ces pieux savants montraient qu'ils connaissaient mal le monde. Ils côtoyaient tranquillement des précipices dont les Jésuites avaient, eux, la précaution de baiTcr l'accès. Dans leur innocence, ils ne prévoyaient pas que les adversaires pourraient se servir un jour de leurs armes savantes et tirer des conclusions impies des matériaux réunis par eux pour la gloire de Dieu et de l'Église. Tillemont, par son histoire des empereurs, croyait faire une bonne œuvre, fournir une apologie du christianisme : l'auteur qui profita de ces recherches ne fut pas un théologien croyant, mais le voltairien Gibbon. Comparez aux Histoires de Tillemont ou de Mabillon les Acta sanctorum des Bollandistes. Vous estimerez moins peut-être le travail des Jésuites au pt)int de vue moral; mais vous ne contesterez pas qu'ils se soient tirés bien plus habilement de leur tâche apologétique et aient moins donné prise à l'adversaire que les moines de Saint-Maur et les Jansénistes, plus consciencieux, mais moins politiques.

Importance de l'organisation de l'Ordre. — Les savants Bénédictins qui s'unirent en congrégation de Saint-Maur ont certainement mérité de donner leur nom à la nouvelle tendance des recherches historiques. Aucun autre groupe ne lincarne aussi complètement et na rendu d'aussi grands services. Ce n'est pas que les Bénédictins ou en général les Ordres religieux français aient seuls au xvii« siècle fait progresser la science. Les mérites des Valois, des Ducange et autres laïcs- peuvent être mis au même rang. Et il serait absurde de motiver l'activité scientifique des Bénédictins exclusivement par leur profession ecclésiastique. 11 n'est pas douteux cependant que, sans leur organisation claustrale, une grande partie de leurs œuvres eût eu un- autre sort ou n'eût pas été écrite du tout. Où y avait-il alors, en dehors des grands Ordres une institution scientifique garan-

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tissant une judicieuse distribution du travail et la continuité des études, et en même temps protégeant ses membres contre les caprices du gouvernement et du public? Songez avec quelles difficultés eut à lutter un fonctionnaire considéré comme Leibniz, et combien, comme historien, il dut avoir égard aux prétentions dynastiques de sa Cour. Une académie fondée par un monarque n'aurait jamais pu, aux xvn® et xviii^ siècles, écrire l'histoire aussi librement que le lirent les Ordres religieux. Les Bénédictins n'étaient rien moins que révolutionnaires. Mais d'une Compagnie royale on aurait exigé plus que du lo^-alisme. Il n'aurait pas suffi que ses travaux ne fissent pas scandale. Le gouvernement aurait fait connaître aux membres son désir que le choix de leurs thèmes historiques fût de nature à accroître le bien-être du pays et la gloire de la dynastie. Seules les congrégations assuraient à leurs chercheurs l'indépendance financière et politique.

Leibniz déjà rapproche les découvertes en histoire naturelle du xvn^ siècle de lexactitude plus grande dans les recherches historiques : Entivûrfe zu seinen Annalen von J691 und 1692, édition E. Bodemann(1885) p. 19 (et aussi dans Zeitschr. des hlst. Vereim fur Niedersachsen 1885).

Cf. sur les Bénédictins en général : G. Lanson, L'érudition monastique aux XVn^ et XVIIP siècles, dans Hommes et livres (1895) 25 ss.

IL — OUVBAGES PARTICULIERS

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