TILLEMONT
rique. Il ne donne rien de plus qu'une collection, convenablement épurée au point de vue de l'authenticité, de tout ce que la tradition pouvait lui fournir sur l'histoire de l'Ordre. II reproduit intrépidement ce qui vient d'une bonne source et qui n'est pas, pour des raisons chronologiques ou géographiques, complètement impossible. La matière n'est pas du tout rangée. Il est possible que, comme le dit la préface, l'ordre purement chronologique entraînât relativement le moins d'inconvénients. Mais cela ne veut pas dire qu'il fallût suivre la méthode des annales d'une façon aussi pédante que le fait Mabillon. La conséquence en est que nous sommes méticuleusement renseignés sur l'histoire extérieure de l'Ordre, mais que nous n'apprenons rien de son développement intérieur et des vicissitudes de sa position au sein de l'Église. Mabillon n'a pas tenté non plus de pénétrer dans la psychologie des héros de son Ordre.
C'est à tort qu'on a voulu égaler aux Annales de Mabillon les Annales ecclesiastici Francorum (417 à 845 ; Paris 1665 à 1683) de l'Oratorien Lecointe (1611 à 1681). Cet ouvrage informe leur est très inférieur tant pour la critique que pour l'étendue et la méthode de l'érudition.
b. — Tillemont.
Louis-Sébastien Le Nain de Tillemont, né 1637 à Paris, élevé à Port- Royal, plusieurs fois inquiété par le gouvernement à cause de ses opinions jansénistes, mort 1698 à Paris. Il avait l'intention d'écrire l'histoire des six premiers siècles de l'histoire ecclésiastique. Pendant son travail, il se convainquit que l'histoire de l'Eglise ne pouvait se comprendre sans celle de l'Empire, et telle fut l'origine des deux ouvrages qui se complètent l'un l'autre : Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de l'Église (jusqu'à 518) Paris 1690 à 1738, et Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles (jusqu'à 513) Paris 1693 à 1718. Tillemont écrivit en outre une Vie de Saint- Louis, première édition par J. de Gaulle pour la Société de l'hist. de France 1847 à 1851.
Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. IV ch. v ; K.-J. Neumann, Entwicklung und Aufgaben der Alten Geschichte (1910), 86 ss.
Beaucoup plus impersonnelle est l'Histoire des empereurs de Tillemont, qui offre, avec les Annales de Mabillon, le type le plus pur de la nouvelle historiographie savante.
Le chercheur janséniste s'acquitta de sa tâche avec la conscience scrupuleuse qui caractérise les savants de sa société. Il est bien
moins historien encore que Mabillon. Il n'osait prendre sur lui de faire h ses sources la moindre retouche littéraire. Son idéal était de façonner avec les rapports tics auteurs anciens une mosaïque impersonnelle. Une Harmonie des sources. Autant que possible, la tradition seule devait avoir la parole. Les parties narratives sont en conséquence composées mot pour mot de fragments des historiens anciens. Quand il craignait de n'avoir pas rendu l'original avec une parfaite exactitude dans sa traduction, il ajoutait en marge le texte latin ou grec. Quand il ne fait que résumer, il en avertit toujours ; les additions de son crû sont soigneusement séparées par des crochets. Dans les chapitres sur l'histoire constitutionnelle, littéraire, etc., il en usait de même avec les assertions d'autorités modernes, telles queVossius,Juste-Lipse, etc. 11 ne s'écartait de son habitude de reproduire sans altération la tradition écrite de l'antiquité que dans les cas où les récits anciens choquaient la pruderie ascétique de son Ordre. Autrement il n'a jamais modifié les textes dans un intérêt étranger à la science.
11 est moins pédantesque que Mabillon pour l'ordre des annales .Une raconte sous cette forme que l'histoire politique; l'histoire de la civilisation est distribuée en chapitres spéciaux. A la fin de chaque règne, par exemple, il parle des écrivains qui fleurirent sous le monarque dont il vient de s'occuper; il s'étend sur la légende du retour de Néron à l'occasion du récit de sa mort. D'un autre côté, il est inférieur à Mabillon en ce qu'il s'attache exclusivement à la tradition littéraire. Il ne s'est servi ni des inscriptions ni des monnaies, et pour l'histoire de saint Louis il n'a fait usage à peu près d'aucun document.
Tillemont a ainsi produit un répertoire solide, consulté encore aujourd'hui. Il acheta cet avantage par une renonciation complète à son propre jugement et à une critique méthodique des sources. Modeste travailleur, il tenait autant que possible son opinion en réserve. Quand il lui fallait sortir de cette réserve, il enveloppait sa pensée de tels ambages que son imprécision lui ôtail toute vateur. Après avoir cité sur le poète Lucain divers jugements sévères, il en vient finalement à cette conclusion : « Ce qu'on peut dire, c'est que si l'âge eût pu mûrir l'esprit de Lucain... on aurait pu voir en lui un poète achevé. » Il est vrai qu'on ne peut pas dire que cette réserve
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ait été une grande perte pour l'histoire. Les quelques remarques personnelles qui échappent à Tillemont, — des sentences naïves, moralisantes — seraient mieux à leur place dans un sermon que dans l'histoire. Chose plus fâcheuse : il ne fait pas de différence entre d'anciennes relations et de plus récentes, il ne scrute pas la tendance des sources ni la créance qu'elles méritent. Il suffit qu'un événement soit raconté par Suétone, Tacite ou Dion Cassius et ne soit pas en contradiction directe avec les rapports d'autres auteurs, pour que Tillemont l'accepte sans difficulté. Son art critique se borne à établir entre les sources une harmonie souvent très artificielle.
L'histoire de l'Église tout entière fut traitée à la façon de Tillemont et de Mabillon par l'abbé Claude Fleury, né 1640 à Paris, d'abord avocat, plus tard ecclésiastique, consacré 1677 et nommé précepteur des fils du prince de Conti, reçu 1696 à l'Académie française, mort 1723 à Paris. — Histoire ecclésiastique, Paris 1691 à 1737. Menée dans les anciennes éditions jusqu'à 1414, continuée par d'autres jusqu'à la fin du XVI*' siècle. La continuation faite par Fleury lui-même (jusqu'à 1517), restée d'abord, inédite, ne fut imprimée qu'en 1840. Gf. sur cette continuation. Hefele, Beitrdge zur Gcschiohte, Archàologie u. LiturgiH 11 (1864) 89 ss.
A Tillemont il emprunta sa méthode, de laisser autant que possible parler les sources; de Mabillon il apprit à considérer l'âg-e et TauthentlGifcé des témoignages historiques. Il suivit consciencieusement les préceptes de l'un et de l'autre, et son ouvrage peut être signalé comme le premier exposé scientiiique de l'histoire ecclésiastique du moyen âge.
Cependant il ne dépasse pas Mabillon. Sa critique sait distinguer l'authentique du faux. Il rejettera par exemple comme interpolés tous les ouvrages attribués au pape Clément I-^^ à lexception d'une de ses épitres aux Corinthiens;- à côté de cela, il racontera les choses les plus invraisemblables, pourvu qu'elles soient bien attestées.
U ne faut pas lui demander des vues historiques générades : il n'a même pas osé abandonner la division par siècles. Il n'a pas d'ailleurs l'impartialité deses devanciers. Sonhistoiretrahitclairementle gallicanisme radical! qu'il- professait, et la Curie, à son point de vtue, n'eut pas tort de mettre son livre à l'index.
Avant Mabillon mais déjà dans son esprit, le curé et théologien espagnol Juan de Fkrreras (16S2 à 1735), écrivit une Eutoria de Espana (jusqu'à 1598 ; Madrid' 1700 à 1727). C'était un travailleur; comme savant, il n'est pas au niveau de ses contemporains français. Il a le mérite toutefois d'avoir fait définitivement disparaître de l'his. toire d'Espagne les faux de l'humanisme, qui avaient défiguré encore l'œuvre de Mariana. FI rejette le {"aux B'érose aussi bien que les Croràcones.
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c. — Leibniz et les Annales érudites en Allemagne.
(".oltfried-Willielm Leihniz, le célèbre philosophe et mathématicien, né 1646 à Leipzig, mort 1716 à Vienne, reçut de la maison réunie de lirunschwiy-Lunebourg, au service de laquelle il était, la mission de faire des recherches sur la généalogie de l'ancienne race des Guelfes. Le fruit de ces recherches fut les Annales imperii occidentis Brunsvicenses (71)8 à lOOo; inachevé; le point terminus devait être Tannée 1025). Écrit dans les années 1703 à 1716. La première édition par G. -H. Pertz dans Leibnizens Gesammel'e Werke l. Folge 1 à 3 (1843 à 1846). — Sur ses travaux préparatoiresjreposent égalementjles Origines Guelficae (1750 à 1753). Nous ne pouvons citer ici les nombreux petits écrits sur l'histoire, les éditions, elc.
Le meilleur index de la littérature se trouve chez Wattenbach, Deutschlnnds Geschichtsquellcn, dans l'Introduction § 3. L'activité historiographique de Leibniz a été depuis traitée dans un grand ouvrage : L. Davillé, Leibniz historien, essai sur l'activité et la méthode historiques de Leibniz (1909). auquel nous renvoyons pour tous les détails. Malheureusement Davillé ne connaît qu'imparfaitement les services rendus à l'histoire par ses propres compatriotes, et il n'apprécie pas toujours exactement la position prise par Leibniz dans l'historiographie de son temps. Davillé a fourni un supplément à son travail dans 'l'article Le développement de la méthode historique de L. qu'a publié la Revue de Synthèse historique, XXIII (1911) 257 ss.
Leibniz fut le premier qui tenta en Allemagne d'appliquer à l'histoire la nouvelle méthode savante.
Le philosophe inquiet, surchargé d'occupations, adopta les principes de la congrégation de Saint-Maur, mais non pas dans leur forme pure. Il ne partait pas de l'historiographie savante, mais des offices de publicité de l'empire (ci-dessus p. 245 ss).N'a-t-il pas voulu un jour succéder à Pufendorf comme historiographe du Brandebourg? Aussi la manière juridique de traiter l'histoire pour la faire servir à des buts pratiques a-t-elle laissé des traces dans toutes ses œuvres historiques, jusque dans ses Annales impériales de Brunswick. Il combinait d'une façon curieuse, et souvent bien contralictoire, différents intérêts historiographiques. Les tendances nationales, dynastiques, scientifiques, se croisaient chez lui de bien des manières. En cherchant à mettre à côté des grandes éditions historiques des Français des collections allemandes, il n'oubliait pas de disposer celles-ci de façon que le droit public et le droit des gens, les princes ses souverains, et sa confession religieuse pussent en