‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 18 sur 341 · Sabellicus · texte numérisé non relu

Sabellicus

Marcantonio Coccio, né 1436 à Vicovaro dans la Campagna — d'où le nom de Sabellicus — étudia à Rome sous Pomponius Lsetus, et y changea son nom; 1473-1483 professeur d"élo{iuence à Udine, plus tard à Venise également dans l'enseignement humaniste. l*our son histoire de Venise il reçut du gouvernement 200 sequins par an et fut nommé directeur de la Bibliothèque publique. 11 témoigna sa reconnaissance par divers écrits à la louange de Venise, en prose et en vers ; au fond, ils comprennent aussi son Histoire universelle. Mort ItiOG. OEuvres historiques :

1*^ Rerum venetarum ab urbe condila libri XXKllI (jusqu'à 1486). Composé à Vérone, où il avait fui la peste (en 15 mois, à ce qu'il dit), l''''édit., Venise 1487.

2" Enneades sives Rhapsodia historiarum, histoire universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'à 1504. Venise 1498 à 1504.

Sans importance est son œuvre de jeunesse Deveiustate Aquileix,U. vi (1482), qui doit son origine au séjour à Udine. Intéressant pour la connaissance de ses vues historiographiques est son discours sur Tite-Live, glorifié comme le maître de tous les historiens: Opéra (Bàle 1560), IV, 478. Tout à fait insignifiants les dix livres d'Exempla (Venise 1507), recueil d'anecdotes historiques rangées par matières. Comme Pétrarque, dont les Res memorandx lui ont peut-être inspiré son travail, il n'exploite guère que l'histoire ancienne. Mais dans sa piété, il se distingue du vieux maître en ce qu'il divise ses histoires non pas en romaines et étrangères, mais en chrétiennes et païennes. — Sur l'histoire vénitienne, R. Bersi, Le fonti délia prima décade délie « Hist. ver. ven. di M. S. » dans le movo Archivio Veneto, iN. S., XIX, (1910) 422, ss. et XX, 115 ss.

L'histoire vénitienne. — Sabellicus n'était préparé à sa tâche ni par des études savantes ni par l'expérience pratique. Il avait une culture humaniste approfondie et beaucoup de lecture des historiens anciens et modernes. Mais il ne connaissait pas Venise et n'avait pu se faire de la vie publique une idée quelque peu nette. Il ne pouvait donc sufïire qu'aux exigences formelles de l'historiographie. Mais ce n'était pas si peu de chose qu'un écrivain cultivé se mît à grouper les traditions morcelées qui regardaient Venise, et surtout dégageât la chronique de Dandolo de ses excursions dans l'histoire universelle ainsi que de la distribution pédante en paragraphes. Et l'on ne niera pas que Sabellicus se soit acquitté de cette partie de sa tâche aussi bien qu'un humaniste pouvait le faire. Il a su fondre tous les documents littéraires connus de provenance vénitienne en un récit clair et de lecture aisée. Pour l'histoire contemporaine (depuis 1461), n'ayant plus, à part Cepio, de sources écrites à sa

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disposition, il recueillit des renseignements auprès de témoins oculaires. (Dec III, 1. VIII, p. 1457, éd. de Bâle; et aussi dans la Lettre à Démocj'ite en tête du 2'' volume des Ope7'a,Bàle 1560.)

Mais c'est tout ce qu'on peut dire à sa louange.

Sabellicus se trouvait vis-à-vis de son sujet dans une situation plus difficile que Bruni. Venise n'avait pas produit de narrateur qu'on pût mettre à côté de Giovanni Villani. Sabellicus n'avait pas à faire une simple traduction en style élégant, il devait souvent inventer la liaison des faits que lui livraient ses sources. Sa naïveté politique éclate dans ce remplissage. Il explique des faits historiques à l'aide de la politique et de la morale des écoles. Il trouve (d. 11.2 inc.) chez Dandolo (qu'il connaissait par l'extrait littéral, semble-t-il, de Benintendi), à l'année 7o6 le renseignement qu'on a institué à Venise deux tribuns annuels, et un peu plus tard la nouvelle que les Vénitiens ont, dans une conspiration, aveuglé et déposé le doge sous lequel cela s'était fait (Muratori, Script. XII, 141 et 143 = 1. VII, cap. II). Il rattache l'un à l'autre ces deux événements. Dandolo n'expliquait pas l'installation des tribuns, ou plus exactement il l'attribuait à un caprice du peuple (les vieilles annales avaient peut-être gardé le silence à dessein, parce qu'il s'agissait d'organes du gouvernement. Hartmann Geschichte Italiens III/I [1908] 56). Sabellicus sait à merveille que les tribuns ont été adjoints au doge ob ferocissimum ingenium. Leur tâche aurait été de contenir — mais sans y réussir — le praeceps ingenium du chef de l'État. (Tout cela est conclu après coup du fait de la révolution.) C'est aussi par la soi-disante tyrannie du doge qu'il motive le soulèvement qu'amena sa destitution et lui fit crever les yeux. Voyez comme ce magister savait construire l'histoire! Parce qu'il se produit une conspiration contre un souverain, il faut qu'il ait été un tyran ? Gomme si au contraire des gouvernements doux et faibles n'avaient pas été souvent victimes des révolutions !

D'autres fois il se tire d'affaire en ajoutant au récit les ornements romanesques aimés des humanistes. Dandolo donne simplement le fait que les Vénitiens ont privé le doge de sa dignité et de la vue auctore Galla (1. VII, cap. 9) Cela est trop simple, trop peu dramatique pour Sabellicus : pour lui, Galla a guetté le doge et lui a de sa propre main crevé les yeux : il ne donne la version de Dandolo que comme une variante.

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Sabellicus insère peu do discours; à |iartcela, sa manière est tout à lait celle de Bruni. 11 touche à peine aux affaires d'Kglise, malgré limporlance qu'elles ont pour l'ancienne histoire de Venise et malgré les détails où entrait Dandolo. A l'instar du Florentin, il écarte les fondements économiques de la puissance vénitienne. L'épître de Cassiodore (Var. XII, 24) aurait pu lui apprendre quelque chose sur les profits de l'extraction du sel dans les lagunes (l'homme pratique qu'était Bernardo Giustiniani a bien reconnu la valeur historique de ces données : de orig. Venet., I. l p. 7 dans ledit de Grsevius Ant. H. Y. 1.) Au lieu de suivre cette invite, il préfère utiliser la description emphatique que fait Cassiodore de la pauvreté des pécheurs habitant les lagunes, pour bâtir une idylle philosophique, un État idéal, sans vices et sans distinction de classes (lib. I, p. 1090) : il est toutefois obligé de rapporter bientôt après une civilis sedi- (lo.

Il observe scrupuleusement Tordre des annales, tout en évitant presque toujours de défigurer par des dates le mouvement de la narration. 11 interrompt, lui aussi, cette narration mal à propos et oublie d'en reprendre le fil. Il mêle aux faits importants des faits insignifiants : p. 1451 s. (Dec. 111, 1. 7) il intercale un morceau de la guerre avec Sforza au milieu du récit de la conquête de Constantinople; quelques pages plus haut (p. 1443) il avait parlé de la visite de l'empereur Frédéric III à Venise entre deux épisodes de la guerre contre François Sforza.

Rien de proprement vénitien dans son histoire. Il n y a pas de quoi s'en étonner. Il n'avait pas les premiers éléments nécessaires à l'intelligence de la politique vénitienne. Que dire d'un magister étranger qui profite de ses heures de leçons pour interroger ses nobles élèves sur la politique italienne courante et se montre surpris et fâché quand ils répondent qu'ils ne savent rien! (voir la lettre naïve dans les Epistolae l. V, = IV, 401 de l'éd. de Bâle des Operd) Rarement on rencontre des observations qui paraissent s'inspirer de la vie réelle, comme par exemple : Dec. III, 1. 7 (p. 1449) où il dit qu'à cause des attaques des Turcs contre Gonstantinople on a craint ne jam opportunus locus Christiano nomini adimerelur, quo adempto apparebat Pontici maris navigationem suis (des Vénitiens) negotiatoribus perpeluo occlusum iri.

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L'histoire universelle. — Le second ouvrage de Sabellicus, intitulé Ennéades, est beaucoup plus important. Uniquement, il est vrai, par le sujet. L'humanisme italien ne s'est pas risqué ailleurs à une histoire universelle. Et ce n'est pas un mince service que Sabellicus rendit aux études historiques que de grouper pour la première fois en une exposition lisible tous les matériaux d'un grand domaine de l'histoire provenant tant des sources antiques que de l'historiographie érudite moderne (Blondus). Il n'en faut pas moins souligner que, malgré cette extension tout extérieure de l'historiographie humaniste, la conception intime de l'histoire ne fut pas en progrès. Dans son histoire universelle, Sabellicus resta simplement le disciple de Bruni; il ne fit qu'appHquer sa méthode à un nouveau sujet.

Il ne renonça pas même à la ("orme des annales. C'est ici encore son seul principe de composition. Dans les livres qui traitent de l'antiquité, il mêle sans hésitation des parties de l'histoire ancienne d'Israël, de l'histoire grecque et de l'histoire romaine, et non seulement de grands chapitres formant un tout, mais des fragments détachés : l'histoire d'Alexandre le Grand, par exemple, est interrompue par des récits de l'histoire romaine contemporaine (Enn. IV, l. 4-6). En général il se guidait sur les tables chronologiques d'Eusèbe : mais il ne s'y tenait pas partout. Gomme Bruni, il est embarrassé de traiter un sujet qui ne soit ni politique ni militaire. Les notices ethnographiques qu'il a coutume d'insérer lorsqu'il mentionne pour la première fois une peuplade (voir ci-dessous le troisième livre, B) sont la plupart du temps mal placées, au milieu de la narration. Il en est de même des remarques consacrées à des personnalités illustres qui n'appartiennent pas à la politique : philosophes, artistes, etc. Il cite les humanistes du xv^ siècle à l'occasion du concile d'union de Florence en 1440; il parle de l'origine et des mœurs des Francs à propos de Jeanne d'Arc. Et combien ces paragraphes sont pauvres ! On l'excuserait de ne trouver à rapporter de Protagoras et de Socrate qu'un ou deux dictons, si d'un auteur aussi connu et aussi accessible qu'Aristole il ne citait non plus qu'un petit nombre de sentences (Enn. IV, 1. VI, p. 809).

Dans la critique des sources, Sabellicus ne dépassa pas non plus son maître. Il purifia l'histoire ancienne des fables du moyen âge

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cl n admit que sans réserve ou pas du tout les histoires de miracles propremcnl dits. Mais il s'en tint à un scepticisme indécis. Pour l'antiquité, c'est dans l'histoire biblique qu'il est le moins timoré. 11 met l'histoire de Samson à peu près sur la même ligne que la légende — rationalisée — d'Hercule. (Enn. lib. VI. p. 132 s.) Par contre, il n'aimerait pas rejeter, les légendes sur l'enfance de Sémiramis, entre autres raisons parce que gravissimi rerum scriptores ont raconté des choses pareilles de Cyrus et de Romulus (cf. ci-dessus p. 30). En général, avec la vieille conception de l'Église, il voit dans les miracles de l'histoire ancienne des œuvres des démons.

Pas d'originalité dans sa façon d'utiliser les sources. En général, il prenait un auteur pour base et intercalait dans ce texte principal des renseignements puisés ailleurs. Il faut être de la partie pour s'en apercevoir. Suivant un très vieil usage, Sabellicus cherchait à jeter de la poudre aux yeux du lecteur en ne citant pas ses vraies sources, mais en prenant pour garants les auteurs plus anciens qu'elles mentionnaient, dans le nombre plusieurs ouvrages qui sont perdus, comme Valerius Antias pour l'histoire romaine, Onésicrite pour l'histoire d'Alexandre le Grand. Pour l'histoire du moyen âge, Blondus est son guide; il a aussi consulté Platina, parfois aussi des sources originales telles que Paul Diacre. Il cite avec éloges Y Histoire vénitienne de Bernardo Giustiniani ; s'approprier les mérites de cette œuvre considérable, était au-dessus de sa portée. C'est dans le style qu'il montre le plus d'indépendance. N'a-t-il pas osé un jour entrer pour un discours en concurrence directe avec son idole, Tite- Live? (comp. le discours des Locriens, Enn. V, 1. V, p. i031 avec Tite-Live XXIX, 17). Quand il avait à parer une matière romanesque comme l'histoire de Sémiramis ou de la femme de Putiphar, il était dans son élément.

Sabellicus n'était pas, même pour son histoire universelle, politiquement indépendant. Pour l'antiquité, il n'avait pas de commande : il dut se contenter de se sentir mandataire de l'Italie entière et de raconter, à l'instar de Pétrarque, l'histoire ancienne comme la notice, c'est-à-dire au point de vue romain. (Aussi détaillet-il à dessein l'histoire des Romains plus que celle des étrangers, peregrini, Enn. iv, 1, V p. 780.) Mais déjà cette portion de l'histoire était dédiée à un doge ; et la partie finale non seulement portait en

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