D. — L'HISTORIOGRAPHIE GALANTE
ou ROMANESQUE
L'épuisement de l'historiographie humaniste. — Tandis qu'à côté d'elle se développaient ainsi de nouvelles tendances, l'historiographie humaniste perdait de plus en plus la sève de la vie. En théorie, l'imitation rhétoricienne de l'antiquité gardait encore son autorité canonique ; elle ne la perdit que quand le classicisme lui-même succomba. Mais vers le milieu du xvn^ siècle l'historiographie humaniste cessa de produire.
Le nombre des livres d'histoire ne diminua pas. Le besoin d'information sur les événements du jour et sur le passé le plus récent était tout aussi vif, et avec l'accroissement du public lisant et le perfectionnement des procédés techniques, la fabrication dans le genre des gazettes de livres d'histoire contemporaine s'étendit toujours davantage. Mais l'histoire humaniste de grand style cessa presque entièrement. Ce qui avait été le but et l'orgueil des humanistes, l'exposition d'ensemble, en style soutenu, de l'histoire nationale ne fut presque plus cultivée.
La cause de ce changement ne saurait être uniquement qu'on désespérait de dépasser les créations de l'ancienne historiographie humaniste, que par exemple après Buchanan, une histoire d'Ecosse en style humaniste eût été ,une Ilias post Homerum. II y avait encore assez de lacunes à combler, assez de sujets qui n'avaient pas encore été traités à la manière classique. On ne saurait en rendre responsable non plus une censure plus sévère introduite dans la plupart des pays après la contre-réformation. Le Jésuite Mariana, dans l'Espagne au gouvernement absolu de Philippe II, a écrit une iiistoire de son
pays qui n'est nullement au-dessous de la moyenne des hisloires humanistes. L'absolulisme n'était évidemment pas favorable à l'historiographie. Cependant il n'a pas plus tard empêché Voltaire de poser par ses ouvrages historiques le fondement de Ihistoriographie rationaliste.
Il faut qu'il y ail eu une raison plus profonde. L'épuisement de la production humaniste est sans doute en corrélation avec la réaction générale qui se manifesta à la fin du .vvi® siècle en Italie, au xvH* siècle en Europe, contre les tendances artistiques de l'humanisme. Depuis que les cercles intellectuels dirigeants portaient leur attention sur les sciences naturelles et la philosophie, l'historiographie telle que l'entendait l'humanisme avait perdu l'estime des penseurs sérieux. Ils l'abandonnaient à des gens de lettres et à des compilateurs érudits. Parer des oripeaux de la rhétorique des détails historiques indifférents et incertains, souder les narrations d'auteurs anciens en une nouvelle, ce n'était pas leur affaire.
La nouvelle école savante dont nous avons décrit le développement dans le chapitre précédent essaya bien de répondre aux exigences d'une société instruite dans les sciences naturelles. Mais ses œuvres n'offrirent qu'un dédommagement partiel pour la perte de l'histoire humaniste. Elles pouvaient mieux que celle-ci satisfaire le besoin de renseignemelits sobres et exacts. Mais leurs auteurs avaient en général une si faible culture philosophique (sociologique) et renonçaient si complètement à l'art et à une composition littéraire, qu'en dehors des professionnels ces livres ne pouvaient passer que pour des répertoires. Le public cultivé qui avait trouvé de son goût les exposés des humanistes, se détourna des in-folio des Bénédictins.
Origines de rhistoriographie galante — En revanche il se fonda, pour le public qui ne ch'^rchait dans l'histoire qu'un divertissement, un nouveau genre d'historiographie qu'on peut bien qualifier d'historiographie galante.
Fille bâtarde de l'historiographie humaniste, elle. est à peu près dans le même rapport avec elle que la mythologie dé salon des poètes rococo avec le robuste paganisme des grands poètes de la Renaissance. Elle- chercha comme sa devancière à rivaliser avec les
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belles-lettres. Mais celles-ci avaient pris pour modèles la rhétorique pathétique de la poésie de Virgile et les tragédies de Sénèque : son modèle, à elle, fut le roman d'intrigues et de galanteries.
La nouvelle école rétrécit la forme humaniste et la vida de son contenu. Des forces politiques pleines de vie avaient trouvé à s'exprimer dans l'historiographie de Bruni et de ses disciples. L'historiographie galante fut absolument nulle. Ni auteur ni public ne s'intéressaient à l'histoire. Elle était réduite à un recueil de nouvelles amusantes et émouvantes.
Ce genre d'histoire ne mourra jamais. Mais il n'a jamais autant fleuri ni joui d'un tel succès que dans le siècle qui s'écoule entre 1650 et 1750. Son autorité n'a été ébranlée que par l'historiographie rationaliste et son chef Voltaire.
11 est naturel que ce genre ait été surtout cultivé en France. C'était le temps où la culture française prédominait en Europe, et c'est à la littérature française qu'appartenaient la plus grande partie des modèles suivis par l'histoire.
J'ai choisi le terme de galant \)arce qu'il me paraît le mieux localiser dans le temps cette forme de 1 historiographie. L'appeler romanesque, c'est relever une qualité qu'elle partage avec d'autres formes. Evidemment, j'emploie le mol en dehors du sens erotique qu'il a pris de nos jours. C'est ainsi que l'histoire de la musique distingue, précisément dans notre période, un style galant.
IL — Auteurs particuliers
Le plus remarquable et le plus fêté des auteurs de cette catégorie est l'abbé de Saint-Réal (de Chambéry, de 1650 à 1692). Il n'osait plus parfois prendre le nom d'historien. 11 appelle nouvelle historique son Histoire de Don Carlos (Amsterdam 1672) qui, grâce à Schiller, a gardé son souvenir vivant en Allemagne. Mais il n'est pas toujours aussi honnête. D'autres œuvres, comme la Conjuration des Espaynols contre la république de Venise en 1618 (Paris 1674) sont tout aussi bien des romans, quoiqu'ils prennent l'air de la vérité. Ce ne sont pas de mauvais romans : pour la narration, la plume exercée de l'abbé mondain ne craignait pas la comparaison avec les littérateurs amusants les plus courus de son temps.
Ce n'est pas seulement de la belle littérature que s'inspirait Saint- Réal. Il prit aussi pour modèle dans les détails l'historiographie des grands Florentins. Comme eux il visait à l'instruction ; il voulait ensei-
gner sinon la politique, du moins la sagesse mondaine. Son introduction à la Conjuration contre Venise renferme des réminiscences manifestes du fameux chapitre sur les conspirations dans les Discorsi de Machiavel. Mais à cela se borne la ressemblance. Machiavel, Davila et d'autres avaient à l'occasion arrangé l'histoire pour la faire servir à un but pédagogique ; Saint-lléal n'avait d'autre but dans ses inventions que de divertir le lecteur. — Cf. sur son Don Carlos, Ranke dans les Historisck-biographische Studicn (Werke 40-41), 4G7 s. ; sur la Conjuration contre Venise, le même Zur oenezianischen Geschichte (Werke 42), p. 144 ss.
Le représentant le plus connu de la direction galante fut, avec Saint- Réal, son maître Antoine de Varillas (de Guéret, 1624 à 1696). Il furetait volontiers dans les actes secrets et il sut déterrer bien des choses. Mais il mêlait à ses trouvailles tant d'inventions de son crû, que ses œuvres ont perdu toute valeur scientifique. Daniel déjà (ci-dessus, p. 144 s.), dans son Précis de l'Histoire de France, nommait l'Histoire de la minorité de Saint Louis « un véritable roman ».
Le Milanais Gregorio Leti (né 1630, mort 1701 à Amsterdam, a été historiographe de Charles II d'Angleterre) n'arrangeait pas tout à fait autant l'histoire en roman. Mais, à tout prendre, ce polygraphe populaire appartient entièrement à l'école romanesque. Un titre comme le suivant en dit assez : Istoria ovvero vita di Eiisabetta, regina d'Inghilterra, detta per sopranome la Commediante Politioa (Amsterdam 1693). vSon ouvrage le plus célèbre, la Vita di Sisto V (Lausanne 1669), a été analysé à fond par Ranke, Analekten zur Geschichte der rômischen Pàpste, 4ter Abschnitt.