A. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES
Rapports de l'historiographie rationaliste avec le rationalisme en général. — Il ne saurait entrer dans le dessein du présent ouvrage de décrire le mouvement qu'on désigne en allemand par le nom à' Aufklàrung . Nous toucherions à un sujet qui ne peut être traité que dans une histoire générale de la vie intellectuelle en Europe. Nous devons supposer connue l'histoire du Rationalisme lui-même et nous borner à celle des origines et du développement de son historiographie.
D'autant plus que cette historiographie a suivi des voies indépendantes, qui ne peuvent être regardées comme tout à fait parallèles à celles du Rationalisme.
L'historiographie humaniste était un produit normal, pour ainsi dire nécessaire, du mouvement humaniste. La tentative pour renouveler la littérature romaine-alexandriue amenait naturellement à imiter aussi les annales rhétoriciennes des Romains ; car l'histoire était considérée comme un genre littéraire, aussi bien que l'épopée ou l'élégie des rhéteurs. Rien que modifiée par le génie de Rruni et la situation politique de l'Italie, l'historiographie humaniste portait les marques caractéristiques de la nouvelle culture ; son histoire concorde dans ses grands traits avec celle de l'humanisme.
Il en est autrement de l'historiographie du Rationalisme.
Le Rationalisme, au sens propre du mot, c'est-à-dire la tentative pour transformer d'après l'esprit des sciences naturelles les opinions théologiques reçues, ne poussait pas du tout à l'étude de l'histoire.
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Les deux parlis se servaient, il ost vrai, d'argumenls historiques ; dos libres penseurs isolés ont bien écrit des traités polémiques sous forme de dissertation d'histoire ecclésiastique ou religieuse (comme par exemple le livre un peu improprement appelé Histoire des oracles, de Fontenelle, 1687). Mais le Rationalisme ne toucha pas d'abord à Ihistoire générale, surtout pas à l'histoire politique.
Cela provient en grande partie du fait qu'il eut dans les premiers temps ses plus zélés partisans en Angleteuue et y livra ses premièrec grandes batailles. '\ \r^r^.
La situation en Angleterre n'offrait pas aux rationalistes l'occasion de s'occuper de problèmes politiques. Les résultats de la glorieuse révolution de 1688 satisfaisaient au fond lous les partis. On ne sentait pas le besoin d'une réforme politique et une tentative pour changer le système de gouvernement n'aurait eu aucune chance de succès. Les rationalistes n'avaient pas de griefs pour eux-mêmes. L'Église d'État en Angleterre et en Ecosse avait conservé en grande partie ses privilèges. Mais le principe de la tolérance était si généralement reconnu, la presse jouis'sait dune liberté si illimitée, et l'Église usait de ses pouvoirs avec tant de ménagements, que la propagande des rationalistes avait les mains libres. Ils ne devaient pas, comme ailleurs, commencer par réformer la législation avant de répandre efficacement leurs idées. Ils n'avaient pas à s'en prendre d'abord à un système ecclésiastique qui par son union avec l'État semblait assurer sa protection aux abus politiques, économiques et sociaux. Leur guerre était essentiellement spirituelle. Leur but était réellement à'éclairer, de mettre les idées religieuses du public d'accord avecles résultats des sciences naturelles. De là le caractère pacifique que le mouvement conserva en Angleterre, quelle que fût la vivacité du ton des controverses littéraires ; on ne mit jamais en discussion, en Angleterre, ni la répartition traditionnelle des pouvoirs politiques ni le règlement des intérêts économiques. Pas, en tout cas, dans les premières dizaines d'années ; ce n'est que dans le dernier quart de siècle avant la Révolution française que des auteurs anglais, sous l'influence du Rationalisme français, se mirent à formuler des projets radicaux de réformes politiques.
D'oii seraient venues des velléités de modifier l'historiographie traditionnelle ? 11 n'y avait pas de spéculation politique qui eût
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alimenté l'histoire. Ce qu'on appelait de ce nom était des manifestes de partis, parsemés de sentences usées. Quand leurs auteurs se livraient à des observations sur des événements politiques, elles ne dépassaient pas des épigrammes légères d'hommes du monde ou des généralisations superficielles.
On sait combien, à cet égard, la situation était différente en France. La critique du régime, qui avait commencé dans les dernières années de Louis XIV, devint de plus en plus tranchante à mesure que les insuccès de la politique extérieure et financière, le mauvais état de la marine et de l'armée, mirent en saillie les défauts du gouvernement absolu. On vit s'éveiller la spéculation politique, l'empressement pour la réforme des institutions politiques. Conservateurs et révolutionnaires, croyants et incroyants l'éprouvèrent également. Il n'avait rien à faire avec le Rationalisme religieux. Mais il s'unit à lui chez quelques-uns d'une façon curieuse.
L'ancien régime avait conclu avec l'Église une étroite alliance. On ne pouvait lébranler sans mettre en péril en même temps les privilèges du clergé. Il était clair que des réformes politiques pouvaient aboutir d'autant plus facilement que les autorités y mettraient moins d'obstacles par respect pour l'Église.
Les rationalistes n'attaquèrent donc pas uniquement la législation poHtico-ecclésiastique par la raison que (contrairement à l'Angleterre) elle les gê nait à chaque pas. Ils ne voulaient pas uniquement la liberté de penser, ils s'en prenaient à cette législation parce qu'ils y voyaient le plus gros obstacle à la réforme politique et administrative à laquelle ils aspiraient avec beaucoup de vieux croyants, la réforme qui devait permettre de regagner l'avance prise par le royaume britannique (tolérant et libre penseur).
Ainsi, deux courants tout différents se mêlèrent dans l'historiographie du Rationalisme français. D'un côté, des idées de politique spéculative analogues à celles qui avaient fécondé l'œuvre historique des grands Florentins : de l'autre, la lutte contre la superstition et la conception théologique de l'histoire. Plus les tendances du premier genre dominent, plus l'historiographie des rationalistes a de valeur originale. Là, ils se sont vraiment montrés créateurs ; ils ont donné une impulsion qui agit encore de nos jours. Quant à leur critique delà conct^ption religieuse de l'histoire, elle a moins d'impor-
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lance. Ils remettaient au jour des principes établis déjà par les historiens humanistes italiens et appliquaient à la tradition des critères employés, au moins pour l'histoire profane, dès le xvii^ siècle, dans le Rationalisme et en dehors de lui. Ils l'ont fait d'une manière plus conséquente que leurs devanciers ; les premiers ils ont osé de nouveau laïciser l'histoire — y compris l'histoire biblique et l'histoire ancienne.
La nouvelle orientation de l'histoire. — Plus important encore fut un autre caractère de l'Historiographie nouvelle qu'on peut regarder également comme une conséquence de l'état politique de la France.
D'autres historiens avaient rattaché au récit des raisonnements politiques et considéré l'histoire avant tout comme un recueil d'exemples pour l'instruction politique. Ce n'est pas autrement que l'avait conçue l'école des grands Florentins. Mais toutes ces tentatives, qui d'ailleurs depuis l'avènement de l'absolutisme n'avaient pas trouvé d'imitateurs, se distinguaient en principe de l'historiographie rationaliste. Jusqu'ici, les historiens qui se risquaient à critiquer des événements historiques et ne se bornaient pas, comme l'école de journalistes formée par Jove, a satisfaire le besoin d'information du pubHc, s'étaient toujours mis pour leurs jugements au point de vue du gouvernement.
Leur position officielle, la plupart du temps, leur dictait cette attitude. Quand on était au service d'un potentat, on devait naturellement soutenir ses opinions. Mais même les grands Florentins et leurs disciples, comme Bacon, par exemple, tout en étant indépendants, ne pensaient pas autrement. Ils appartenaient aux classes dirigeantes, avaient le plus souvent eu part à l'administration, et destinaient leurs ouvrages à des hommes d'État. Il allait de soi que la politique fût pour eux la mesure de toutes choses et qu'ils n'estimassent que ce qui concourait directement à la puissance de l'Etat. Comme particuliers, ils pouvaient avoir un contact intime avec l'art et la' science. Mais ces curiosités d'amateur n'avaient rien à faire avec les intérêts de l'État. Qu'avait gagné Florence à compter pour siens de grands artistes, de grands poètes, de grands écrivains ? On n'oubhait pas complètement le peuple. Mais comment eût-on mieux.